Aigle Azur : Le joyau de «M. Arezki» vole en éclats


Des passagers livrés à eux-mêmes, désorientés, inquiets, voire en colère. Des avions cloués au sol. Un personnel lui aussi groggy. A Orly et Roissy, aucune trace d’Aigle Azur. Tel est le tableau de bord que présente la compagnie de droit français qui assure l’essentiel de son activité vers l’Algérie. Les liaisons avec l’Algérie représentent 50 à 60% de l’activité d’Aigle Azur. L’entreprise emploie 350 personnes en Algérie.

Le coup est dur en cette rentrée sociale et scolaire, alors que des milliers d’émigrés s’apprêtent à rentrer en France après leurs vacances en Algérie ou des vacanciers à retourner chez eux en Algérie. Leurs vols réservés longtemps à l’avance non seulement ne sont pas assurés mais aussi non remboursés. Ils doivent trouver une autre compagnie pour les acheminer vers leurs villes de résidence. Air Algérie, elle-même fortement sollicitée pendant la période estivale est ainsi mise à contribution. L’aménagement de nouveaux sièges et de tarifs réduits aux détenteurs de billets retour d’Aigle Azur sont proposés par la compagnie nationale algérienne.

D’autres compagnies étrangères offrent aussi des tarifs réduits aux passagers en difficulté dans la mesure de la disponibilité des vols. «On estime à 40 000 le nombre de billets Aigle Azur émis par les agences pour les semaines et mois à venir», précise M. Mas, président des Entreprises du Voyage, qui a annoncé la préparation d’«une assignation en référé afin d’obtenir la mise sous séquestre de fonds» en vue de compenser les pertes des voyagistes victimes de l’arrêt de l’activité d’Aigle Azur.

La situation de la compagnie aérienne s’est rapidement détériorée. Placée lundi dernier en redressement judiciaire par le tribunal administratif d’Evry, la compagnie aérienne a annoncé, jeudi 5 septembre, avoir suspendu une partie de ses vols : les liaisons avec le Mali, le Brésil et le Portugal sont concernées. Toutefois, depuis vendredi, ce sont tous les vols qui sont gelés, y compris ceux en provenance d’Algérie.

Les ventes pour l’ensemble des vols sont «suspendues» à compter du 10 septembre, a annoncé la compagnie jeudi 5 dernier. Dans l’attente que des repreneurs se fassent connaître, les offres de reprise devront être déposées au plus tard le 9 septembre. Air France serait intéressée par la reprise d’Aigle Azur. L’IAG, l’investisseur américano-brésilien David Nelleman, déjà actionnaire à 32% dans le capital Aigle Azur, travaillerait, lui aussi, sur une offre. D’autres repreneurs potentiels sont cités.

Considérée de fait comme une deuxième compagnie aérienne algérienne

Bien que compagnie de droit français, les Algériens qui empruntaient Aigle Azur l’avaient adoptée comme deuxième compagnie nationale, du fait que l’homme qui lui avait donné une seconde vie et développée était d’origine algérienne, Arezki Idjerouidène, décédé le 24 avril 2016 à 61 ans.

Aigle Azur – la plus ancienne des compagnies françaises privées créée en 1946 par Sylvain Foirat, reprise en 2001 par le groupe GoFast d’Arezki Idjerouidène – avait progressivement renforcé son offre à destination de l’Algérie en proposant de nouvelles liaisons et des fréquences supplémentaires pour la saison estivale. La compagnie proposait également plus de flexibilité aux voyageurs en programmant des fréquences mieux réparties sur les aéroports des régions Est et Ouest de l’Algérie.

Fin 2013, Aigle Azur desservait 14 destinations dans 5 pays en Europe et en Afrique, au départ de 7 aéroports français. La même année elle transportait 1,9 million de passagers à bord de ses 12 Airbus A320, grâce à 300 vols réguliers proposés chaque semaine. Le 18 novembre 2013, Aigle Azur annonce la mise en service de sa liaison Paris-Pékin à partir du 28 juin 2014 depuis Paris-Orly Sud à raison de 3 vols par semaine.

