Abdenour Keramane, ancien dirigeant de Sonelgaz, ancien ministre de l’Industrie et des Mines : « Toute entreprise publique doit aspirer à la citoyenneté » 


Abdenour Keramane – ingénieur diplômé de l’École nationale des Ponts et chaussées de Paris, ancien membre de l’UGEMA puis de la section universitaire clandestine du FLN pendant la guerre de libération nationale- a dirigé pendant quatorze ans Sonelgaz. Il a publié début  octobre 2020,  chez L’Harmattan  L’Électrification de l’Algérie. De la lumière dans les ksours. L’ouvrage raconte « l’aventure » d’une poignée de jeunes cadres commissionnés en 1962 par le GPRA pour assurer la relève des techniciens européens de l’ex- EGA,  pour développer un secteur vital pour l’économie de l’Algérie nouvellement indépendante et pour apporter un service public à la population dans son ensemble. C’est ainsi qu’avant la fin des années 1980, l’électrification du pays est assurée à 100 % contre à peine 30 % en 1962.

Sid Ahmed Ghozali qui préface l’ouvrage avertit le lecteur qu’il est « une première » et que « tous ceux, universitaires, historiens, sociologues, politologues d’aujourd’hui et de demain s’en délecteront, pour révéler à l’opinion la face cachée d’un volet capital du développement de notre pays ».

Pour avoir mis en oeuvre une réforme tarifaire décidée début 1980 par un décret présidentiel, Abdenour Keramane est démis de ses fonctions en 1981. Le Premier ministre Mohamed Ben Ahmed Abdelghani, arguant  d’éventuelles manifestations de mécontentement de la population  contre la hausse des tarifs (+ 7 % par an)  abroge le décret. Cela vaudra au dirigeant de Sonelgaz de passer près de 9 mois en prison avant d’être relâché sans jugement ni explication.

Les tarifs seront finalement augmentés de 100 % en 1990 pour répondre au plan d’ajustement structurel imposé par le  Fonds monétaire international (FMI) auquel les dirigeants du pays avaient fait appel alors que l’Algérie  était confrontée à une crise financière sans précédent.

Signalons qu’Abdenour Keramane,  fondateur de la revue MEDenergie, a  publié un second ouvrage La Coopération énergétique euro-méditerranéenne, Enjeux et perspectives, en octobre 2020 chez le même éditeur.

  • Votre ouvrage « L’électrification de l’Algérie. De la lumière dans les ksours »  s’ouvre par un extrait d’une chronique dans Mesmar J’ha du regretté Saïd Mekbel (assassiné le 3 décembre 1994 par les terroristes islamistes armés), lui-même cadre de Sonelgaz évoquant le « parcours donc édifiant que celui de cette entreprise qui, au fil des années, travaille loin des flonflons et tambours officiels ». (Le millionnième gazé. Le Matin du 8 janvier 1994). Voulez-vous revenir  pour les lecteurs d’El Watan  sur l’histoire de « cette famille qui avance » ?

Je voudrais d’abord exprimer mes regrets de n’avoir pas réussi à publier mon livre dans notre pays, en raison d’une part, de la situation de l’édition locale et d’autre part, de ma position actuelle. Lorsque les conditions sanitaires le permettront, j’aurai à cœur d’examiner avec l’éditeur L’Harmattan les possibilités de rendre cet ouvrage disponible chez nous.

En second lieu, ce clin d’œil-hommage à Said Mekbel a pour objet de révéler une face cachée du personnage qui n’était pas seulement le journaliste talentueux qu’il fut mais aussi un grand ingénieur, passionné par la mécanique des fluides et les activités gazières.

J’en viens maintenant au contenu de l’ouvrage. Après avoir relaté, dans un premier chapitre, les conditions particulières de la relève du secteur de l’électricité et de la distribution du gaz à l’indépendance puis détaillé, dans le second chapitre, l’édification d’une société nationale moderne, « De la lumière dans les ksour » décrit, en troisième partie, l’œuvre nationale d’envergure qui a consisté à concevoir et à réaliser, en grande partie par des moyens propres, l’électrification totale du pays en une trentaine d’années environ. Ce qui constitue un laps de temps court, si l’on prend en compte le retard considérable enregistré durant la période coloniale, l’étendue du territoire et surtout la dispersion de l’habitat, notamment sur les Hauts Plateaux, dans les régions montagneuses et dans les zones sahariennes. Les phases de cette réalisation sont déclinées aux plans stratégique, technique, humain, matériel et financier.

