Dr Boudarene Mahmoud. Psychiatre et auteur : «Le confinement est une épreuve psychologique et sociale»


Dans l’entretien accordé à El Watan, le Dr Mahmoud Boudarène, psychiatre et auteur, revient sur le confinement sanitaire, «le seul rempart contre la propagation du virus mortel» et ses conséquences sur la santé mentale.

– Un confinement de plus de dix jours peut causer des syndromes de stress post-traumatique, selon des études. Selon vous, quel sera l’effet d’une mise en quarantaine prolongée sur notre psychologie aujourd’hui ?

Est-ce que le confinement est en soi un traumatisme psychique ? Je n’en suis pas sûr. Cela dit, il est certain que le retrait forcé chez soi n’est pas sans causer de la souffrance psychique et quelques fois chez certaines personnes de véritables troubles mentaux, mais ceux-ci ne sont pas à inscrire dans ce qui est appelé un état de stress post-traumatique. Je vais essayer d’expliquer à vos lecteurs ma pensée.

Cette affection – l’état de stress post-traumatique – a été décrite à la suite de grandes catastrophes, les séismes, les tsunamis ou encore les guerres, mais elle a été aussi rapportée dans les accidents de la voie publique et dans les agressions des personnes, comme par exemple les prises d’otage, les viols ou les vols à main armée. Tous ces événements ont en commun l’expérience effroyable de la confrontation du sujet avec la mort.

Parce que cette pandémie mondiale – un événement hors du commun, il faut le souligner – a justement une relation de proximité avec la mort, elle jette l’effroi et laisse une cicatrice indélébile dans l’organisation psychique du sujet. Cette cicatrice agira plus tard comme une épine irritative qui empoisonnera à jamais l’existence de l’individu. Des désordres psychiques plus ou moins graves apparaîtront quelques semaines, voire quelques mois après cet événement, ils contrarieront le destin du sujet et perturberont sa vie.

Angoisse avec attaque de panique, irritabilité, troubles de l’humeur avec perte du plaisir et anesthésie affective, agressivité, insomnie, cauchemars terrifiants et répétés, souvenirs (reviviscences et flashs) désagréables, inadaptation sociale et professionnelle, comportements addictifs (toxicomanies), etc., sont les troubles habituellement décrits. Ils seront isolés ou plus ou moins associés pour constituer des tableaux cliniques variés, qui s’inscrivent toujours dans la rubrique de l’état de stress post-traumatique ou posttraumatic stress disorders (PTSD), pathologie identifiée et bien spécifiée par l’école américaine de psychiatrie.

Si l’état de stress post-traumatique est généralement responsable d’un lourd handicap avec une désinsertion sociale, il peut être moins grave et ne pas hypothéquer l’équilibre social du sujet, même si ce dernier souffre toujours dans la solitude. J’utilise dans ce propos l’idée de l’épine irritative pour rappeler à vos lecteurs que la pathologie présentée par le sujet peut se manifester ou s’aggraver à la faveur de la confrontation du sujet avec des situations réelles ou imaginées (remémorées) ou encore des souvenirs qui rappellent l’expérience vécue.

C’est donc moins le confinement que l’événement qui en est à l’origine qui est responsable de la survenue de l’état de stress post-traumatique. Pour en revenir justement au confinement, il constitue sans doute par certains de ses aspects un des éléments qui contribuent à accentuer l’effroi qui s’est déjà emparé de l’individu.

Mis en isolement forcé, ce dernier a le sentiment de perdre l’initiative sur son existence. Il n’a plus le contrôle sur les événements, en particulier si les sources d’information lui sont interdites ou si les nouvelles qu’il reçoit amplifient sa frayeur. Son angoisse s’aggrave et son esprit déjà horrifié est envahi par des pensées aussi insensées qu’absurdes qui le fragilisent davantage et accentuent le traumatisme psychique. Certains des sujets perdent dans ce cas le sens de la réalité et manifestent des désordres psychiques aigus, à l’instar des attaques de panique.

