Des maquis de la libération à la longue résistance politique


Portrait

C’est plus qu’une tragédie grecque. L’absurdité poussée à son extrême. A 86 ans et après un long parcours de combattant, d’abord au sein de l’Armée de libération nationale, ensuite opposant irréductible au régime autoritaire de Ben Bella jusqu’à Bouteflika, le commandant de la Wilaya IV historique, Lakhdar Bouregaâ, est renvoyé à «Maison carrée».

Il a été arrêté et incarcéré la veille de la célébration de la Fête de l’indépendance. Terrible destin d’une tragique histoire. Que peuvent penser ses anciens compagnons de lutte, les Aït Ahmed, Bounaama, Zaamoum, Bouguerra de cet ultime acte de «l’assassinat de la révolution». De leurs tombes, ils doivent se dire : «Heureusement, nous ne faisons plus partie de ce monde où l’on emprisonne les derniers survivants de la Révolution.»

L’homme qui les armes à la main avec ses troupes de maquisards sillonnait l’Atlas blidéen traquant les unités de l’armée coloniale se trouve accusé, 57 ans après le recouvrement de la souveraineté nationale, d’«atteinte au moral des troupes» et «outrage à corps constitué», dans un contexte où l’Algérie entière se soulève pour parachever son indépendance. Une œuvre à laquelle le révolutionnaire de Oumaria (Médéa) a pris une part active.

Dès les premiers moments de l’insurrection citoyenne déclenchée des deux hauts lieux de l’histoire, Kherrata et Khenchela, contre le régime Bouteflika, le vieux rebelle qui faisait trembler la terre jusqu’aux monts d’El Ouarsenis est saisi d’une grande joie. Il assiste enfin à la résurrection de son peuple que l’on croyait à jamais soumis. Comme si la révolution de février allait définitivement panser la blessure qu’il traîne depuis la triste confrontation de l’été 1962. Enfin, la jeunesse algérienne qui renoue le fil de l’histoire va se réapproprier l’indépendance «confisquée».

Il est parmi les premiers manifestants qui battent le pavé place Maurice Audin chaque vendredi. Les jeunes sont heureux de côtoyer une figure de la Révolution, restée intègre et honnête, dans leurs marches vers la liberté.

Le vétéran de la Wilaya IV n’est pas avare en anecdotes mais combien révélatrices sur l’histoire et les hommes de la Guerre de Libération nationale. Avec son humour sarcastique, sa sobriété légendaire et sa fermeté inoxydable, Ammi Lakhdar, comme le surnomme les «insurgés de février», explique et analyse les raisons de l’échec algérien. Souvent attablé à la terrasse des cafés de la Grande-Poste et entouré de jeunes, curieux d’apprendre sur une guerre où tout n’a pas été dit ou écrit.

La blessure du conflit fratricide dont la Wilaya IV était justement le théâtre, après le débarquement des «planqués» des frontières, qui se termine dans le sang le ronge éternellement. «Qui pouvait imaginer qu’après sept ans de guerre atroce, on allait retourner les armes contre les frères du combat !» enrage-t-il. Pour lui, c’est une des origines de la crise qui allait phagocyter l’indépendance arrachée de haute lutte.

Admirateur de Abane Ramdane, Lakhdar Bouregaâ dresse à ses jeunes amis un sévère réquisitoire contre les «Tripolitains», relatif au congrès de Tripoli du FLN qui s’est terminé sur un conflit qui a ouvert les portes de l’enfer pour l’Algérie. «La majorité était animée par l’ambition du pouvoir et non pas d’un désir de liberté. Cette histoire doit vous servir de leçon pour qu’on ne puisse pas vous voler votre révolution», conseillait-il aux nombreux jeunes qui l’entouraient durant les interminables soirées de Ramadhan dernier.

Le baroudeur des monts de Chréa, cité dans de nombreux témoignages et récits d’histoire, notamment par Mohamed Teguia, Henri Alleg ou encore Yves Courrières, était connu déjà à l’époque de la guerre pour sa fougue révolutionnaire. Mais surtout sa rectitude morale et une conviction chevillée au corps. Au confort du pouvoir à indépendance, il choisit la résistance extrêmement risquée à l’autoritarisme.

Il s’oppose au régime de Ben Bella et fonde avec Hocine Aït Ahmed et d’autres compagnons de lutte le Front des forces socialistes, après un bref passage à l’Assemblée constituante en tant que député. Lakhdar Bouregaâ fut celui qui lira la déclaration de proclamation du plus vieux parti de l’opposition à Médéa.

Ahmed Ben Bella renversé, le commandant Bouregaâ s’oppose au putsch mené par la bande de Houari Boumediène, qui s’empare du pouvoir et s’érige en nouveau maître d’Alger. Il fut accusé d’avoir participé au coup d’Etat raté contre Boumediène en 1967, organisé par Tahar Zbiri, à l’époque chef d’état-major. Il s’exile en France, et à Paris, il fréquente l’autre héros de la Guerre de Libération, Krim Belkacem. Crime de lèse- majesté. Cela avait suffi au régime d’Alger pour le condamner à 10 ans de prison ferme pour «un café pris avec Krim».

Il fut accusé, condamné et emprisonné à 20 ans pour «participation au complot», après le coup d’Etat avorté de Tahar Zbiri du 14 décembre 1967. Incarcéré à la veille du 5 juillet 1967. Il passera en tout plus de sept années entre Lambèse, Oran, Tizi Ouzou et El Harrach, lui qui avait échappé aux affres des prisons coloniales.
Connu pour son aversion des «déserteurs de l’armée française», qui vont prendre du galon sous le régime de Chadli et s’emparaient de tous les leviers du pouvoir, Bouregaâ poursuit son combat sans relâche. Indomptable, il mène une offensive politique contre les généraux de l’armée à partir des années 1980.

En 1990, il termine son livre Témoin sur l’assassinat de la révolution où il dresse le portrait d’une révolution confisquée, malmenée et souillée. Le retour de Bouteflika au pouvoir en 1999, réinstallé par les militaires – la grande ruse de l’histoire –, excède Lakhdar Bourgaâ, le pousse dans une radicalité extrême à mesure que le régime Bouteflika s’enracine et avec lui le grand pillage national. Objecteur de conscience, il sillonne le pays pour semer les graines de l’espoir, alerter sur la grande dérive et raviver la flamme révolutionnaire.

Comme à ses années de lutte armée, Lakhdar Bouregaâ n’a jamais désespéré des Algériens. L’insurrection du 22 février est aussi le fruit de son inlassable combat. Et c’est au moment où la révolution démocratique en cours dans le pays est traversée de doute, que le vieux révolutionnaire, dont le combat fut engagé depuis 1956, est renvoyé en prison. Celle qu’il a connue entre 1967 et 1975. Une tentative de confiscation de la révolution. L’histoire est une véritable tragédie.

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