Partout, nous avons bénéficié de la sollicitude des citoyens qui ne manquaient pas de manifester leur joie mais aussi leur soutien actif. Dans certaines zones inaccessibles, ils aidaient nos agents à transporter les pylônes à dos d’homme ! Nous aussi avions des relations confiantes et constantes avec les représentants d’autres sociétés nationales qui nous livraient le matériel, particulièrement Sonelec, SNMetal et Onamhyd.

  • Et vous évoquez avec émotion le rôle joué par les travailleurs de l’entreprise !

Oui, comme je l’indique dans l’avant-propos, j’ai conçu également ce livre comme un hommage amplement mérité aux actrices et acteurs de cette belle aventure humaine, aux cadres, techniciens et travailleurs de Sonelgaz, dévoués au service public, qui ont contribué puissamment au développement du pays, qui ont œuvré inlassablement, dans la discrétion et l’humilité, pour assurer la sécurité et la continuité de l’alimentation en électricité et en gaz sur tout le territoire national. Je les ai vus procéder, de jour et de nuit, à des réparations dans les centrales électriques ou sur des câbles pour éviter des interruptions de courant dans des installations industrielles ou dans des bâtiments prioritaires comme les hôpitaux et centres de soins.

C’est ainsi qu’ils ont transformé en une entreprise moderne et performante, couvrant la totalité du territoire national et adaptée aux réalités politiques, économiques et sociales de notre pays, le modeste établissement public EGA, essentiellement orienté au service de la population européenne, qui leur avait été légué à l’indépendance. Cette transformation s’est opérée, en outre, avec plusieurs effets induits importants comme la création de capacités locales d’ingénierie dans le domaine électrique et électromécanique, de dizaines d’entreprises de travaux opérationnelles encore aujourd’hui sur le terrain, une contribution substantielle à l’intégration nationale en matière de fabrication.

  • Qui sont ces jeunes cadres qui ont été missionnés par le GPRA quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie pour assurer la relève des techniciens européens ?

J’évoque cet épisode de la relève avec beaucoup de nostalgie. Dès sa mise en place au printemps 1962, l’Exécutif provisoire algérien, qui gouvernait le pays durant la période transitoire après les Accords d’Evian, avait lancé un appel aux responsables européens qui opéraient alors dans les administrations et les entreprises publiques, leur demandant de rester en place après la proclamation de l’indépendance. Marcel Weckel, Pied-noir qui dirigeait EGA depuis sa création en 1947, a pris l’engagement de rester en fonction jusqu’à la fin de l’année 1962. Il fallait donc avant cette échéance procéder à son remplacement et à celui des 70% des agents en fonction dont 320 cadres et 940 techniciens.

Les Autorités algériennes confièrent à une petite équipe d’ingénieurs et de cadres, regroupés autour de Abdelkader Zaibek, ingénieur expérimenté, diplômé en 1950, la mission d’assurer la relève et la continuité du service, en étroite collaboration avec les dirigeants syndicaux de l’UGTA. Pour ma part, j’ai été sommé de le rejoindre le 1er août 1962, rentrant au pays quelques semaines seulement après avoir obtenu mon diplôme d’ingénieur des Ponts et Chaussées à Paris. Recrutés d’abord tous les deux comme « ingénieurs attachés à la direction générale », nous reçûmes ensuite des affectations précises, Zaibek comme directeur général adjoint et moi-même comme directeur de l’Équipement, avec effet du 1er janvier 1963.

Mostefa Benkaddour, ingénieur en poste depuis 1956 mais marginalisé jusqu’alors, devient le premier directeur régional d’Alger. En septembre 1962, Abdelkader Ziani, a été nommé en qualité de directeur des Services Sociaux, en charge du Personnel, de la Formation et des Affaires sociales. Il est assisté de Mahfoud Benkhelil, chef du personnel et de Nacereddine Merad, chef du service Formation. Frédéric Léonardon, ingénieur de Polytechnique (Paris), entré à EGA en 1961, Pied-noir engagé avec sa famille pour l’indépendance de l’Algérie, s’imposa rapidement comme l’un des cadres les plus brillants et les plus efficaces de l’entreprise à la Distribution, à la Production puis à l’Équipement.