Il est évident que la durée de l’enfermement joue un rôle important dans l’aggravation du traumatisme psychique et le développement ultérieur de l’état de stress post-traumatique, mais pas seulement. Le confinement peut également, s’il n’est pas géré et si le quotidien n’est pas correctement négocié, générer chez certaines personnes – les plus fragiles – des désordres psychiques autres. Des troubles anxieux avec panique sont notamment observés, mais il peut aussi survenir des désordres dépressifs et toutes sortes de plaintes où le corps est mis en avant, les sujets somatisent.

– Et quelles sont les personnes les plus exposées ?

Les sujets les plus vulnérables sont les plus exposés à ce genre de pathologie psychique. Une vulnérabilité qui vient de leur histoire personnelle sans doute, mais aussi – surtout – de l’organisation de leur personnalité. Les sujets enclins à la rumination et à la dramatisation sont fragilisés du fait qu’ils sont en permanence habités par une inquiétude démesurée qui conduit souvent à l’anxiété.

C’est connu, les personnalités inquiètes, et à plus forte raison anxieuses, montrent une perméabilité psychique exagérée aux événements qu’elles vivent de ce fait avec plus d’acuité et de drame. Le pessimiste dont elles font preuve leur fait voir tout en noir et toute leur activité mentale et intellectuelle est tournée en direction de l’événement dont la survenue et les effets ne peuvent qu’être catastrophiques.

Ce type de personnes, dont le climat psychologique est marqué par une angoisse intense et pénible, sont incapables d’absorber l’événement et de digérer le traumatisme dont il est responsable. Pour les grands anxieux, l’avenir est définitivement compromis, cette pandémie mondiale emportera tout le monde, c’est foutu, il ne reste plus qu’à attendre la fin. Des pensées obsédantes qui hantent leur esprit. C’est pourquoi ils développent des troubles au décours de l’événement.

Ceux-ci prennent plusieurs aspects, mais ils s’inscrivent dans ce que les psychiatres appellent des réactions de stress aiguës ou subaiguës. L’attaque de panique, désordre psychique le plus connu du grand public et qui amène toujours le sujet aux urgences médicales, fait partie de ces troubles. Ces manifestations pathologiques – pour spectaculaires qu’elles soient – sont généralement bénignes et rentrent dans l’ordre sans laisser de séquelles. Ces personnes peuvent également présenter à distance de l’événement, je le soulignais, un état de stress post-traumatique.

Ce tableau clinique est plus sévère et plus durable. De l’organisation de la personnalité dépend donc l’avenir psychologique du sujet, mais dépendent aussi la nature et l’intensité des troubles qui vont apparaître. D’autres facteurs sont susceptibles de participer à l’émergence de la souffrance psychique et à l’apparition de troubles.

Des problèmes de santé déjà présents fragilisent davantage l’individu anxieux en remettant, notamment, en cause son sentiment de sécurité intérieure, et la survenue d’une possible nouvelle maladie accentue la frayeur du sujet. Le climat de peur ambiant rend plus tangible la survenue de la contagion et la maladie plus probable. Il accroît la crainte chez le sujet et la peur est contagieuse, elle l’est d’autant plus chez les anxieux. A ce titre, l’inflation de l’information peut avoir un effet dévastateur.

Le rôle des médias est donc fondamental et davantage celui des réseaux sociaux. Ces derniers véhiculent des informations dont les sources ne sont généralement pas vérifiées, elles amplifient le sentiment d’insécurité chez les sujets et, en propageant la peur, elles créent une véritable «intoxication psychique».

De ce point de vue, si le confinement est indispensable pour interrompre le processus de la contagion au Covid-19, il peut de l’autre côté rendre plus probable la survenue d’une souffrance psychique au moins parce que les sujets confinés – anxieux – se tournent justement vers les réseaux sociaux pour chercher l’information. Ce qu’ils y trouvent n’est pas rassurant. C’est pourquoi ce retrait forcé doit être mis à profit pour réinventer les relations familiales et sociales avec l’idée que celles-ci constituent un soutien psychologique indéniable.

