Cherifa Bouatta. Professeure de psychologie : A quoi rêvons-nous ?


Le rêve est selon Freud une production psychique dont la visée est la réalisation d’un désir. Il ajoute que le rêve se compose de deux contenus : un contenu manifeste, celui dont on rend compte lors de notre réveil ou encore celui qu’on raconte à son psy.

Pour en comprendre le sens, il faut interpréter le rêve, c’est-à-dire dévoiler son contenu latent.

Et là on se rend compte que ce contenu obéit à des lois précises et puise, pour se donner à voir, dans l’histoire singulière du sujet. Peut-on parler de rêves collectifs, je dirais que pour ce qui est des violences collectives, il est possible de parler de rêves traumatiques communs ou collectifs.

Ainsi, les femmes violées par les terroristes, vu dans notre consultation dans les années 1990-2000, mobilisaient des thèmes communs, tels que la difficulté à se représenter les agresseurs.

Pour en parler, les victimes recouraient au règne animal : «Ce sont des loups, ils viennent la nuit»1…Mais alors on parle plutôt de cauchemars, où souvent le sujet rapporte des thèmes relatifs à la scène traumatique sans transformation. Mais au-delà du rêve singulier, il existe des rêves collectifs qu’un groupe social élabore à un moment donné de son histoire et qui peuvent être largement partagés.

Le dictionnaire donne la définition suivante du rêve : «Il s’agirait d’une construction de l’imagination à l’état de veille destinée à échapper au réel, à satisfaire un désir.» Cela se construit au cours de l’histoire des individus, l’histoire singulière et collective. Pour dire qu’il puise ses matériaux dans le passé mais aussi dans le présent. Lorsqu’on observe la composante du hirak, on note qu’elle est dans sa majorité composée par des jeunes.

Bien sûr en regardant de plus près, on peut relever l’hétérogénéité de la foule du point de vue de l’âge, mais aussi du point de vue de l’appartenance sociale et sexuelle. Tout le monde se côtoie, du moins dans les grandes villes, car dans les petites villes et villages, l’élément féminin se fait rare, voire absent.

Mais globalement ce hirak est une émanation des jeunes et cela rappelle le déclenchement de la Guerre de Libération nationale, où des jeunes, la vingtaine, vont ébranler l’édifice colonial. Frantz Fanon en parle dans Les damnés de la terre, où il fait justement référence à la jeunesse des combattants de la première heure en rupture avec les pères et aussi aux très jeunes femmes (les moudjahidate) qui se sont engagées dans les rangs du FLN.

Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder les photos des moudjahidine et des moudjahidate exhibées lors des manifestations du vendredi pour se rendre compte que ce sont les jeunes qui ont changé le destin de l’Algérie et la mise à mal du patriarcat.

Ceci pour dire aussi que les modèles identificatoires sont les jeunes qui ont pris les armes un certain 1er Novembre 1954. Mais ce qui frappe ce sont les événements de la décennie rouge ou catastrophe sociale, selon l’expression de R. Kaës2, lorsqu’il évoque la catastrophe sociale en écrivant que «celle-ci détruit ce qui fonde les rapports sociaux, détruit ce pont entre l’individu et l’autre : il y a mise en échec des alliances, des nouages, des pactes et des contrats qui assurent le procès (processus) de socialisation, l’accès à l’ordre symbolique, le travail de la culture et de civilisation».

Ces années sont occultées, on n’en parle pas. Peut-on parler de refoulement ou plutôt d’évitement. Car il s’agit de ne pas ternir l’image du hirak, il est idéalisé : pacifique, civilisé, mature, généreux, conflictuel, tout puissant. Tout se passe comme si on devait se délester du mauvais objet au sens psychanalytique du terme. Il faut se détourner de cette période où justement on était désunis, on était dans les violences, dans la division, impuissants.

Ou encore, les deuils ne sont pas faits, les traumatismes sont toujours là mais irreprésentables, comme la mort, car aucun travail d’élaboration individuel et collectif n’a été fait pour pouvoir en parler.

