Dans la tête d’un manifestant algérien


Créatifs, pacifiques, tolérants, pleins d’espoir… C’est ainsi que les Algériens continuent à impressionner le monde entier et s’apprêtent à boucler leur troisième mois de la révolution historique contre le pouvoir et pour un État de droit. El Watan Week-end livre la réflexion des experts sur l’impact psychologique et psychosocial du hirak sur la population.

Bientôt trois mois de mobilisation. Les Algériens, qui semblaient pendant longtemps anesthésiés contre toute révolte et insouciants de la situation politique et sociale du pays plongée dans le chaos, créent aujourd’hui une historique révolution DZ.

Que s’est-il passé ? Et comment ? Tout comme les experts politologues et sociologues, ce soulèvement ne laisse pas les psychologues indifférents qui en font une bonne matière à analyser.

Pour le professeur de psychologie Noureddine Khaled, tout a commencé par un sentiment d’… humiliation, provoqué par la candidature de l’ancien président démissionnaire, Abdelaziz Bouteflika, à un 5e mandat.

Il explique : «Le sentiment de profonde humiliation provoqué par la décision du 5e mandat a été le déclencheur principal de ce mouvement social le 16 février à Kherrata et le 22 février sur l’ensemble du territoire national.»

Pour ce dernier, la candidature au 5e mandat du chef de l’Etat précédent a été perçue par l’ensemble de la population comme une atteinte grave à son honneur et à son intelligence.

Ainsi, l’objectif du déclenchement du mouvement social était de «rétablir l’honneur de l’Algérien et de l’Algérie devenus, depuis la maladie du chef de l’Etat, la risée du monde», ajoute-t-il. Et une chose est sûre, c’est qu’on ne s’y attendait pas.

Le professeur Noureddine Khaled affirme que le soulèvement du peuple est une réaction qui a surpris le pouvoir, tous les observateurs et les analystes de la vie sociale algérienne, ainsi que l’ensemble des Algériens eux-mêmes , et ce, de par son ampleur, sa coordination sur l’ensemble du territoire national et surtout par son caractère citoyen, civilisé et pacifique. «On est enfin passé de la culture de l’émeute circonscrite ça et là, à la révolution globale et pacifique.

Un saut qualitatif et quantitatif incroyable, considérable et inédit a été réalisé par ce mouvement social au point où cela a suscité et suscite encore l’admiration du monde entier. Les effets psychologiques positifs sur l’Algérien et sur le hirak en général sont très nombreux», poursuit le psychologue.

Pour sa part, le docteur en psychologie Abderrezak Iddir, de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, affirme que décrire l’état psychologique des manifestants algériens depuis presque trois mois de mobilisation doit s’appuyer sur des recherches et expertises approfondies et suppose le recours à des études empiriques, utilisant des techniques d’investigation adéquates.

Néanmoins, certaines observations ne sont pas difficiles à relever, en s’appuyant sur une approche de la psychologie sociale, à savoir «la dynamique des groupes».

#Fierté

«Ce mouvement nous a rendu notre fierté», disent les aînés. Le sentiment de fierté, la fierté d’être Algérien, piétinée depuis deux ou trois décennies, a été réparé en quelques semaines de mobilisation, avance Noureddine Khaled.

#Appartenance à la nation

Le sentiment d’appartenance à une même nation, la cohésion sociale et l’estompage des différences régionales, ethniques ou sexistes, c’est aussi ce qu’on relève chez les manifestants.

De l’avis du psychologue Khaled, tous les Algériens, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, quel que soit leur niveau d’éducation ou d’instruction, quelle que soit leur situation professionnelle, participent à ce mouvement fédérateur. «On ressent un fort sentiment d’appartenance à la même nation. Les intérêts sont communs et les différences s’estompent», assure-t-il.

#Besoin de se réapproprier son espace

Toujours selon l’analyse de Noureddine Khaled, depuis le 22 février, la population se rapproprie l’espace de la cité. «Les gens deviennent citoyens, acteurs de la vie sociale et non plus les spectateurs qu’ils étaient par le passé. Ils se rendent compte qu’ensemble on peut changer les choses.»

En effet, les jeunes, qui, autrefois, ne pensaient qu’à partir ailleurs par tous les moyens (émigration régulière ou irrégulière, harga), se rendent compte, aujourd’hui, qu’ils arrivent à changer les choses ici, chez eux, grâce à cette mobilisation. «L’idée de partir s’éloigne. Désormais, un grand chantier s’ouvre devant eux, dans leur pays et chacun y trouvera sa place», ajoute-t-il.

