Covid-19, fatigue et manque de moyens : La détresse des médecins des hôpitaux


Deux médecins, résidentes dans deux hôpitaux à Alger, qui prennent en charge les malades contaminés par le coronavirus (Covid-19), lèvent le voile sur les conditions difficiles dans lesquelles elles travaillent, les services d’isolement et de consultation. Sous le couvert de l’anonymat, leur témoignage est aussi poignant qu’inquiétant. Confrontées quotidiennement au Covid-19, aux cris de douleur, à l’isolement social, au manque de moyens, à une organisation à l’algérienne et surtout à la crainte d’être des vecteurs de contamination, elles se disent tiraillées entre la peur et la détermination à apporter soins et assistance aux malades.

Médecins résidentes, dans des spécialités différentes, Rosa et Nadia assurent depuis trois semaines les gardes dans deux hôpitaux d’Alger, parmi les cinq (Beni Messous, El Kettar, Bab El Oued, Mustapha et l’Hôpital central de l’armée) dédiés à l’isolement des patients atteints du coronavirus (Covid-19). Nous avons eu du mal à les convaincre de parler de leurs longues nuits et longues journées  passées aux côtés de ces malades qui toussent, suffoquent, crient de douleur et souffrent terriblement du fait d’être porteurs de cette maladie. Mais, elles ont fini par s’exprimer.

Un peu plus de la trentaine, Rosa est l’aînée de deux frères et une sœur, et dont le père est décédé depuis près de 4 ans. Avec sa mère, fonctionnaire à la retraite, elle prend en charge toute la fratrie. Depuis trois semaines, elle vit «dans la peur». «La peur d’être contaminée, la peur de contaminer ma mère, hypertendue, ou ma sœur asthmatique, tout simplement la peur de faire entrer la maladie à la maison», nous dit-elle.

Nous la suivons au service, avec les précautions nécessaires, mais nous ne pouvons accéder à la salle d’isolement, faute de camisole. «J’ai une quinzaine de malades atteints de Covid-19 à surveiller attentivement, en prenant régulièrement leur température et à les mettre sous oxygène en cas de nécessité.

Majoritairement âgés de plus de 60 ans, les patients acceptent mal leur maladie. Isolés de leurs familles, ils vivent douloureusement leur état de confinement et beaucoup souffrent d’avoir peut être contaminé leurs proches», raconte Rosa. Elle nous oblige à garder le masque, la blouse et les gants tout le temps. Nous nous dirigeons vers la salle de consultation où elle assure sa garde. «Les malades qui viennent avec les symptômes du corona sont triés ici.

Le prélèvement n’est pas systématique, mais lorsque les patients sont au stade de la toux, de la fièvre, de la fatigue générale, on se contente du contexte épidémiologique, parfois de la radiologie des poumons pour décider du placement en isolement. En cas de détresse respiratoire, ils sont tout de suite admis en réanimation.

Mes journées de consultation sont très pénibles. J’en sors anxieuse et paralysée par la peur d’une éventuelle contamination malgré mes moyens de protection. Dans la salle d’isolement, l’ambiance vous coupe la respiration. Le son de cette toux qui brise le silence du service résonne fortement dans ma tête. Il m’accompagne jusqu’à mon sommeil durant mes nuits de repos.

Quand je suis en face des malades, je perds la voix. Je n’arrive même pas à trouver les mots pour réconforter ces hommes et ces femmes affaiblis et terrifiés par la maladie. A chaque fois que je sors de cette salle, j’ai le cœur serré et une boule qui m’empêche de respirer», témoigne Rosa. Elle a très peur. Peur pour elle, mais aussi pour les membres de sa famille.

«Ma mère n’a jamais été aussi inquiète pour moi. Dès que je sonne à la porte, elle me donne une robe de chambre que je mets avant d’entrer après avoir enlevé mes chaussures, puis m’enlève mon sac qu’elle vide sur du papier journal, avant de me diriger vers la salle de bain. Elle prend mon linge avec des gants et le met dans le lave-linge.