– Quel est l’impact du confinement sur les familles, notamment sur les enfants ?

L’impact du confinement peut être bénéfique s’il est bien géré et il ne peut l’être que s’il est bien compris comme une nécessité absolue, une garantie de protection pour la santé, un gage de survie. C’est sur un tel regard sur ce confinement – cette conviction je devrais dire – que viendront s’adosser toutes les résolutions qui seront prises pour bien le mener à terme, en douceur et dans un climat apaisé. Rester confiné chez soi pour une durée que personne ne connaît est à la fois une épreuve psychologique et sociale.

A ce titre, elle mobilise une quantité d’effort pour s’y adapter et c’est naturellement que cette situation peut amener à l’épuisement des ressources psychologiques et à la souffrance. Le rempart à cette dernière est dans la capacité des familles, le génie de chacune, à s’organiser de telle sorte à investir moins d’effort. Dans la réponse à votre question précédente, j’ai évoqué l’idée de mettre à profit ce confinement pour réinventer les relations familiales et sociales.

Pourquoi je dis cela ? Parce que si une telle épreuve de confinement peut être à l’origine d’une souffrance individuelle et de dysfonctionnements familiaux et sociaux corollaires, elle peut également être l’occasion d’un réaménagement bénéfique et d’un renforcement du lien entre les différents membres de la famille ; entre les conjoints et entre les parents et les enfants, comme elle peut être l’opportunité pour donner plus généralement de la vitalité au lien social. Tout est donc dans le génie des familles à trouver les mécanismes de gestion de ce moment particulier pour rendre paisible le climat de confinement.

Si les adultes savent et peuvent trouver des formes d’occupation qui leur permettent de gérer aisément la carence en action, il n’en est pas de même pour les enfants et les adolescents qui débordent d’énergie, ils sont en perpétuelle recherche de stimulations et sont vite dans l’ennui et l’impatience. Ils souffrent et font souffrir les parents, en particulier quand la famille est à l’étroit dans son domicile.

La fatigue met à l’épreuve les parents et les enfants qui deviennent nerveux et irritables. Le climat familial devient délétère, des conflits avec quelques fois des comportements violents apparaissent, ils témoignent de la rupture du consensus familial. Quand le couple parental est en souffrance, les enfants sont les premiers à en subir les conséquences. Des désordres psychiques peuvent survenir chez les enfants qui expérimentent une telle situation.

Elle constitue un véritable traumatisme qui peut hypothéquer à l’avenir la santé mentale de l’enfant et le conduire plus tard à souffrir d’un état de stress post-traumatique. C’est pourquoi il faut faire preuve d’ingéniosité pour bien gérer ce moment de retrait forcé et le mettre à profit pour se recentrer sur soi et sur sa famille et pour réinventer la complicité qui doit tout le temps prévaloir dans le couple et avec les enfants.

– Comment éviter la déprime et garder le moral ?

Je pense qu’il y a un état d’esprit dans lequel il faut d’emblée se mettre. Si on y réussit, le défi est déjà relevé. Le présent confinement auquel chacun de nous est contraint a un objectif fondamental et une portée, et il n’y a pas besoin de chercher loin pour trouver l’un et l’autre. Il est une nécessité absolue parce qu’il constitue le seul rempart contre la propagation de ce virus mortel et il est du devoir de chacun de nous de le respecter afin de protéger nos vies, celles de nos enfants, de nos familles et de la communauté nationale toute entière.

Il est une espèce d’assurance que nous prenons sur la vie. Cela a du sens et ce sens est nécessairement à relier à celui – le sens – que nous conférons à notre existence, à la vie et à la mort. Si nous réussissons à donner à ce retrait forcé cette signification, alors nous sommes dans le meilleur état d’esprit.

