Dr Mohamed Saïb Musette. Sociologue : Nous sommes bien devant un phénomène de racisme avéré en Algérie


Que pensez-vous de la polémique qui a éclaté suite à l’élection de Miss Algérie 2019 ? 

Toute élection provoque, de manière ouverte ou cachée, des réactions et souvent des contestations.

La polémique en soi n’est pas nouvelle en ce qui concerne Miss Algérie, car il s’agit dans ce type de concours d’un choix selon différents critères devant permettre d’évaluer «la beauté d’une femme», qui symboliserait l’Algérienne à un moment donné.

Les candidates sont informées et s’y préparent, souvent avec des «coaches». Quels que soient les critères retenus, il y a un processus de sélection à la fin par une commission qui validera l’heureuse élue.

L’opinion publique compte aussi et s’organise parfois – car c’est elle qui va donner la dimension médiatique, nationale et internationale de l’événement. Voilà en ce qui concerne le processus de l’élection de Miss un peu partout dans le monde.

Cette fois, l’heureuse élue provient d’une partie de l’Algérie (le Sud), très peu présente sur la scène médiatique. Cette scène est généralement occupée par les Algériens du Nord.

Il y a dans la formation sociale algérienne une «diversité de couleurs» qui font la beauté de l’unicité de l’Algérie. La beauté du Sud est généralement présentée lors des événements folkloriques, c’est dommage.

La polémique qui a éclatée sur ce choix a fait ressurgir à la surface – donc de manière ouverte – des perceptions à la limite du racisme Noir/Blanc et des contrastes Sud/Nord.

Ces formes de discriminations ne sont pas nouvelles, elles sont enfouies dans les différences culturelles, bien que notre culture partagée soit celle de l’unicité de la nation et de son territoire, avec des spécificités plurielles.

Nous avons l’impression que les Algériens ne sont pas conscients des différentes composantes de la société. Quel est votre avis ? 

L’Algérie, comme je disais, est une société plurielle mais notre perception est formatée par la dominance ou la suprématie d’un seul modèle de référence. La coexistence des différents modèles (vestimentaire, culinaire, langagier…) n’est pas une donnée naturelle…

Cette coexistence repose beaucoup sur l’éducation fondamentale (familiale, scolaire, religieuse…), comme celle de la culture du «vivre-ensemble» avec l’autre et avec la nature.

Tout Algérien sait pertinemment, bien que l’Algérie est composée d’une diversité culturelle, ce qui représente aussi notre fierté au reste du monde.

Y a-t-il des études autour du racisme en Algérie ?

Le racisme est un phénomène social qui existe partout dans le monde. Il existe une riche littérature sur ce phénomène ; des Etats ont été constitués sur ces discriminations en fonction de la couleur da la peau, bien que scientifiquement il n’existe pas de suprématie d’une race par rapport à une autre.

C’est une idéologie qui semble ressurgir dans les discours «politiques» ces derniers temps un peu partout dans le monde, elle est portée notamment par des courants de l’extrême droite dans certaines sociétés.

A l’échelle mondiale, il me semble que la lutte antiraciste s’est essoufflée… on pensait que ce phénomène allait mourir tout seul. L’éradication n’est pas totale. En Algérie, j’ai eu à observer ce phénomène dans les études sur les migrations internationales.

L’étude de la perception des Chinois et des Subsahariens (2008) dans leurs rapports aux Algériens indique l’existence d’une discrimination vécue au quotidien fondée sur la race et la couleur de la peau notamment dans le discours langagier, avec des expressions récurrentes blessantes quant à l’intégrité et la dignité de l’Autre.

Une récente étude sur les migrations estudiantines (2018) indique la permanence de ce phénomène : les étudiants étrangers en Algérie, tout comme les étudiants algériens à l’étranger, affirment qu’ils sont victimes régulièrement des discriminations et de racisme.

Nous sommes dans quel état d’esprit ? Sommes-nous vraiment dans le racisme ou dans le régionalisme ou autre ? 

Nous sommes bien devant un phénomène de racisme avéré en Algérie. Nous avons souffert de ce racisme contre l’Algérien durant la longue période coloniale. La diversité culturelle de l’Algérie post-indépendance n’était pas pourtant un acquis.

Il a fallu une longue lutte pour que la culture amazighe soit admise comme élément constituant de l’identité algérienne. Le concept de «vivre-ensemble» a été aussi mis à rude épreuve récemment dans le M’zab.

Nous avons porté ce concept aux Nations unies. Et pourtant, il y a des relents de racisme qui sont observés quotidiennement en Algérie. La lutte contre le racisme doit être permanente, car nous entrons dans une nouvelle ère où les idéologies racistes sont ravivées par des courants de pensée qu’on croyait d’un autre âge.

L’Algérien n’est pas à l’abri de ces tentations, de la reprise de ces discours qui se banalisent actuellement par les NTIC qui entrent dans nos maisons, dans nos têtes.

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