Docteur Mohamed Maïz. Activiste politique, ancien cadre du MDRA : «Seule la démocratie peut sauver l’Algérie»


Interview

Le Dr Maïz Mohamed est un activiste politique de longue date. C’est un hirakiste assidu qui rêve d’une nouvelle Algérie, dotée d’un Etat civil, où l’Etat de droit sera consacré. Le docteur, engagé sur tous les fronts, a bien voulu nous accorder cet entretien.

Que vous inspire la situation actuelle de l’Algérie ?

Nous sommes en pleine République du flou. D’un côté, il y a une volonté affichée de l’état-major de l’armée à aller vers une élection présidentielle à la date fixée avec les résidus du système Bouteflika, et de l’autre côté il y a un peuple, qui dans sa majorité a décidé de prendre son destin en main et rejette ces élections…

Ce système semble s’accrocher éperdument à son règne. Comment expliquer cet entêtement ?

Vous faites bien de parler de système, car en effet depuis 1962 l’Algérie n’a pas été un Etat dans l’acception juste du terme, mais un système qui s’est doté d’institutions à sa solde. Le hirak a permis et montré l’ampleur de la gabegie ainsi que le caractère clanique de ce pouvoir. Ce qui se passe actuellement dans le domaine de la lutte contre la corruption en est un parfait exemple pour dire que ce système est basé sur des intérêts et des privilèges.

Le hirak, après plus de 9 mois n’a pas fléchi, mais a-t-il fait des avancées notables ?

Je ne suis pas d’accord avec ceux qui veulent mettre des têtes pour le hirak. L’expérience du mouvement citoyen des Arouch a montré que ce mouvement s’est organisé avec des représentants promus leaders. Le pouvoir a su le décapiter. Le hirak doit rester comme une tour de contrôle. Et c’est justement cela qui fait que le système n’a pas pu et su le faire plier…

Comment, alors, expliquer les méthodes répressives et expéditives du pouvoir ?

Comme pour les années 1970, le régime excellait dans la répression, voire même la liquidation physique des opposants. Aujourd’hui, le même système utilise la répression, les arrestations et toutes sortes de provocations afin de faire dévier les cours du hirak de son caractère pacifique. Ce qu’il a réussi dans les années 1990, en amenant une partie de la population vers la violence, ce qui lui a permis de rester encore plus de 30 ans. Le hirak a eu le génie d’utiliser l’arme que ne maîtrise pas le système et qui est le pacifisme…

L’opposition a brillé par sa discrétion dans ces moments troublés. Est-elle dans son rôle ?

Je ne dirais pas que l’opposition n’existe pas, mais plutôt qu’elle n’a pas été à la hauteur de la conjoncture actuelle. Il y a un courant démocratique qui se suffit des rencontres et de déclarations sans véritable feuille de route pour accompagner le hirak, qui lui est clair dans ses revendications et dans ses objectifs, à savoir le départ du système, une Algérie démocratique où règnent la liberté, la justice et le vivre-ensemble en harmonie. Le système a eu l’intelligence de construire son pouvoir et son opposition en même temps. Les candidats sont l’émanation de ce système et je voudrais, par honnêteté intellectuelle, faire la différence, et dans ce cadre je considère que celui qui a le plus subi les foudres du système, c’est bien Ali Benflis qui a eu le courage de s’opposer à la première loi sur les hydrocarbures de 2005 de Chakib Khelil. Pour le reste des candidats, nous voyons que le plupart d’entre eux sont passés de fakhamatouhou à hadhratouhou…

La loi sur les hydrocarbures est très controversée. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

J’ai fait partie de l’équipe qui a été à l’origine du moratoire sur le gaz de schiste. Pour ce qui est de cette loi, la question qui doit être posée, c’est pourquoi cet empressement à promulguer une loi qui engage le pays sur des décennies ! alors que le gouvernement actuel est un gouvernement de gestion des affaires courantes. Que cache cette volonté d’engager la principale ressource du pays ? Ceci aura une incidence grave, car elle condamnera le pays sur des années, car la souveraineté de notre sous-sol sera hypthéquée…

On dit que la France est derrière tous les malheurs de l’Algérie ; qu’en pensez-vous ?

