Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la défense : Entre l’«admiration» du peuple et la «loyauté» à Bouteflika


l’intrusion dans la crise politique

Après avoir exprimé et de manière forte le soutien de l’ANP au peuple algérien qui manifeste depuis plus d’un mois contre le régime Bouteflika, le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’Anp, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, surprend en appelant à l’application «rapide» de l’article 102 de la Constitution qui prévoit l’état d’empêchement du Président à assumer ses fonctions en raison de sa maladie.

Une telle mesure est totalement dépassée. D’abord parce qu’elle nécessite un délai de 45 jours, alors que le mandat de Bouteflika expire dans un mois, mais surtout parce qu’elle ne permet pas le changement de régime que revendiquent les Algériens.

Le chef d’état-major de l’Anp a raté une occasion en or d’épargner à l’institution qu’il dirige ce rôle de pompier qui vient au secours d’un régime tant décrié par la rue, pour lui offrir l’occasion de rebondir à travers des élections avec les mêmes mécanismes de fraude qu’il a mis en place.

Pour les plus avertis, la sortie de Gaïd Salah révèle le lien si fort entre ce dernier et Abdelaziz Bouteflika. Sans lui, ni le 3e mandat, ni le 4e et encore moins la candidature au 5e mandat n’auraient été possibles.

On se rappelle des événements qui ont marqué l’été 2013, lorsque des voix se sont élevées pour faire appliquer l’article 88 de la Constitution de l’époque, qui prévoyait l’état d’empêchement au moment où Bouteflika était à son deuxième mois d’hospitalisation, à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, en France, à la suite d’un AVC qui a lourdement affecté sa santé.

Cette procédure aurait pu épargner aux Algériens le mandat de trop, si ce n’est le niet du vice-ministre de la Défense, Gaïd Salah.

Il s’est déplacé jusqu’au lieu de convalescence en France pour jurer fidélité à Abdelaziz Bouteflika qui, en 2004, lui a offert le poste de celui qui l’avait mis sur la liste des retraitables, le défunt général de corps d’armée, Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’Anp.

Un service qu’il n’a jamais oublié. Il lui voue une fidélité infaillible, au point de soutenir, contre l’avis de nombreux officiers de l’armée, le 4e mandat alors que Bouteflika en personne n’en voulait pas. Il l’a exprimé publiquement lors de son dernier discours à Sétif, au mois de mai 2012, en disant qu’il voulait laisser la place aux jeunes.

Et pour mieux neutraliser les récalcitrants au sein de la muette et des services, Gaïd Salah s’est muré dans un silence complice, face aux violentes attaques de Amar Saadani, alors à la tête du FLN, contre l’ex-DRS (Département du renseignement et de la sécurité) et son chef qui dépendent du ministère dont il est vice-ministre.

La sortie virulente de Saadani préparait en réalité le terrain à une déstructuration de l’institution, à travers la mise à la retraite anticipée d’un très grand nombre d’officiers et l’isolement de l’ex-patron du DRS, qui avait ouvert les enquêtes sur les affaires de corruption impliquant les hommes du Président et son frère conseiller, Saïd.

Sans le soutien actif de Gaïd Salah, le 4e mandat n’aurait pas eu lieu et les forces inconstitutionnelles n’auraient jamais pu s’accaparer la présidence pour siphonner les deniers publics.

En tant que vice-ministre de la Défense, Gaïd Salah était parfaitement au courant de l’état de santé du Président et de son incapacité à assumer ses fonctions. Malgré ses relations assez froides, voire conflictuelles avec le frère conseiller, il était informé de la situation à l’intérieur d’El Mouradia et même à la résidence de Zéralda, à travers les rapports qui lui parvenaient.

S’il avait actionné l’article 88, devenu 102 en 2016, Gaïd Salah aurait joué le «beau» rôle, et permis au pays d’éviter la crise actuelle.

Mais, il a laissé faire. Mieux encore. La candidature à un 5e mandat, alors que le Président était évacué vers un hôpital en Suisse, n’aurait certainement pas eu lieu si le vice-ministre de la Défense n’avait pas apporté sa caution.

En plaidant la continuité, en présentant Bouteflika comme une ligne rouge, il n’a fait que réaffirmer son soutien à un régime qui dirige par procuration le pays. Malgré cela, les manifestants qui étaient dans la rue ont su préserver l’institution, en criant : «Chaab, djeich khawa khawa» (Peuple, armée des frères), tout en rejetant d’une seule voix le régime Bouteflika.

Il a fallu deux semaines de colère pour que le vice-ministre de la Défense, certainement neutralisé de l’intérieur de l’institution, exprime son soutien «indéfectible» aux manifestations.

Pour les plus avertis, c’est un acquis considérable. Mais, cette position ne cadre pas avec la solution qu’il a préconisée, mardi dernier, aux Algériens. Ils sont nombreux à voir celle-ci comme une offre qui arrange plus le régime que le peuple, qui veut en découdre avec lui. Est-ce pour se préserver que le vice-ministre évite d’évoquer la démission ? Nous n’en savons rien.

Cependant, des sources bien informées parlent d’une rencontre entre Gaïd Salah et les frères Bouteflika pour trouver une sortie «honorable» au Président, au cours de laquelle, l’option de la démission aurait été retenue. Pourquoi Gaïd Salah a-t-il évoqué l’article 102 sans aucune précision, sachant que cette disposition de la Constitution prévoit également la démission ? La question reste posée.

Ce qu’il faut retenir, c’est que le vice-ministre de la Défense a mis sa godasse dans le plat. Il a raté l’occasion de faire jouer à l’institution qu’il dirige le rôle constitutionnel qui lui sied. Celui de ne pas entrer par effraction dans le domaine de la politique.

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