L’équipe allait s’étoffer à la fin de l’année 1962 et courant 1963 avec l’arrivée de nouveaux cadres, essentiellement des ingénieurs, des comptables et des juristes. Au total, la première équipe des années 1962/1964 comprenait à peine 37 cadres nationaux.

L’ensemble des cadres-dirigeants syndicaux œuvrait en parfaite harmonie dans une atmosphère empreinte de sérénité et d’un sens aigu de la  responsabilité. Ils ont joué un rôle déterminant dans la prise en charge des activités de l’entreprise et donné l’exemple de ce que devait être l’attachement au service public et à l’intérêt général.

  • Vous écrivez que « l’atout maître de cette métamorphose », « c’est la priorité accordée aux ressources humaines, à leur formation, au climat de confiance et à l’initiative laissée pour officier dans ce secteur stratégique et complexe, si présent dans la vie du citoyen »? Pouvez-vous nous en dire plus?

En effet, dans le chapitre II du livre intitulé « D’EGA à Sonelgaz », je consacre une place  prépondérante à la priorité accordée au management des ressources humaines qui a incontestablement constitué l’un des atouts majeurs dans le fonctionnement de Sonelgaz. Constatant le manque cruel d’encadrement au début, nous avons très vite adopté un plan de formation à long terme couvrant l’ensemble des besoins en tenant compte, non seulement du déficit en personnel qualifié provoqué par les départs des Européens, mais aussi de ceux induits par les nouvelles installations qui allaient être érigées dans le cadre du premier plan triennal 1967-1969. Et pour satisfaire les énormes besoins en cadres et techniciens de toutes spécialités, nous avons recouru à une politique audacieuse de prêts d’honneur accordés aux jeunes en fin de scolarité obligatoire (futurs techniciens), aux bacheliers puis aux diplômés dans les matières scientifiques et économiques que l’université d’Alger commençait à produire en nombre appréciable et d’un bon niveau. Notre démarche a eu pour effet de valoriser les diplômes délivrés par l’université d’Alger dans les domaines scientifiques en les rendant qualifiants. Elle a consisté à envoyer les diplômés de l’université dans les matières scientifiques poursuivre des études d’ingénieurs dans de grandes écoles européennes.

Au plan national, trois écoles de formation d’entreprises ont été édifiées, l’une en extension à Blida, et deux autres sur de nouveaux sites à Ben Aknoun et à Ain M’Lila, atteignant une capacité totale de 1000 postes techniques et 250 postes de gestion. La maîtrise des techniques et méthodologies de l’ingénierie de formation nous aidait à mettre en place des formations propres dès que le besoin s’en faisait sentir.

La prise de conscience de l’importance de la formation a été telle que l’entreprise saisissait toutes les opportunités pour faire bénéficier le personnel de formation, de perfectionnement, d’adaptation aux nouvelles méthodes et aux technologies modernes. Le personnel baignait en permanence dans la formation sous une forme ou sous une autre : sur le tas avec les cadres compétents et plus expérimentés, envoi dans l’une des institutions de formation en Algérie ou à l’étranger, adaptation aux nouveaux équipements chez le constructeur, publication d’articles techniques dans les revues spécialisées, participation aux congrès et conférences avec une  large diffusion des retours des participants, etc.

  • Comment étaient recrutés  cadres et agents qualifiés?

Les procédures de gestion, qu’il s’agisse des recrutements, des mutations ou des promotions à des emplois supérieurs, ont été élaborées selon un processus concerté, associant en permanence les représentants des travailleurs, et faisaient l’objet de décisions puis de notifications écrites applicables à tous, sans exception. D’autre part, le recrutement des cadres faisait l’objet d’une attention particulière et nous avions mis en place, à cet effet, une procédure spécifique et une cellule d’accueil à la direction du Personnel, en charge de l’intégration et du suivi des cadres.

C’est ainsi que le nombre des cadres est passé de 150 en 1967 à près de 1 500 en 1981. Par ailleurs, notre intérêt pour les cadres s’est prolongé au-delà de Sonelgaz et nous nous sommes toujours considérés comme pourvoyeurs de cadres pour les autres secteurs. Certains de nos collègues ont enrichi les ressources humaines dans d’autres départements ministériels ou entreprises publiques

Par ailleurs, la décentralisation a été généralisée comme principe dans la gestion et l’organisation de l’entreprise, ce qui a libéré l’initiative à tous les niveaux, dans les coins les plus reculés. Ces techniques et méthodes ont favorisé l’introduction de la pratique de la discussion et du débat sur tous les sujets et à tous les niveaux de la société.

