Des magistrats se rebellent à Béjaïa : «Nous n’encadrerons pas les prochaines élections»


Des juges se rebellent publiquement contre leur tutelle et cela a eu lieu hier à la cour de Béjaïa. «Les prochaines élections, dans le cas où elles seraient imposées aux Algériens, en ce qui me concerne, je ne les encadrerai pas et j’invite tous les magistrats algériens à prendre une position qui puisse les rendre réellement enfants du peuple et pouvoir exercer en son nom et avec honneur.»

Ces mots résolus sont ceux d’un juge, président de la chambre pénale près la cour de Béjaïa, Issad Mabrouk. D’aucuns n’auraient cru les entendre publiquement de la bouche d’un magistrat qui est sous la tutelle du pouvoir exécutif mis sous l’emprise du pouvoir politique en place.

Hier, la cour de Béjaïa est devenue, l’espace d’une matinée, une arène bouillonnante comme jamais, avec cette protestation inédite dans les annales de la justice algérienne. Greffiers, avocats et juges étaient dehors, avec leurs robes, au moment où, en face du tribunal, les employés de Sonelgaz manifestaient devant leur lieu de travail. Tout le périmètre était en ébullition.

Les greffiers sont descendus de leurs bureaux pour rejoindre dans la cour les avocats qui continuent leur mouvement de grève. «Ya qodat (magistrats) descendez, n’ayez pas peur», ont scandé les dizaines d’avocats qui ont observé un sit-in en soutien aux greffiers qui se sont révoltés eux aussi. «Magistrats, marchez au côté du peuple !» a crié, au mégaphone, le bâtonnier Me Khatri.

Brandissant trois grandes banderoles où était écrit : «Les magistrats sont des enfants du peuple qui jugent en son nom et demandent de respecter sa volonté», «Les magistrats + les avocats + les greffiers = une seule famille», «L’indépendance de la justice est une demande populaire qu’il faut réaliser en urgence», une quinzaine de magistrats auxquels se sont mêlés quelques fonctionnaires de la cour ont fait alors leur apparition sous les cris militants des avocats. Ils se sont aussitôt dirigés vers l’extérieur du tribunal où ils ont observé un sit-in devant une foule de citoyens.

L’image est singulière : des magistrats rangent leurs maillets et quittent leur siège pour descendre dans la rue et être entendus par la foule. Ils ne constituent, cependant, qu’une partie des magistrats du siège. «Faites des directs !» lance un avocat à des citoyens qui filment. Il fallait aussi immortaliser le moment.

«La réserve équivaut à la trahison»

Le président de la chambre pénale précise qu’il s’exprime en son «nom personnel et au nom des juges qui sont là et de ceux qui sont absents pour différentes raisons». Parmi eux, aucun des magistrats du parquet. Les procureurs ne sortent pas.

«La fonction de juge recommande quelques considérations professionnelles dont fait partie l’obligation de réserve. Mais la réserve pendant des étapes historiques qui engagent le destin du pays équivaut à de la trahison», lance-t-il. «C’est pour cela que nous avons brisé le mur du silence pour aller au-delà d’une obligation qui n’a plus de sens lorsque la question concerne le destin du pays en entier.

En notre qualité de juges, nous demandons de respecter la loi, la Constitution en priorité en sa qualité de Loi fondamentale du pays», revendique-t-il au nom de ses pairs frondeurs qui se rebiffent pour se mettre au diapason de la revendication des Algériens pour une justice libre et indépendante.

A travers ce discours et les slogans des banderoles brandies, les magistrats reconnaissent que présentement la justice n’est pas libre. «Assez d’humilier les Algériens. La loi algérienne, ce sont les enfants du peuple qui la font, elle s’applique en leur nom et elle est à leur écoute en toute circonstance», termine le représentant des juges qui se rebellent. Dans son discours, il ne prononce pas, toutefois, les mots «5e mandat», «régime» ou «système».

Cette sortie de protestation est programmée depuis quelques jours déjà. La tutelle a eu vent de cette rébellion, première du genre, et a paniqué. Pour éviter qu’elle ne fasse tache d’huile, elle a tenté de la faire annuler en exerçant des pressions sur les initiateurs.

Dix magistrats, dont Issad Mabrouk et Desdous Hichem, procureur adjoint près la cour de Sétif, ont été convoqués par l’inspection générale du ministère de la Justice pour s’expliquer sur cette sortie inattendue et qui a pris de court les services du ministre de la Justice et garde des Sceaux, Tayeb Louh.

Les avocats nous ont informés que les concernés devaient être entendus le samedi 10 mars. Selon la même source, le mouvement de solidarité qui a pris forme autour d’eux a contribué à faire annuler la convocation.

Le Club des juges dérange

En ayant tenté d’étouffer dans l’œuf l’action des magistrats de Béjaïa, le département ministériel de Tayeb Louh confirme qu’il a à l’œil le Club des juges, créé par des magistrats dont font partie les protestataires. Le Club, dont on dit qu’il a réuni un millier d’adhérents, trouve des obstacles pour être agréé.

«C’est un projet qui date de 2015, et qui est toujours en cours de constitution», nous affirme un magistrat qui ne désire pas en dire plus. Le projet est contré par des oppositions dans la hiérarchie du secteur qui acceptent mal ce cadre syndical qui a affiché son opposition au 5e mandat. «Je suis conscient que les services du ministère de la Justice suivent ce que je dis.

D’ici, je les épargne de leurs procédures en passant outre la maudite obligation de réserve», a lancé, avec défi, hier Issad Mabrouk, sous des «tahya el Djazaïr» (vive l’Algérie) des avocats. «Les moudjahidine et martyrs d’hier ont libéré le pays, leurs enfants et petits-enfants se doivent aujourd’hui de libérer l’humain.

Nous avons longtemps attendu cela. Nous n’avons d’autre fin en brisant le mur du silence que de dire que les juges, en prononçant leurs décisions au nom du peuple, se doivent de se mettre au côté du peuple», a encore déclaré publiquement le même juge.

Son discours ne laisse aucun doute sur le bras de fer engagé avec la hiérarchie à laquelle il s’adresse. «Je n’ai tété ni au sein de la trahison ni à celui de la peur, je suis fils de gens libres, je vivrai libre et mourrai libre. Nous sommes dans un pays d’hommes libres, nous voulons une justice indépendante, non exploitée, ni démissionnaire. Nous voulons une justice indépendante dans une Algérie de paix, stable et libre», a-t-il conclu, son regard ayant croisé celui du blogueur Merzoug Touati, se trouvant dans la foule. Les deux hommes se connaissent bien.

Et pour cause. C’est le juge Isaad Mabrouk qui avait prononcé la condamnation en première instance de 10 ans de prison ferme. Un retour d’image du procès a poussé Merzoug Touati à accuser, sur place, le juge de l’avoir condamné sur injonction. Plus tard, le blogueur s’est excusé dans une vidéo, reconnaissant à celui qui l’a condamné le courage de sa position.

Cette sortie publique des juges, osée faut-il le dire, et dont on s’en souviendra, n’est pas sans risque de représailles. Les avocats qui en sont conscients s’engagent d’ores et déjà à assurer la défense de ces magistrats rebelles.

Related Post

Oran : Un réseau de passeurs de harraga démantelé …
Culture : Le chanteur Mohamed Belkhayati est malad…
On vous le dit
Algérie-Union européenne : Les priorités d’un part…

Post Views: 79