Nous sommes prêts à aborder avec sérénité ce confinement et la déprime, comme vous dites, sera tenue à distance, le moral sera sauf. Toutefois, cela peut ne pas suffire à apaiser les craintes et/ou les ruminations pessimistes des sujets les plus anxieux, comme cela ne peut pas venir à bout de l’énergie des enfants et des adolescents.

Il faut alors être inventif et trouver suffisamment d’occupations ludiques pour détourner l’attention des premiers des préoccupations morbides qui les habitent et focaliser celle (l’attention) des seconds sur des activités qui peuvent répondre à leur besoin de stimulation. Les jeux de société  constituent généralement un excellent moment de convivialité et/ou de complicité dans le couple et avec les enfants, il faut y avoir recours pour rythmer les journées.

Quoi qu’il en soit, chaque famille, selon ses possibilités et les moyens dont elle dispose, devra faire preuve d’ingéniosité pour mettre en place les mécanismes indispensables afin d’amortir les souffrances psychiques et les conflits subséquents que ne manquera pas d’engendrer ce confinement. Quoi qu’il en soit, ce dernier aura des retombées sur des personnes dont l’équilibre psychique sera affecté, certaines présenteront des pathologies mentales ou physiques.

Des couples en souffriront, des enfants aussi. Il faudra s’en soucier et leur apporter de l’aide. Comme je le disais à un de vos confrères, l’épreuve de confinement aura dans la majorité des cas des bienfaits. Chacun verra en effet, dans cette contrainte, l’opportunité pour se recentrer sur lui, sur sa famille, et pour interroger son existence.

La course au quotidien derrière la vie et le besoin obsédant que chacun de nous manifeste pour en avoir le contrôle permanent peut, dans ces circonstances exceptionnelles, éveiller les esprits à la vanité de nos désirs et de nos actions. Au lendemain de cette terrible épreuve, notre existence sera autre chose, elle sera aussi faite d’autres choses. Elle sera – elle devra être – tournée vers les autres, avec plus de don de soi et de générosité, et moins d’avidité et d’égoïsme à satisfaire.

– La situation peut-elle revenir à la normale après cette crise sanitaire, notamment en ce qui concerne les retombées de la situation économique ?

Voilà une question qui devra être posée aux spécialistes de la Bourse et de l’économie mondiale, mais je ne m’y déroberai pas. Vous aurez une réponse de profane. Cette crise sanitaire aura sans doute des effets néfastes sur l’économie mondiale et les échanges internationaux parce qu’ils tournent présentement au ralenti, mais que représente cette panne économique devant la menace d’une épidémie qui risque d’être dévastatrice et d’emporter des millions de personnes.

La richesse n’est-elle pas dans la ressource humaine ? Le dynamisme de l’économie mondiale n’est-il pas grâce aux femmes et aux hommes qui s’y sont investis ? La situation économique mondiale a connu des récessions autrement plus graves, non pas du fait des épidémies mais dues à des pannes structurelles.

Elle s’en est à chaque fois relevée. Les hommes ont par le passé dû coloniser d’autres hommes et les réduire à l’esclavage et à la pauvreté pour faire redémarrer les économies de leur propre pays. Cette forme d’aliénation existe encore aujourd’hui, des femmes et des enfants meurent de faim dans de nombreuses parties du monde du fait des inégalités causées par cette économie mondiale. Je ne m’inquiète donc pas pour cela.

La fièvre qui va gagner le monde riche – par le besoin de se remettre à consommer notamment –remettra rapidement sur les rails l’économie mondiale. Il faut espérer qu’elle ne reproduira pas les mêmes injustices. Il faut souhaiter que cette crise sanitaire internationale sera l’occasion d’une refondation des relations entre les peuples et, qu’à l’avenir, les nations les plus nanties feront preuve de solidarité et partageront avec les plus pauvres.

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