Brahim Guendouzi. Professeur d’économie : «Des intermédiaires agissent dans l’informel et pratiquent la spéculation»


– Ces derniers jours, une augmentation vertigineuse des prix des légumes, fruits et viandes a été constatée. Comment expliquer cette tendance haussière ?

S’agissant de la hausse des prix constatée récemment sur les fruits et légumes, tout d’abord cette dernière peut être imputée à plusieurs facteurs qui reviennent régulièrement chaque année.

Il s’agit par exemple de la concentration de l’offre de produits agricoles provenant de quelques wilayas réputées pour leur niveau élevé de production, alors que la consommation touche l’ensemble du territoire.

Les problèmes logistiques liés au transport interwilayas, au stockage et à la distribution influent énormément sur les prix de vente aux consommateurs. Un autre facteur peut être également source de hausse des prix, c’est celui des conditions climatiques défavorables ralentissant les efforts de récolte et de collecte des produits agricoles.

Enfin, le confinement partiel en vigueur gêne la production et la libre circulation des fruits et légumes entre les différentes régions du pays, impliquant ainsi une certaine disparité dans les prix de détail.

Concernant les prix en hausse des viandes (rouges et blanches), il peut s’agir de pratiques spéculatives car les intervenants en amont de ce commerce sont toujours les mêmes, nonobstant les difficultés que rencontrent les éleveurs, notamment la cherté des aliments du bétail.

Au demeurant, l’ensemble des augmentations de prix constatées sur ce segment de produits alimentaires ne relève pas encore d’un phénomène structurel et durable, espérons que cela va s’estomper progressivement avec l’amélioration des conditions climatiques ainsi que de la situation sanitaire globale dans le pays.

– Certains économistes imputent cette situation à la désorganisation du secteur. Partagez-vous cette analyse ?

Il est clair que le secteur de la distribution en Algérie est noyauté par une multitude d’acteurs dont une grande partie ne possède même pas un minimum de professionnalisme susceptible de donner à l’activité une certaine stabilité.

D’autant plus que nombre intermédiaires, et non des moindres, agissent carrément dans l’informel et pratiquent régulièrement la spéculation.

Les circuits de distribution des produits alimentaires subissent régulièrement des distorsions de prix et de quantités que les pouvoirs publics n’arrivent toujours pas en maîtriser l’ensemble de la chaîne, si ce n’est seulement pour les produits dont les prix sont subventionnés et plafonnés.

La modernisation du secteur du commerce et la moralisation des pratiques commerciales nécessitent une conjugaison d’efforts des services de l’Etat avec les opérateurs économiques ainsi que les associations, notamment celles s’occupant de la protection des consommateurs. Le citoyen doit aussi y mettre du sien grâce à une sensibilisation lui inculquant la rationalisation dans les comportements d’achat.

– Pour dynamiser leur commerce, certaines supérettes et mêmes les grandes surfaces ont recours à certaines astuces, comme les promotions et la carte de fidélité. Est-ce suffisant pour lutter contre la cherté de la vie ?

La moyenne et grande distribution contribuent incontestablement à la stabilisation des activités commerciales, même si elles ont recours à des techniques de merchandising et de promotion sur les lieux de vente afin de fidéliser leurs clientèles et surtout améliorer le taux de fréquentation des espaces commerciaux. Cela est dans la logique de ce type de commerce.

Ce n’est pas à ce niveau qu’il y a lieu de faire face à la cherté de la vie puisqu’il faut rattacher cela à plusieurs paramètres dont la répartition inégale des revenus, le modèle de consommation, l’intervention publique en faveur des couches sociales défavorisées, la grande place qu’occupent les produits importés dans la consommation finale, des pratiques commerciales dépendantes de l’informel, etc.

La non-maîtrise de ces aspects fait que le pouvoir d’achat du citoyen restera encore en deçà des espoirs et la formation des prix suivra un sentier difficile à cerner.

– Les prix des différents produits alimentaires de large consommation vont-ils se stabiliser ou au contraire continuer leur hausse ? Le comportement des consommateurs va-t-il changer ?

La loi de finances pour 2021 prévoit un taux d’inflation de 4,2%. Le glissement à la baisse du dinar par rapport à l’euro et au dollar, constaté ces dernières semaines, va certainement renchérir les prix des biens et services importés, que ce soit pour la consommation finale ou la production.

Aussi, il faut s’attendre à une flambée des prix du fait que l’économie nationale présente une forte dépendance vis-à-vis des importations. Evidemment, il est attendu à ce que le consommateur algérien se détourne progressivement des produits importés devenus plus chers vers la production nationale.

La question qui se pose alors par rapport à ce dernier est celle de sa capacité à répondre aux différents besoins des ménages, surtout en cette conjoncture de récession économique induite par la crise sanitaire de Covid-19, sachant qu’un grand nombre d’entreprises, particulièrement des PME, risquent le dépôt de bilan.

– Le gouvernement a-t-il véritablement une marge de manœuvre pour stopper le phénomène ou du moins la chute du pouvoir d’achat des Algériens ?

Actuellement, la préoccupation du gouvernement va vers le ciblage des subventions implicites et explicites afin de faire bénéficier beaucoup plus les couches sociales les plus défavorisées et en même temps alléger un tant soit peu la charge des transferts sociaux sur le budget de l’Etat.

Un autre souci également des pouvoirs publics est de diminuer sensiblement le niveau des importations de biens et services pour, tout d’abord, réduire le déficit commercial et ensuite favoriser la production nationale dans une perspective de densification du tissu économique et de diversification de l’économie nationale.

La sauvegarde du pouvoir d’achat des citoyens figure certes parmi les priorités des responsables du pays, mais si l’économie nationale demeure dans un état lamentable faute d’une bonne gouvernance, il s’avèrera difficile d’allier des objectifs sociaux et économiques ambitieux alors que la maîtrise de l’évolution économique du pays demeure encore dépendante des exportations d’hydrocarbures et donc des cours du pétrole brut sur le marché international. D’autant plus qu’un large pan de l’économie nationale est dans l’informel !

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