  • « De la lumière dans les ksour ». Ce titre en dit long sur l’épopée de Sonelgaz engagée dès 1962 par une poignée de jeunes cadres dont vous-même? Que nous sachions, la qualifier d’entreprise-citoyenne n’est pas un abus de langage de notre part? 

 Toute entreprise publique doit aspirer à la « citoyenneté », ou encore à être entreprise-citoyenne ; de mon point de vue, cela signifie pour l’entreprise : œuvrer pour le citoyen et respecter dans son fonctionnement comme dans son développement les principes de la citoyenneté. Tout au long de ce livre, j’explique comment cette « poignée de jeunes cadres », accompagnée par les travailleurs et le syndicat, a œuvré pendant toutes ces années vers cet objectif, s’agissant de surcroit de fournir au citoyen un bien de première nécessité, électricité ou gaz. Il ne m’appartient pas de dire aujourd’hui si nous avons réussi à atteindre cet objectif.

  • Sonelgaz était citée en exemple pour la qualité et la diversité de ses œuvres sociales. A quoi tient cette exemplarité?

Prenant exemple sur le modèle du management japonais, selon lequel il est tenu le plus grand compte de l’ambiance de travail et du bien- être personnel des employés, les gestionnaires et les représentants des travailleurs ont porté leurs efforts communs sur le secteur social dans le but de mettre à la disposition du personnel un ensemble de réalisations et de services destinés à lui faciliter l’accomplissement de ses tâches et à l’aider dans sa vie quotidienne. Outre un service médico-social étoffé et doté de moyens humains et matériels adéquats, l’action sociale a consisté à mettre en place des structures fort utiles pour le personnel telles que les coopératives et cantines, les jardins d’enfants, les centres de vacances, les logements.

Il faut souligner qu’en matière de recrutement de cadres, notre société bénéficiait, outre sa réputation, d’un patrimoine immobilier consistant, hérité d’EGA, permettant d’offrir à certaines des nouvelles recrues un logement décent. Nous avons maintenu et renforcé ce patrimoine immobilier contre vents et marées, malgré l’opposition de l’administration des Finances et du Plan, en le finançant sur ressources propres.

Par exemple, le jardin d’enfants de Ben Aknoun d’une capacité de 200 places était très apprécié et nous recevions des demandes externes à l’entreprise. Le centre de vacances de Larbaa Nath Iraten, mis en service en 1979, recevait en moyenne deux cents familles par an. Il y en avait d’autres à l’Est et à l’Ouest tout aussi accueillants

D’autres sociétés nationales, comme Sonatrach, SNCFA, les Banques et Assurances, etc., disposaient de structures sociales tout aussi importantes mais, je crois que le personnel appréciait beaucoup le mode d’attribution des avantages sociaux à Sonelgaz, régi par des procédures écrites applicables à tous les agents, quelle que soit leur catégorie, de manière équitable.

  • Le développement du nucléaire pour la production de l’électricité a été envisagé dès les années 1970. Pourquoi ce projet qui était très avancé ne s’est pas réalisé?

Effectivement, le chapitre VI du livre rappelle une approche prospective initiée dans les années 70 pour l’introduction du nucléaire; il le fait sous le titre « Il n’y aura pas de centrale nucléaire en 2025 », formulation faisant écho à cette hypothèse fantaisiste évoquée par un certain ministre au début des années 2000.

Le deuxième plan quadriennal 1974-1977 avait, à l’initiative du ministre de l’Industrie et de l’Énergie, Belaid Abdesselam, assigné au secteur de l’énergie électrique, un objectif général lui enjoignant de préparer un ensemble d’études permettant de prendre, avant 1980, des décisions fermes relativement à l’introduction de la technologie nucléaire pour la production de l’électricité.

Cette décision nous surprit car nous étions engagés dans un énorme programme de réalisation de centrales thermiques à vapeur et de turbines à gaz, fonctionnant toutes au gaz naturel. Aussi, n’étions-nous pas du tout, à Sonelgaz, favorables à l’introduction du nucléaire pour la production d’électricité ? Pour nous, la problématique devait englober l’ensemble des sources d’énergie possibles, y compris le charbon et les renouvelables, et faire l’objet d’un débat national transparent, avec des choix clairs sur les prix de cession internes des combustibles. Je regrette beaucoup que ce débat n’a jamais eu lieu.