Cette nouvelle liaison vers la Chine s’inscrivait dans la stratégie de développement à long terme d’Aigle Azur et dans sa volonté affichée, alors, d’étoffer son réseau sur le segment long courrier. Une stratégie renforcée par le partenariat noué en octobre 2012 avec le groupe chinois HNA, qui s’était concrétisé par une entrée d’HNA au capital d’Aigle Azur à hauteur de 48%. L’ouverture de Paris-Pékin était intervenue après le lancement de Paris-Moscou en juillet 2012.

Dans Monsieur Arezki. Un destin à tire d’aile, un livre autobiographique écrit quelques mois avant son décès, publié à titre posthume par Max Milo aux éditions Paris Méditerranée, Arezki Idjerouidène écrivait : «Patron social ? Je ne sais pas trop ce que ça signifie. Mais je sais en revanche qu’en développant mon entreprise, j »ai généré nombre d »emplois distributeurs de richesses. En cas de reprise d »une autre société, j »ai toujours pris garde à réduire au minimum, et si possible à zéro, les licenciements et autres restructurations dans la nouvelle filiale ainsi créée. Résultat : entre le moment où, à Montreuil en 1990, je devenais l’unique actionnaire de GoFast et aujourd’hui, le groupe est passé de deux ou trois salariés à environ 1500 collaborateurs.

La moitié d »entre eux travaille à l »international, dont une bonne part en Algérie.» «Faire du profit pour le profit n’a jamais été ma motivation. Ou plutôt, si profits il y a, je les trouve dans la création de richesses et d’emplois. Car c’est aussi un grand plaisir, une jubilation que de faire naître de l »activité à partir de zéro ou presque.»

«J’avais créé GoFast pratiquement seul, c’était l’aboutissement d’une vocation éclose dès l’enfance, le fruit de ma passion pour mon métier, née lors de mes premiers pas, rue de Charenton, passion que rien ne pourra jamais altérer. Indépendance et liberté ont permis à GoFast de demeurer, malgré son fulgurant développement, une entreprise familiale. Cette notion n’a pas de statut juridique. Il s’agit seulement de rapports humains au travail, d’une éthique, d’un esprit. Il est de ma responsabilité d’insuffler et de préserver cet esprit non seulement chez mes trois garçons, mais aussi sur l’ensemble du personnel…»

«Et je découvris Aigle Azur. Ce fut le coup de cœur, le coup de foudre, comme quand apparaît, au cours d’une promenade, une antique maison à moitié abandonnée, derrière un panneau sur lequel est inscrit ‘A vendre’… Aigle Azur devint donc une des filiales du groupe GoFast. Une chose était sa longue et prestigieuse histoire, une autre était de l’imposer comme un nouvel acteur du monde aéronautique français.

Il ne s’agissait pas d’une résurrection avec tout ce que cela implique de nostalgie rétro, mais bel et bien de l’apparition d’une nouvelle compagnie aérienne.» «En un peu plus d’une décennie, Aigle Azur est devenue la deuxième compagnie régulière française, derrière Air France/KLM. Ses 12 Airbus font 300 vols réguliers par semaine au départ de six aéroports français, transportant environ deux millions de passagers par an. Données chiffrées qui fluctuent selon la conjoncture économique, politique et diplomatique. Elle reste toutefois solidement arrimée à GoFast qui forme plus que jamais un ensemble cohérent dont toutes les filières sont complémentaires.

Une d’entre elles, parmi les nouvelles venues, se charge de la maintenance et de la sécurité de nos appareils ; une autre se consacre aux transports en hélicoptère ; une autre encore à la communication numérique avec la clientèle. Pas question en tout cas d’aller musarder ailleurs, dans des secteurs qui n’ont rien à voir avec notre domaine de compétence. Le transport, je sais faire, mais je ne sais faire que ça.»

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