Confrontées à la dégradation du pouvoir d’achat et à une situation socioéconomique alarmante : Vers un déclassement des couches moyennes ?


Se maintenir à flot coûte que coûte. C’est le défi auquel sont confrontées les classes moyennes algériennes face à la dégradation du pouvoir d’achat et de la situation socio-économique.

Une amélioration de la situation socioéconomique avait pourtant été ressentie ces dernières années. Les familles issues des classes moyennes en ont profité pour accéder à la propriété (à travers des formules AADL, Lpp ou par le biais de prêts bancaires), à acheter des véhicules (le marché de l’automobile a enregistré un boom entre 2012 et 2014), inscrire leurs enfants dans les écoles privées et même s’offrir des vacances à l’étranger. La consommation a été boostée par l’augmentation des salaires et les familles ont vu leur quotidien s’améliorer.

Nadia, médecin spécialiste, travaillant dans un hôpital public, exprime néanmoins une certaine inquiétude quant à l’avenir : «Il a fallu se battre pour pouvoir acheter un appartement et se libérer du diktat des locateurs, nous nous sommes endettés pour acquérir un véhicule, et juste au moment où l’on a commencé à souffler, nous avons l’impression d’un probable retour en arrière.»

Son époux, cadre dans une entreprise publique, considère que le manque de confiance en l’avenir tient au fait d’une situation économique délicate. «Tout a augmenté, sauf les salaires», dit-il. S’il est pour l’instant difficile d’augurer d’un déclin des couches moyennes, il y a cependant une impression d’un fil trop tendu qui risque de rompre à tout moment.

Maintenir la tête hors de l’eau n’a été possible ces dernières années que grâce au soutien de l’Etat, qui a procédé à une revalorisation des salaires. C’est à cela – et uniquement à cela – qu’ils doivent un semblant d’embellie sociale et économique. Car à y voir de plus près, il apparaît que ces couches moyennes étaient maintenues artificiellement hors de l’eau. Les augmentations se sont rapidement avérées insuffisantes car elles ne répondent à aucune logique mathématique. «L’impact de ces hausses de salaires sur la stabilisation de ce qu’on peut considérer comme représentant la classe moyenne ne peut être considéré que comme une illusion tant que l’économie nationale fonctionne à la rente et la politique salariale qui lui est inhérente déconnectée des principes opératoire de l’efficience : travail – salaire-productivité-équité», explique ainsi Kouider Boutaleb, professeur d’économie à l’université de Tlemcen.

Tout n’était donc qu’illusion. Cela est d’autant plus vrai que les classes moyennes algériennes ont toujours été dépendantes de la rente de l’Etat. Leurs situations socioéconomiques sont intimement liées aux fluctuations du prix du baril du pétrole sur le marché international. Les revenus en Algérie n’étant pas tirés d’un système économique créateur de richesses, il en résulte des couches sociales artificielles, que le pouvoir alimente au gré de la conjoncture politique et économique.

«Ces stratégies basées sur la rente des hydrocarbures ont fait de l’économie de l’Algérie une économie non compétitive sur le marché international et peu productive pour satisfaire le marché interne et donc créer du travail. Plus grave encore, cette politique économique a fait de l’Algérien un client, donc dépendant des bonnes relations avec les structures du pouvoir et de la bureaucratie. La dépendance économique rend difficile une émancipation politique», explique Rachid Ouaissa, politologue.

C’est là l’une des principales différences avec les classes moyennes occidentales. «Structurellement, souligne Ouaissa, les classes moyennes en Europe ont une origine économique, en Algérie plutôt politique. Les classes moyennes en Europe sont orientées vers le profit, les classes moyennes en Algérie sont fixées sur la garantie de la rente.»