C’est devenu comme un rituel chez moi. Je n’ai pas le droit d’éternuer et encore moins de tousser. Même à la maison, je suis presque au confinement et je n’ai vraiment pas le droit d’exprimer un quelconque sentiment de peur, de crainte ou d’anxiété. Alors qu’à ce jour, ni ma mère ni mes frères et sœurs ne savent que je fais mes gardes au service corona.

Je n’ai jamais vécu une telle situation», note Rosa. Les larmes aux yeux, elle parle d’un de ses confrères, emporté par le Covid-19 il y a quelques jours. «Je ne sais pas comment il a pu être contaminé. Il était tout le temps protégé avec son masque, sa camisole, ses gants et passait son temps à nous interpeller sur les mesures de protection.

Il travaillait de jour comme de nuit. Il ne voyait sa famille que rarement. Sa contamination m’a terrassée. Je suis terrifiée à l’idée de ramener ce virus à la maison et de contaminer les membres de ma famille», dit-elle, avant que l’une de ses consœurs ne lui fasse signe de la rejoindre. La salle de consultation commence à être saturée de malades.

Certains ne portent même pas de masque. C’est le branle-bas de combat. Des altercations éclatent entre des médecins dépassés et des patients sur les nerfs. L’un de ces derniers s’affaissent sur le sol, en détresse respiratoire. L’attente semble lui avoir été fatale. C’est la panique. Rosa nous demande de quitter les lieux, puis s’engouffre dans le couloir qui mène vers l’unité d’isolement.

«Je suis déchirée entre la sensation de peur et celle du détachement social»

Tout comme Rosa, Nadia assure depuis trois semaines les gardes dans un des plus importants hôpitaux d’Alger, où des unités sont dédiées à la consultation, à l’isolement et à la réanimation des malades atteints de Covid-19. Elle semble très affectée par son quotidien avec des patients atteints psychologiquement et qui refusent leur situation. Son travail à l’unité d’isolement consiste à surveiller l’état des malades. «Je cherche les signes de gravité, je mets le patient sous lunette à oxygène, surveille la saturation.

S’il n’y a pas d’amélioration, je mesure les gaz dans le sang à la recherche d’une hypoxie (l’oxygène ne se lie pas au sang et n’atteint pas les organes). Dans ce cas, c’est la réanimation. Dix malades sont hospitalisés à l’unité d’isolement, tous mis sous chloroquine. Deux seulement ont interrompu le traitement à cause de l’apparition des effets secondaires.

L’état des malades varie de stable à relativement stable. Huit d’entre eux sont revenus d’un voyage à l’étranger, un était en contact avec un émigré et le dernier est un chauffeur de taxi qui travaille à l’aéroport d’Alger. Sept patients ont plus de 65 ans, les trois autres sont âgés de 35, 40 et 53 ans. Le cas de ce dernier est vraiment atypique.

Il est arrivé avec une détresse respiratoire, 27 jours après l’apparition de la toux», affirme Nadia. Elle discute beaucoup avec ses patients en isolement qui, dit-elle, expriment un grand besoin de parler. «Ils vivent très mal leur infection. Ils ont vraiment besoin de soutien psychologique. Ce qui n’est pas fait pour l’instant.

A la consultation, c’est toujours difficile à gérer. Certains exigent d’être hospitalisés de force, alors qu’ils ne répondent pas aux critères d’hospitalisation, d’autres refusent l’hospitalisation malgré leur état critique», témoigne Nadia. Elle affirme que les tests ne sont pas systématiques à l’unité et souligne : «Les prélèvements ne sont pas systématiques.

Les kits ne sont pas disponibles. Nous passons par un diagnostique radiologique qui révèle l’état des poumons. Mais le diagnostic de certitude est virologique. Pour les médecins, c’est très pénible. Trop de pression de l’administration, des patients et de leurs parents.» A cette situation s’ajoute la peur d’une éventuelle contamination par le Covid-19, avec lequel, dit-elle, elle cohabite.