#Confiance en soi

En tant que psychologue clinicien, Noureddine Khaled observe chez la population un effet thérapeutique très important sur plusieurs pathologies psychiques et somatiques. Il développe : «On a brisé le sentiment de peur, on a brisé l’isolement, le sentiment d’être seul.

Le moral s’améliore, il est au plus haut; de même que le self esteem et la confiance en soi.» Plus encore, le spécialiste estime que de l’aveu de plusieurs participants, ce mouvement est une thérapie contre la dépression et les symptômes traumatiques liés aux années 1990. «En outre, la marche dans la bonne humeur aide à réguler plusieurs maladies somatiques liées à la sédentarité : maladies cardiovasculaires ou diabète», poursuit-il.

De son côté, Dr Abderezzak Iddir affirme que d’un point de vue psychologique, la confiance dans l’accessibilité des objectifs, correspond à l’image dynamisante de l’atteinte des objectifs et qui ouvre des perspectives d’avenir pour les manifestants. En sus de l’effet positif des succès et des acquis déjà remportés.

#Solidarité

Repas offerts, fardeaux d’eau déposés à volonté tout le long des grands boulevards, secouristes pour les premiers soins en cas de malaise, nettoyage des rues après chaque manifestation, agents en gilet pour garantir la sécurité et le bon déroulement de la marche… de l’entraide et de la solidarité, on en a eu depuis le 22 février.

Pour le psychologue Noureddine Khaled, ces deux expressions «se manifestent spontanément en cas de difficulté. Pour preuve de cette solidarité, la nourriture et l’eau distribuées par les habitants d’Alger aux protestataires à chaque manifestation», explique-t-il.

#Pacifisme

«Silmiya», c’est le mot d’ordre qui accompagne la révolution depuis le début. Douze vendredis de manifestations populaires sont passés, plusieurs millions de personnes ont envahi les rues à travers le pays, mais aucun incident violent de haute gravité n’a été enregistré.

Pour les experts psychologues, cet aspect pacifique du mouvement populaire représente une belle source de réflexion. Le professeur Khaled affirme que depuis le début du mouvement populaire, les Algériens expriment de plus en plus de pacifisme et de la tolérance.

Il soutient : «On s’accepte tous spontanément quelles que soient les différences sociales ou ethniques, puisqu’on appartient à la même nation : le drapeau algérien est dominant, mais il y a aussi le drapeau berbère nord- africain. L’absence de violence ainsi que la réaction pacifique aux provocations caractérisent ce mouvement.»

#Intelligence

De par les slogans, les pancartes et les groupes d’artistes qui contribuent à leur façon au changement et redonnent une nouvelle image aux ruelles, l’Algérien du mouvement reflète de l’intelligence collective et de la créativité. Deux aspects qui changent et évoluent à chaque sortie et qui donnent une image innovante au mouvement.

#Persévérance

«Tous les vendredis et tous les autres jours s’il le faut.» On a beaucoup croisé cette phrase au milieu des manifestations. Et oui, face à un gouvernement sourd aux réelles revendications du peuple, la ténacité du mouvement populaire ne faiblit pas et résiste à toutes les tentatives d’ingérences et d’avortement. Meilleur exemple : les marches des étudiants qui nous épatent tous les mardis.

Pour le professeur de psychologie Noureddine Khaled, le mouvement populaire n’est «pas un «coup de tonnerre, c’est ‘‘une lame de fond’’ qui va durer et entraîner des changements très profonds, aussi bien dans le système politique que dans les mentalités et dans la culture», estime-t-il.

Par ailleurs, le Dr en psychologie Abderrezak Iddir estime que la cohésion défensive des manifestants, leur solidarité et leur persévérance ne sont renforcées que par l’influence des contraintes et des pressions extérieures.

#Espoir

Libertés, justice, transparence, Etat de droit, égalité… les Algériens les espèrent toujours. D’ailleurs, d’un point de vue psychologique, c’est cet espoir et le désir qu’on a à l’intérieur de nous qui nous encourageraient à avancer et aller de l’avant. Dans le cas du mouvement populaire, le principal espoir que gardent les Algériens est de vivre dans une Algérie meilleure, c’ est dans tous les esprits.

#Bonne humeur

Bien que l’atmosphère soit morose, la bonne humeur des Algériens et le caractère festif des manifestations prennent toujours le dessus. «On crie et on chante au rythme de la derbouka», c’est ce que constate le psychologue Khaled après douze vendredis de mobilisation.

Le soutient sur cet avis le Dr Iddir qui relève que l’ambiance joyeuse présente à chaque manifestation, fait des marches et rassemblements un centre attractif et exprimant la satisfaction et l’esprit d’appartenance à une même patrie.

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