Boumala lors d’un procès retentissant : «Je suis libre dans ma prison, vous êtes prisonniers de votre système»


Il attendait impatiemment ce moment. Pendant détention à la prison de El Harrach qui dure depuis cinq mois, il a minutieusement préparé sa défense.

Il sait que l’accusation est lourde, «atteinte à l’unité nationale» et «diffusion de tracts portant atteinte à l’unité nationale». Mais il sait aussi et surtout qu’il va être jugé pour son implication dans ce qu’il appelle «une révolution blanche». Durant deux heures, il a transformé son procès en tribune politique.

Connu pour son talent d’orateur et maîtrisant parfaitement son sujet, l’ancien enseignant à l’université d’Alger a fait de sa plaidoirie une conférence mêlant histoire algérienne, sciences politiques et droits de l’homme.

Puisant son discours dans ses connaissances scientifiques et surtout dans son itinéraire de militant et passant aisément de l’arabe au français, il a su retourner la situation en sa faveur. Il a réussi, avec prouesse, à passer du statut d’accusé à celui d’accusateur en ramenant les débats sur son terrain favori de la politique.

«Aujourd’hui, ce n’est pas mon jugement, mais celui d’un peuple qui refuse le despotisme et qui aspire à la liberté. C’est un procès de la conscience libre, un procès de la liberté, celui de la justice. Si la justice n’est pas libre, elle n’est plus une justice. L’équité est une valeur hautement supérieure à la justice.

C’est ce qu’a dit l’Emir Abdelkader dans sa célèbre lettre : ‘‘Ma défense des chrétiens au pays du Levant est de la défense des musulmans, c’est la défense des droits de l’humanité… Je suis une partie du peuple, un de ses atomes. Si vous voulez juger le peuple, faites-le, mais que la justice cesse de prononcer des jugements en son nom…»

Quadragénaire, le juge éprouve presqu’une sympathie pour son accusé du jour. Il l’a affublé du titre de «professeur», comme pour lui témoigner du respect. Boumala a poursuivi en interpellant le juge. «Personne ne peut me priver de ma liberté, je crois que la patrie, c’est la liberté, et si la justice ne me protège pas, qui le fera alors dans mon pays ?»

La cinquantaine d’avocats venus des quatre coins du pays pour le défendre n’étaient pas obligés d’étaler leurs talents pour plaider, tant l’accusé s’en est bien chargé. Le natif de Jijel, ayant à son actif une carrière plurielle, journaliste à la télé, enseignant à l’université d’Alger, passant de l’interprétariat à la sociologie, est un turbin hors pair.

Pur produit de l’école de Malek Bennabi, Fodil Boumala ne s’est pas enfermé dans une idéologie. Echappant aux ravages du dogmatisme, il a su tisser des liens avec d’autres familles politiques et intellectuelles. Porté essentiellement sur les questions culturelles et sociétales, Boumala s’est abreuvé à beaucoup de sources et a pu forger un esprit d’ouverture.

En s’impliquant dans le combat politique en tant que militant, son engagement s’affirme quand, avec d’autres militants, il mène campagne contre la révision de la Constitution de 2008, qui donne à Abdelaziz Bouteflika la liberté de rester à vie au pouvoir.

De la question du M’zab, aux Ahmadis persécutés, les chômeurs du Sud, des blogueurs persécutés… des batailles qui l’ont amené à nouer des liens avec des militants de diverses sensibilités et à composer avec les «autres» pour mener le combat décisif. Il est devenu rapidement une des figures de la «révolution blanche». Cette expérience militante l’a certainement aidé à supporter l’épreuve de la prison.

Face au juge, il déroule le récit de son engagement politique dans l’opposition au régime de Bouteflika, qu’il inscrit dans la continuité du combat des leaders historiques de la libération nationale, M. Boumala défie le tribunal d’apporter la moindre preuve pouvant confirmer l’accusation d’«atteinte à l’unité nationale».

«Je suis prêt à répondre à toutes les questions du tribunal, monsieur le juge. Cherchez dans tout ce que j’ai écrit et publié durant 30 années, si vous trouvez une seule phrase qui toucherait à l’unité nationale et je suis prêt à mettre ma tête sous la guillotine.» Tonnerre d’applaudissements dans la salle.

Connu pour son attachement viscéral à l’unité de l’Algérie, Boumala est peut-être le dernier Algérien à être accusé de vouloir mettre en péril ce pourquoi les Abane, Ben M’hidi, Aït Ahmed, Abbas, Didouche et leurs compagnons ont donné leur vie.

Avec son sens de la répartie, Boumala revendique une filiation historique et politique avec ces pères fondateurs. «Je crois en la laïcité qui sépare le militaire du politique. Je suis un élève de l’école de Larbi Ben M’hidi, de celle de Abane Ramdane et de Zighout Youcef. Je suis l’élève des hommes nobles de ce pays, de Aït Ahmed à Ferhat Abbas, qui ont voué leur engagement pour instaurer une République», a-t-il lancé.

Séparant le système du pouvoir de l’Etat et de la nation, Boumala rappelle au juge sa liberté de critiquer les gouvernants. Il accuse le pouvoir de vouloir instaurer «une République sans le peuple, une démocratie sans les partis et sans véritable pluralisme et sans alternance au pouvoir.

Le pouvoir a institué une justice dépourvue d’indépendance et une presse sans la liberté». «Nous étions gouvernés par une bande mafieuse», a-t-il poursuivi. Et pour démolir l’accusation, Fodil Boumala a eu le mot de la fin. «Je ne suis ni Arabe, ni Kabyle, ni Mozabit ni Chaoui, ni Jijilien, je suis Algérien.

Je ne suis pas innocent, je suis un homme d’une cause», avant d’interpeller le juge : «Libérez-moi, je vous libère !» Péremptoire, il assène : «Je suis libre dans ma prison, vous êtes prisonniers de votre système.» Une sentence qui résume à elle seule ce pour quoi les Algériens se soulèvent depuis plus d’une année.

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