Après le séisme de 5,9 à Béjaïa : Angoisse et menace sur la vieille ville


Reportage

Dans une rue étroite de la haute ville de Béjaïa, des enfants jouent au ballon à proximité de leur établissement scolaire. En face du CEM Cheikh Ibn Haddad, une vieille maison en pierres non habitée, âgée de plus de deux siècles, tient miraculeusement sur ses fondations, son état de délabrement ne rassure point avec la fréquence des répliques sismiques qui se poursuivent après le tremblement de terre de magnitude 5,9 qui a ébranlé la wilaya de Béjaïa, il y a plus d’une semaine.

Attiré par notre présence, un des élèves nous interpelle : «Demandez l’accès à l’intérieur, on a des plafonds par terre et des murs endommagés». «Oui, nous avons tout le temps peur, nous ne nous sentons pas en sécurité ni à l’intérieur, ni à l’extérieur», ajoute cet enfant, les yeux marqués par les nuits d’insomnie. Plus haut, au quartier Bab El Louz, un groupe de jeunes est adossé à un vieux mur à l’entrée du groupement d’habitations. On peut presque ressentir leur état confus et désorienté après plusieurs nuits blanches et de sommeil haché, entrecoupé par ce son sourd ou le grognement qui précède éminemment les secousses.

«Nous ne sommes pas rassurés par l’état précaire et délabré de nos maisons, on ne sait pas combien de temps résisteront-elles aux répliques qui sont assez fortes.» Les débris d’un mur jonchent toujours une ruelle menant vers ce quartier, témoignant de l’inaction de l’APC, ne serait-ce que pour effacer les séquelles apparentes du séisme. Un homme d’une quarantaine d’années, courant à la rencontre des visiteurs, demande à notre guide s’il s’agissait du CTC. En effet, alors que l’administration parle d’une centaine d’agents dépêchés des autres wilayas ayant sillonné dès les premières heures les quartiers de la ville, beaucoup de familles se sont inscrites auprès de cet organisme, attendant la visite de ses techniciens.

Même état d’esprit à la rue Fatima où les habitants ont vécu l’horreur, surtout avec l’effondrement partiel d’un immeuble datant du début de l’époque coloniale. Karim Khima et ses voisins, habitants de ce boulevard, contemplent l’étendue des dégâts. «Nous avons évacué nos parents et nos enfants chez la famille, loin de ce périmètre qui, comme on le constate, n’a pas été sécurisé», dit Karim. Son voisin n’a pas la même chance. Lui, il habite les logements de recasement se trouvant juste derrière l’immeuble effondré, et ce depuis 2007. Ils attendent des logements décents depuis quinze ans. Elles sont neuf familles vivant la peur au ventre chaque soir. «Nous dormons et mangeons peu. Nos familles sont dans un état d’anxiété à tel point que nous avons demandé l’assistance de psychologues, en vain», fulmine un habitant de la rue Fatima.

La colère des citoyens contre l’administration locale et les élus ne tarit pas depuis plusieurs jours. Ils ont exprimé à travers plusieurs manifestations de rue leur irritation contre une administration et des élus «incompétents et absents, qui n’ont rien fait pour venir en aide dès les premières heures à la population.» Comme lors de cette nuit de mercredi à jeudi qui marque les sept jours du séisme du 18 mars 2021. Des dizaines de jeunes et pères de familles se sont rassemblés jusqu’au petit matin devant le siège de la wilaya, attendant une délégation ministérielle qui devait se déplacer le jour même.

Plateau Amimoune depuis… 1958

Outre les neuf familles de la rue Fatima, la situation des habitants du plateau Amimoune prête à inquiétude. Des bâtiments tenant par miracle sur des poutres dénudées. Les immeubles ont été construits dans le cadre d’un programme de recasement en 1958. En plus de l’usure du temps, les effets des séismes de novembre 2012 et de celui de l’été 2018 qui a été fortement ressenti sur la côte de Bougie n’ont pas été sans conséquences sur les structures du bâti. «À partir de 2018, l’administration a pris le dossier en charge promettant de remplacer les 560 logements en recasant les familles au niveau du pôle urbain d’Ighzer Ouzarif et ailleurs, dans de nouvelles cités, mais à ce jour, rien n’est fait», dit, dépité, un des jeunes du quartier.

Les sinistrés demandent un abri sûr et digne. La réhabilitation du vieux bâti, cette dernière revendication a été réitérée à maintes reprises avant le séisme par des activistes associatifs. L’association Ardh et celles pour la sauvegarde du patrimoine culturel de la ville de Béjaïa et des architectes en font partie, ils n’ont cessé de militer pour la restauration et la consolidation des constructions millénaires.

Ce périmètre se situe justement à l’intérieur du secteur sauvegardé qui s’étend sur sept hectares. Il «constitue un ensemble immobilier urbain homogène caractérisé par la prédominance de zone d’habitats, et qui présente un intérêt historique, architectural, artistique et traditionnel représentatif des époques historiques qu’a connues la région, à savoir l’époque antique, musulmane, moderne et contemporaine», lit-on dans le décret exécutif portant sa création et sa délimitation. Plusieurs bâtiments et ouvrages devaient être réhabilités et confortés à la faveur de ce décret, mais peu de choses ont été faites depuis le lancement d’un projet de réhabilitation de la vieille ville.

