Béjaïa : «Oulach lvot !»


La communauté universitaire, qui a l’habitude de marcher chaque mardi, a été noyée hier par des centaines de travailleurs de nombreux secteurs d’activité et de l’administration à Béjaïa. Naftal, Sonatrach, agriculture, transports, finances, impôts, domaines, urbanisme, travaux publics, enseignement… ont répondu au mot d’ordre de grève (peu suivi) et à l’appel de leurs syndicats, dont ceux qui émargent au Pacte de l’alternative démocratique (PAD).

Ce sont les sections du Snapap qui ont été les plus visibles avec leurs banderoles : At Djellil, Chemini, Aokas, Béjaïa, Souk El Tenine… D’autres syndicats autonomes ont été de la manifestation comme le Cnapeste, le SNTE et le Satef. Des travailleurs parmi les effectifs de l’UGTA ont marché sans le sigle de leur syndicat. «La semaine prochaine, l’UGTA locale appellera à rejoindre la marche», croit savoir un syndicaliste qui nous susurre l’information. Au lot de la force ouvrière, se sont joints des représentants et des militants du RCD, FFS, PST et PT ainsi que de nombreux citoyens anonymes et des fidèles rodés dans l’engagement au sein du mouvement populaire.

Tout ce beau monde s’est rassemblé sur l’esplanade de la Maison de la culture, comme de coutume depuis quelques semaines, guettant l’arrivée de la communauté universitaire pour se mêler à la marche et converger ensemble vers le palais de justice.

Une heure et trente minutes d’attente pour que la jonction se produise. Au campus de Targa Ouzemmour, d’où démarre la procession humaine, la mobilisation est vraisemblablement laborieuse, il fallait, encore une fois, passer par les blocs d’enseignement pour faire la criée. L’effort a arraché tout de même de leur torpeur quelques contingents d’étudiants. Mais le grand retour, ce ne sera pas pour cette fois-ci encore.

Au niveau de l’esplanade de la Maison de la culture, la marche qui devait débuter à 10h, n’a démarré qu’à 11h30. Un problème de coordination qui contrarie les animateurs du PAD. Le premier carré des engagés de la famille universitaire arrive aux cris de «Libérez les otages !» «Un peuple fort maîtrise sa colère», rappelle-t-on sur une pancarte qui valorise le caractère pacifique du mouvement.

Porté sur les épaules de son père, un petit enfant «manifeste» biberon aux lèvres. Une fillette le fait, quant à elle, avec des «ailes» sur le dos et un bout de papier sur lequel on lui a écrit «Tilleli, Liberté, Houria». La «révolution», c’est aussi celle des enfants. L’un d’eux a participé en criant dans un mégaphone. «Jusqu’au bout, la révolution ne s’abandonne pas», dispose une pancarte. Ces anges l’ont aussi compris.

La mobilisation nous apprend que l’épisode de Abdelkader Bensalah face à Vladimir Poutine ne tombe pas dans l’oubli. «Qui est donc cette main étrangère ?» se demande un manifestant sur la pancarte qu’il exhibe hautement.

Des cris pour les magistrats

Les enseignants et ATS de l’université ont formé leur propre carré qu’ils reconstituent chaque vendredi avec la même composante, infatigable, qui peine cependant à s’élargir à la grande partie de leurs collègues qui hésitent à sortir. Les étudiants se revendiquant du MAK étaient, hier aussi, de la manif’ avec le drapeau et les chants de leur mouvement et ont formé leur petit groupe qui, comme d’habitude, s’est placé à la fin de la procession humaine.

La communauté estudiantine était noyée dans la masse populaire d’hier, mais elle s’est bien faite entendre. «Oulach lvot zkara, had doula hagara !» (Nous ne permettrons pas les élections, cet Etat est tyrannique), a fusé des milliers de voix qui ont répété cette résolution devant le palais de justice, où s’est rassemblée la foule. Le portail fermé est gardé par 20 policiers. «Policiers démissionnez, laissez seul Gaïd», leur a crié, toujours en arabe, la foule.

Les juges en grève viendront-ils à la rencontre des manifestants pour symboliser la convergence de deux mouvements ? D’aucuns se sont sérieusement posé cette question au vu de l’actualité que fait ces jours-ci le déterminé Syndicat national des magistrats. «Juge vient avec nous !» ont insisté les milliers de personnes.

Désillusion. Les magistrats ne sortiront pas. Le ministre de la Justice, Belkacem Zeghmati, en a eu pour son grade de la part de manifestants qui ont vilipendé autant «une justice injuste» que le «barlamane el âar» (le Parlement de la honte), qui examine aujourd’hui le projet de loi sur les hydrocarbures. La fin de la marche s’est transformée en un long sit-in chargé du ras-le-bol d’un «peuple qui maîtrise sa colère». «Je crois en mon droit à la liberté et au droit de mon pays à la vie et cette croyance est plus forte que toutes les armes» peut-on lire sur une pancarte qu’un manifestant a brandi au milieu des clameurs. 

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