Crise politique et urgences économiques : Marges de manœuvre étroites pour Tebboune


Réelle volonté d’apaisement ou opération de séduction à la veille de l’entame du mandat présidentiel ? La nomination du gouvernement a été précédée d’une longue journée rythmée par la libération de dizaines de détenus d’opinion. Comme si le chef de l’Etat, Abdelmadjid Tebboune, devait accomplir un geste de clémence pour mieux vendre un Exécutif qui impressionne plus par son aspect pléthorique.

Dans son premier acte politique, il apparaît manifestement que le locataire d’El Mouradia a privilégié le calcul tactique au choix stratégique dans sa conquête de la confiance perdue. La libération des détenus du mouvement populaire n’est qu’une injustice réparée. Comme leur emprisonnement, leur remise en liberté est politique faisant un pied de nez à la justice.

Mais force est de constater que la réponse du peuple du vendredi dans son 46e acte de mobilisation a montré les limites de la démarche présidentielle. Elle a produit un effet inverse. La libération des détenus décidée à la hussarde, qui obéissait plus à des impératifs politiques immédiats, a fonctionné comme un élément mobilisateur qui fait de l’ombre à l’annonce de la composition de l’Exécutif. Signe de la poursuite du face-à-face entre un mouvement populaire qui vit une période cruciale et un pouvoir qui s’efforce de mettre de l’ordre en son sein. Une séquence qui confirme toutes les difficultés à réconcilier les deux bords.

In fine, l’élection présidentielle n’a pas pu mettre fin à la crise politique. Du moins dans l’immédiat. Par certains de ses aspects, elle renforce le clivage qui dure depuis 11 mois. Il va sans dire que le paysage politique national change formellement la donne et permet de mieux jauger les forces en présence avec leurs forces et faiblesses. L’insurrection citoyenne s’affirme, s’emploie à garder sa vigueur et renouveler sa force de frappe.

Elle est appelée à faire un effort d’adaptation pour échapper au phénomène d’épuisement. En face, le pouvoir, qui est revenu à la légalité au terme d’un laborieux passage en force, est confronté à plusieurs défis et difficultés.

D’entrée de jeu, la présidence de Abdelmadjid Tebboune a été plombée par la disparition subite d’Ahmed Gaïd Salah, le rare et lourd appui dont jouissait le chef de l’Etat. Ce dernier est arrivé au palais présidentiel presque isolé politiquement. Sans assise populaire solide, sans soutiens politiques sérieux, mais surtout sans équipage prêt au combat. Certains diront que c’est un avantage, d’autres verront un sérieux handicap, tant l’exercice du pouvoir suppose des alliés, des alliances et surtout des relais efficaces pour défendre l’action du Président.

Il était aisé d’observer la difficulté à nommer un Premier ministre à la fois fédérateur, mobilisateur et doté d’un leadership, parce que la conjoncture nationale l’exige. Sans parler de la maîtrise des dossiers et la capacité à arbitrer et à trancher. Pour ce poste, il faut un poids lourd politique. Une figure aux multiples légitimités.

Abdelaziz Djerad est-il l’homme qu’il faut pour pouvoir assurer la tour de contrôle du palais Dr Saadane ? Sans préjuger de son action, il aura fort à faire pour asseoir son autorité sur une équipe gouvernementale dont il n’a pas choisi la composante.

Est-il un Premier ministre par défaut ? La question vaut aussi pour le reste des membres de son staff. C’est un gouvernement par défaut qui en dit long sur l’épuisement des ressources humaines dans la maison du pouvoir. Les «majors» – les rescapés de la période Bouteflika – reconduits dans l’Exécutif expriment plus la politique de la continuité.

Ils sont la marque de l’Algérie d’avant le 22 Février et non pas la démarcation. Loin de la rupture tranquille promise par le candidat Abdelmadjid Tebboune. L’autre catégorie de ministres, au-delà de leurs compétences avérées ou supposées, risque de se retrouver complètement perdue dans l’univers gouvernemental lourd par sa bureaucratie et complexe dans son fonctionnement. Le temps politique et économique n’est pas à l’apprentissage de l’exercice ministériel, mais à celui de résoudre les problématiques et surtout à sortir de l’héritage de longues années bouteflikiennes.

Cela dit, l’ouverture souhaitée par Tebboune n’a pas pu se réaliser. Pourquoi ? La crise politique, marquée notamment par une rupture de confiance et l’absence de signaux forts, semble avoir dissuadé des profils potentiellement porteurs de projets en mesure d’impulser une nouvelle dynamique. Nombre de personnalités indépendantes sollicitées pour figurer dans le gouvernement auraient décliné.

En somme, si le locataire d’El Mouradia se dit conscient de la complexité du moment politique que vit le pays, il a paradoxalement affiché une attitude politique qui n’est pas en phase avec la gravité du contexte. Abdelmadjid Tebboune évolue sur une ligne de crête. Sa marge de manœuvre est étroite alors que la crise politique et les urgences économiques commandent un champ d’actions beaucoup moins contraignant.

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