Je pense que le problème est algéro-algérien et que l’Algérie a été minée dès 1962 lorsqu’il y a eu le coup d’Etat contre le GPRA. Pour répondre à votre quesiton, si la France nous a remis les archives des mines antipersonnel, même tardivement, il lui reste pour se laver les mains en partie de remettre au peuple algérien les archives des «mines personnelles» car le problème politique dans ce pays réside justement dans ces hommes qui sont restés fidèles à la France. A ce propos, il faut démystifier ce qu’on nomme les Déserteurs de l’armée française (DAF) car un déserteur qui rejoint la Révolution a un statut des plus honorables. Seulement, dans le code militaire français un déserteur est déchu de son statut militaire. Il ne peut percevoir sa retraite. Ce qui n’est pas le cas chez ceux qu’on nomme DAF. Il est plus correct et sensé de parler d’infiltrés de l’armée française.

L’Algérie a été marquée par la prédation, la corruption et le vol à grande échelle. On évoque la volonté de rapatrier les biens mal acquis. Pensez-vous que cela est possible ?

Dans le cadre de cette lutte contre la corruption et contre le vol caractérisé, l’Algérie a le devoir d’entamer les procédures afin de rapatrier les biens mal acquis de cette mafia qui a pris en otage l’Algérie et ses biens. Seulement, l’Algérie a encore beaucoup de ressources et de richesses qui heureusement n’ont pas été exploitées et qui peuvent être utiles dans le cadre d’une véritable relance économique, d’autant plus que le potentiel humain est considérable. Pour cela, nous avons besoin d’un véritble Etat, de démocratie, de justice et de transparence dans la gestion.

Les élections prévues le 12 décembre règleront-elles le problème de l’Algérie ?

Dans cette lutte clanique, où beaucoup de «pontes» ont été emprisonnés, la sérénité et l’unicité du clan adverse n’est pas au beau fixe. Et question importante : peut-on ignorer le hirak avec ses millions de protestataires qui manifestent chaque semaine depuis plusieurs mois ?

Parcours d’un militant :

Le Docteur Maïz Mohamed est né le 10 juin 1955. Activité politique débordante entamée avec le regretté Amirat Slimane lorsque celui-ci avait décidé de remettre le MDRA sur pied après 22 ans d’absence.

Le MDRA a été créé le 18 octobre 1967 par Krim Belkacem, Slimane Amirat, Amar Ouamrane, Mohand Oulhadj, entre autres. Après le coups d’Etat de 1965, Krim, qui était membre de l’Assemblée nationale, avait démissionné de cette instance en 1963 pour dénoncer la dictature menée par le couple Ben Bella-Boumediène. Après 1965, Krim pensait qu’il allait y avoir un vent de redressement. Il est revenu de son exil, mais quelque temps après, voyant une continuité dans la gouvernance de Boumediène dans le déni démocratique et l’étouffement des libertés, Krim a décidé de partir en exil au Maroc. Et c’est en 1967, avec ses compagnons déjà cités, qu’il décidera de créer le MDRA, premier parti libéral prônant la démocratie, les libertés de pensée, de culte, collectives et individuelles, ainsi que la justice indépendante. Malheureusement, le régime de Boumediène voyait en Krim et son parti un danger pour la stabilité du système. Et c’est ainsi qu’en 1968, une cinquantaine de militants du MDRA ont été arrêtés, parmi eux Amirat Slimane, traduits devant la Cour révolutionnaire d’Oran, qui condamna lors d’un procès expéditif, avec de faux témoins, Krim et 3 autres à la peine de mort et le reste à de lourdes peines de 5 à 20 ans, parmi eux Lakhdar Bouregaâ, qui écopa de 15 ans ferme. Draïa, qui était procureur, avait demandé à Bouregaâ de rédiger une lettre sollicitant la grâce présidentielle, Bouregaâ avait refusé.

En plus de la condamnation, le quotidien La République, par un excès de zèle et de soumission, lança une véritable fetwa à l’encontre de Krim Belkacem. Et c’est ainsi que les services officiels et parallèles se sont mis à la poursuite de Krim qui a été assassiné le 18 octobre 1970 à l’hôtel Continental de Francfort. Je profite de l’occasion de la 50e année de son assassinat pour annoncer l’organisation d’un colloque international.

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