«Je vous mentirais en vous disant que je n’ai pas peur. A deux jours de ma garde et malgré le fait que je sois bien protégée, j’ai peur. C’est devenu un sentiment constant», affirme Nadia. Dans l’unité d’isolement, précise-t-elle, «l’ambiance est terrible et les nouvelles qui nous parviennent ne font qu’exacerber notre hantise d’une éventuelle contamination.

Il y a quelques jours, j’ai mis sous oxygène une malade hospitalisée pour une angine traînante, présentant des troubles de la conscience et une dyspnée. Le lendemain, le scanner thoracique a révélé une embolie pulmonaire. Transférée en réanimation, on lui faisait chaque jour un lavage des adénopathies et on renouvelait ses pansements.

L’équipe a suspecté le Covid-19. La peur me tétanise, parce que j’ai été en contact avec elle sans masque et sans gants stériles. Une réanimatrice et sa maman sont déclarées Covid-19, de même qu’un surveillant médical des urgences», relate Nadia. Et d’ajouter : «Le manque de moyens de protection ne se pose pas de manière récurrente. C’est plutôt l’organisation à l’algérienne qui complique la prise en charge.»

«En dépit de mes nerfs d’acier, j’ai failli craquer plusieurs fois»

Sa hantise  dit-elle, est de se transformer subitement en un vecteur de transmission du virus. «Cela fait trois semaines que je panique après chaque garde ou consultation. Je vis avec mon mari. Il comprend mon travail et ses risques. Mais je n’ai pas vu ma famille depuis plusieurs jours. Je ne veux pas être une source de contamination.

Je suis déchirée entre plusieurs sensations : la peur, le détachement social, ne pas faire mon travail comme il se doit malgré moi. Je ne peux pas me reposer, m’allonger ou sortir pour manger avec cette tenue, que je porte durant mes gardes de nuit ou de jour, que ce soit à la consultation ou à l’isolement.

En dépit de mes nerfs d’acier, j’ai failli craquer à plusieurs reprises. Mais j’ai pris le temps de discuter et de comprendre le pourquoi et le comment», raconte Nadia, tout en rendant hommage au personnel médical, particulièrement à «cet ambulancier qui était très engagé, il faisait tout, même des actes qui ne relevaient pas de son travail».

Puis elle se dit aussi très touchée par la perte de trois patients au service de réanimation, mais se montre «un peu confiante» vu que deux de ses patients sont en rémission et vont quitter l’hôpital incessamment. La jeune résidente  appréhende cependant les lourdes conséquences de cette pandémie sur la situation sanitaire.

«Depuis le début de la contamination, les consultations non urgentes et les activités du bloc opératoire sont suspendues. Nous ne sommes plus en mesure de prendre en charge nos malades. Surtout les cancéreux. Cela va aggraver la situation sanitaire. Tous les résidents de toutes les spécialités travaillent en consultation et en isolement dédiés à la prise en charge des malades atteints par le Covid-19. Je ne sais pas pourquoi on a pris une telle décision.

Peut-être pour se préparer au pire», déclare Nadia. Et d’ajouter : «Les consultations sont de plus en plus chargées. Le nombre de 15 malades par 24 heures, qu’on enregistrait au début de la pandémie, a doublé, voire triplé, ces derniers jours» avant de lancer un «cri de détresse» aux Algériens : «La situation est grave. Restez chez vous.

N’espérez pas trouver grand-chose dans nos hôpitaux, même si tout le monde fait le maximum, du directeur général à l’agent de sécurité, parce que, tout simplement, il n’y a pas de traitement mais aussi parce qu’il n’y a pas de place pour tout le monde.»

Nadia et Rosa continuent à exercer sous une pression qui commence à être intenable. Dans les deux services où elles travaillent, de nouvelles salles ont été ouvertes pour prendre en charge les nombreux malades qui arrivent de jour comme de nuit. Aussi bien au CHU Mustapha, qu’à ceux de Bab El Oued et de Beni Messous commencent à être dépassés. Rosa et Nadia craignent «le pire pour les jours à venir». 

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