Ce travail doit impérativement s’inscrire dans la culture, car il s’agit de traumatisme dans la culture et la psyché. Ce qui se passe aujourd’hui, le ressassement, la fixation se passe comme si on devait éloigner les démons qui viendraient entacher cette période de fraternité absolue. Et tout se passe comme s’il fallait répéter nous sommes unis, soyons unis… Un rêve se construit avec des matériaux : les restes diurnes (ce qui reste de notre vie éveillée), mais aussi, comme avancé plus haut, par l’histoire, ici l’histoire collective.

Les chants des jeunes font partie de cette histoire, car ils se fondent sur l’expérience vécue mais également sur des représentations, des constructions imaginaires, ils expriment un réel et un imaginaire dans le même temps, car ils se fondent sur une expérience vécue mais aussi sur des représentations, des aspirations… du désir.

Les pancartes, les slogans montrent que les acteurs principaux du hirak sont des jeunes en lien avec le monde, on peut relever certains de leurs écrits en arabe, en algérien, en français, en anglais…

Ils rêvent de démocratie, de liberté… Ils sont déterminés. On peut chercher à comprendre d’où viennent leurs rêves, d’où viennent leurs revendications et noter qu’il ne s’agit pas de revendications corporatistes, mais de rêves plus amples incluant toute la société, un mode de vie, un projet.

Bien que les contenus ne soient pas toujours définis. Certains auteurs (voir les contributions de nombreux essayistes algériens dans les différents journaux) ont identifié des causes économiques, politiques, sociales, historiques pour dire le hirak et pour soutenir qu’il ne vient pas de nulle part et qu’il a une histoire.

Mais au-delà de ces causes, il y aurait aussi, en dernière instance comme l’ombilic du rêve, quelque chose d’autre qui nourrit ces rêves ou du moins qui peut aussi en rendre compte. Des acteurs du hirak ont évoqué un sentiment d’humiliation, de hogra.

Lorsqu’on écoute les chants de Ouled El Bahdja reprise par des milliers d’Algériens lors des manifestations, on comprend que leurs textes mettant en exergue la malvie des jeunes trouvent une forte résonance auprès de larges pans de la population des manifestants. Mais pour en revenir à cette humiliation, hogra, impuissance, nous allons oser une analogie.

Le petit de l’homme a besoin pour entreprendre un parcours progrédient( pour faire simple : un développement normal) a besoin d’attachement sécure et donc de figures d’attachements sécures. C’est ce qui lui permet, dans des situations de danger, de se tourner vers les figures d’attachement et d’avoir le sentiment qu’il est protégé, que le monde qui l’entoure recèle de tuteurs de résilience sur lesquels il peut s’appuyer pour satisfaire ses besoins biologiques, mais aussi ses besoins psychiques (être rassuré, protégé, avoir confiance…).

Pour ce qui concerne les jeunes qui parlent d’humiliation, on pourrait invoquer le fait qu’ils vivent ou ont vécu dans un environnement insécure, dans la mesure où ils ressentaient, avant le hirak, qu’ils pouvaient à tout moment être malmenés injustement par une justice aux ordres qui ne les écoute pas, s’empresse de les condamner et que devant cet état de fait, ils n’ont pas de recours, pas de figure d’attachement sécure qui permet, en cas de difficultés, de danger, de se tourner vers elle, pour que la loi soit dite au nom du peuple et dans le respect du citoyen, de ses droits.

Tout se passe comme si l’environnement insécure nourrissait un sentiment insécure qui désorganise l’individu et lui faire perdre confiance en lui et en les autres. In fine, les rêves collectifs qui se libèrent tous les vendredis donnent le ton d’un recouvrement d’un sentiment sécure soutenu par une foule soudée, solidaire… autour des slogans «Démocratie», «Liberté».

Notes
1 – Bouatta C.( ) : «Le viol : un polytraumatisme» Psychologie,n°8 (1999-2000).
2 – Kaës R. Violence d’Etat et psychanalyse, Paris, Dunod, 1993.

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