Cette catastrophe naturelle a encore une fois mis à nu la gestion «hasardeuse de tous les démembrements de l’administration qui n’ont jamais tenu aux engagements et promesses prises au lendemain des catastrophes naturelles», dit-on. Officiellement, le wali et ses directeurs d’exécutif disent avoir été à pied d’œuvre dès les premières heures qui ont suivi le tremblement de terre. Dans les quartiers, les citoyens disent avoir constaté «l’inaction des responsables», car aucun plan d’urgence n’a été enclenché pour venir en aide à une population effrayée.

En dehors de la protection civile et le secteur de la santé qui sont «naturellement» impliqués par la spécificité de leurs missions dans la prise en charge et le secours des blessées, élus et administration multiplient les réunions pour rattraper les tares d’une gestion antérieure décriée. Pour les habitants de la rue Fatima, «rien n’a été fait pour sécuriser les lieux où on a enregistré des effondrements et où des bâtisses et murs menacent ruine. Aucune tente n’a été dressée, ni aucun espace n’a été réservé pour recevoir les familles sous le choc», dit Karim, courroucé.

Dans l’attente d’Ighzer Ouzarif

Le séisme de 2021 a reposé avec insistance le problème du retard mis dans la réalisation des logements dans la wilaya. S’il y a un aspect positif qu’on peut retenir après cette catastrophe, qui n’a pas fait des victimes jusqu’ici, est la reprise en main du programme des 16 000 logements du nouveau pôle urbain d’Ighzer Ouzarif au plus haut niveau de l’Etat, après la défaillance constatée des démembrements de ce dernier au niveau local. À cours de solution et d’imagination, l’administration a proposé aux familles sinistrées le refuge étroit des SDF, à l’auberge des jeunes de la rue Soumari.

La catastrophe naturelle rappelle également que des milliers de familles qui vivent dans la précarité attendent la distribution de 8700 logements achevés et non encore distribués. D’autres cas s’ajouteront à partir de cette date, car au 24 mars 2021, les services du CTC ont recensé 57 habitations classées au rouge.

Sur 1789 structures contrôlées, dont des établissements publics, 11 % sont classés orange 4 et 22% orange 2, car elles présentent des dégâts dans la partie structurelle des bâtiments. Aussi, près d’un millier de logements ont été contrôlés. Parmi eux, 206 et 122 maisons classées respectivement orange 3 et 4 et 48 sont classés rouge, essentiellement du vieux bâti. Suivant une instruction gouvernementale, les familles concernées toucheront des sommes allant de 20 millions de centimes à 70 millions de centimes, selon l’évaluation qui devrait être faite par une commission de wilaya dans le but d’effectuer des travaux.

Un processus qui prendra énormément de temps. Avant de démolir ou de conforter le vieux bâti, les occupants seront évacués, selon l’administration, qui ajoute que des entreprises de travaux de bâtiment ont été sollicitées pour prendre en charge les habitations collectives.

Les habitants appréhendent le scénario de Mila où la terre a tremblé en novembre 2020. Il y a moins d’une semaine, les familles bénéficiaires d’une aide de l’Etat après le contrôle du CTC ont protesté contre le retard d’un mois mis pour le versement des fonds. Au moment où la wilaya établit son bilan et l’APW tient sa session extraordinaire tardivement, les familles vivant dans des conditions inhumaines et la peur au ventre ne sont toujours pas évacuées.

De vieilles maisons habitées continuent de «s’effriter» au gré des répliques à Houma Ouvazine, à Soumari, à la rue Fatima, au plateau Amimoune et au quartier Bab El louz et d’autres bâtis menacent ruine d’un instant à l’autre à travers les rues du vieux Béjaïa. L’arrivée d’un sur-accident n’est donc pas écarté comme celui qui a failli emporter la vie d’une femme, la semaine passée à 6 h du matin, à la rue Fatima lorsqu’un bloc de béton s’est écroulé l’épargnant de justesse.

Douze familles relogées

Pas moins de 12 familles sinistrées ont été relogées hier dans des appartements décents de la cité Sidi Ali Labhar, à l’est de la ville de Béjaïa. Ces familles habitaient des logements fortement touchés par le tremblement de terre et menaçant ruine au niveau du quartier Tamindjout et de l’école primaire désaffectée Larbi Tebessi, dans la haute ville.
Pour rappel, les huit familles sinistrées du quartier Tamindjout vivaient, «oubliées» par l’APC, depuis 2007 dans des maisons de recasement, sous la menace permanente d’effondrement, à l’instar des quatre autres familles délogées de l’ancienne école primaire. On ne peut qu’imaginer le soulagement de ces citoyens de pouvoir enfin fermer l’œil le soir.
Cependant, une cinquantaine de familles, un chiffre arrêté au 24 mars, et dont les demeures ont été classées au rouge, attendent une solution à leur cas.

Les résolutions de l’APW

Les élus de l’Assemblée populaire de la wilaya (APW) de Béjaïa ont voté, mercredi, une résolution à l’issue d’une assemblée extraordinaire, organisée une semaine après le séisme qui a touché la région. Partant du constat établi sur le terrain par les différentes commissions de l’APW, les élus ont demandé expressément de sécuriser et de protéger la vie des familles sinistrées en les évacuant et les hébergeant dans l’immédiat. Aussi, la prise en charge des problèmes récurrents du vieux bâti, notamment au niveau de la vieille ville de Béjaïa ainsi que l’éradication de l’habitat précaire. Afin de bénéficier de toute l’attention des pouvoirs publics et d’une meilleure prise en charge, les élus ont également insisté sur la nécessité de classer, comme zones sinistrées, les localités touchées par le séisme du 18 mars 2021 et l’enclenchement des plans Orsec, visant une large intervention de l’administration et des APC et la publication des rapports du CTC.


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