L’ouverture du marché et le boom de l’importation ont créé l’une des aberrations dont seule l’économie algérienne a le secret : les Algériens sont devenus consommateurs avant d’être producteurs. Le fait est que l’Algérien consomme plus qu’il ne produit. Les économistes mettent en alerte à longueur de colonnes contre le fait que notre pays donne l’impression de vivre au-dessus de ses moyens. «Cette augmentation est conjoncturelle, elle ne dure que le temps de l’absorption par le marché de cette injection de masse monétaire, sans contrepartie productive. Il est universellement admis que les hausses de salaires ont un caractère inflationniste dès lors qu’elles excèdent les gains de productivité», explique le professeur en sciences économiques Kouider Boutaleb.

Un glissement difficile à accepter

Aussi, un éventuel glissement est-il plus difficile à accepter pour ces couches, qui ont désormais goûté aux délices de la consommation. «Il y a un changement notable, dit Kouider Boutaleb, illustré par l’accès à un modèle de consommation auquel ils ne pouvaient guère aspirer avec le niveau de rémunération antérieur.»

L’absence de productivité, de croissance économique, d’une vision politique claire condamne les couches moyennes au déclassement, accentuant les angoisses et le peu de confiance en l’avenir. En période de crise et d’incertitude économique, les risques d’aggravation de la situation socioéconomique sont généralement beaucoup plus prononcés envers les classes moyennes qu’envers les plus démunis. «Ces derniers sont habitués à une vie sobre, ils n’ont pas accédé à un niveau de consommation élevé nécessitant des revenus conséquents», explique le Pr Boutaleb

Si auparavant, le système achetait la paix sociale par la rente, cette option semble peu probable compte tenu de la crise multifacette que traverse le pays.

«Dans cette région du monde, explique Ouaissa, les classes moyennes montantes sont plutôt préoccupées par la sécurisation de leurs privilèges offerts par le capitalisme d’Etat. Tant que le revenu et le prestige sont assurés, les classes moyennes sont prêtes à s’arranger avec les régimes, même les plus autoritaires.»

Un tel scénario n’est plus possible aujourd’hui compte tenu de la baisse des prix des hydrocarbures ainsi que des conséquences économiques de la pandémie liée à la Covid-19. Très vulnérables, ce sont celles, surtout, qui craignent de glisser et de basculer du côté des couches les plus défavorisées. Cette fois-ci, il n’y aura pas de bouée de sauvetage. 

Les classes moyennes en Algérie, coincées entre les journaliers et les «nouveaux riches»

En haut de la pyramide sociale, il y a, en Algérie, ce qui est considéré «bourgeoisie citadine», autrefois appelée «tchi-tchi», rejointe récemment par les nouveaux riches, les beggara ou ceux qui sont considérés comme des «arrivistes». Le fait est que les dernières années de l’ex-président Bouteflika ont été marquées par un enrichissement hors normes d’une partie de la population. En bas, se trouvent les beznassia et les journaliers faisant de la débrouille un credo pour améliorer leur quotidien. Entre les deux figurent les classes moyennes plurielles, car elles se subdivisent en trois parties : la classe moyenne inférieure, intermédiaire et supérieure.

Il n’est cependant pas possible de parler des classes moyennes dans le sens occidental du terme, tant les différences sont nombreuses. L’une de ses particularités réside dans le fait que dans cette constellation, il n’y avait donc pas de lutte entre les classes moyennes et une classe dirigeante, vu que la classe dirigeante provient des classes moyennes. Cela marque une différence importante entre les classes moyennes occidentales et celles dans les sociétés postcoloniales en général et en Algérie en particulier. D’après Rachid Ouaissa, politologue, les années 2000, caractérisées par les privatisations, la destruction des entreprises publiques, l’abondance de la rente, les multiples formes de corruption ainsi que par la prédominance du secteur informel, ont conduit à l’émergence d’une classe moyenne de type nouveau.

«A la différence des classes moyennes des années 1970, dit-il, qui ont acquis leur statut économique à travers les politiques d’emploi, de logement et d’éducation de l’Etat-providence, les classes moyennes des années 2000 tirent leur statut de la distribution directe et indirecte de la rente, à travers le commerce ou les programmes.»  


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