Néanmoins, prenant acte de l’alternative énergétique nouvelle introduite par les dirigeants politiques, nous avons constitué notre équipe et nous nous sommes attelés à la tâche, à partir de janvier 1975, sous la supervision permanente du directeur de l’Énergie et des Carburants, Mustapha Mekerba qui nous transmettait les instructions du ministre et lui rendait compte de nos travaux. Deux études d’opportunité et de préfaisabilité à l’horizon 2015 furent ainsi engagées avec une société française et une firme allemande et une troisième étude conjointe avec l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) de Vienne. Les conclusions des trois études se recoupaient : seule l’hypothèse d’une croissance moyenne de la demande en électricité très élevée, de l’ordre de 10% (Correspondant à un taux de croissance du PIB d’au moins 10% entre 1980 et 2015)  justifierait un programme nucléaire.

Après la création du commissariat aux Énergies Nouvelles (CEN), sous l’autorité du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Scientifique en 1982, Sonelgaz fut dessaisie du dossier.

En fin de compte, l’objectif de construire des centrales nucléaires prévu par la Charte nationale en 1976, n’a pas été atteint mais il n’y a pas lieu de s’en lamenter. En effet, rétrospectivement, on peut dire que de telles installations ne se justifiaient pas puisque le taux de croissance du PIB et celui de la consommation électrique sur la période n’ont même pas atteint les 5% au lieu des 10% exigés.

  • Le Maghreb de l’énergie qui a connu un essor important avec la création du Comelec, un mécanisme de coopération permanent, à l’initiative de la Sonelgaz est-il relégué  aux oubliettes ?

Non, le Comelec n’est pas jeté aux oubliettes ! Certes, il ne fonctionne pas à plein régime, compte tenu des obstacles liés à la situation politique dans la région et il ne remplit pas pleinement ses fonctions. Néanmoins, les contacts entre experts des compagnies des cinq pays maghrébins existent, les échanges s’effectuent, à un rythme réduit, hélas !

Il suffit d’observer la liste impressionnante des lignes d’interconnexion reliant les  réseaux électriques des pays du Maghreb figurant dans le livre pour se rendre compte de l’ampleur du travail accompli depuis la création de cet organe en 1973. On ne peut que regretter, malheureusement, que les échanges effectifs d’énergie restent très insuffisants et n’utilisent pas toutes les potentialités offertes par ces solides infrastructures. Pourtant, les réseaux électriques des pays du Maghreb sont puissamment reliés entre eux et sont aussi interconnectés au réseau européen depuis 1997, date à laquelle le réseau électrique marocain a été connecté au réseau espagnol par un câble sous-marin à travers le Détroit de Gibraltar, doublé par un second câble en 2005 portant la capacité de transit à 1400 mégawatts.

Il faut tout de même se féliciter que, près d’un demi-siècle après son instauration, le Comelec continue à fonctionner comme structure spécialisée reconnue au sein de l’UMA. L’assemblée générale, qui se compose des dirigeants et cadres principaux, continue à se réunir avec une cadence triennale et tient lieu de forum de concertation, de réflexion et de recommandations sur les thèmes du moment d’intérêt commun. C’est ainsi que la cinquième conférence générale s’est tenue les 13 et 14 novembre 2012 à Tunis, sous le thème général : « Les Énergies renouvelables : ressource stratégique et facteur d’intégration des systèmes électriques du Maghreb« , la rencontre suivante  les 8 et 9 décembre 2015 à Rabat, autour du grand sujet de la transition énergétique et la dernière réunion à Nouakchott, les 11 et 12 décembre 2018, pour traiter de la problématique des smart grids ou réseaux intelligents sous le thème général : « Les réseaux intelligents pour l’accélération des renouvelables dans le système électrique maghrébin »

Chacun doit savoir donc que les capacités techniques d’échanges entre les pays du Maghreb sont considérables et les traditions de travail en commun existent, le jour où les conditions politiques permettront de les exploiter pleinement.

  • Que vous inspire l’état actuel de ce secteur essentiel pour l’économie nationale mais aussi pour le bien-être des citoyens?

Depuis que j’ai quitté le secteur, il y a presque quarante ans, je me suis interdit toute interférence. J’ai fait une seule exception lorsque, au début des années 2000, Chakib Khelil, ministre de l’Énergie, est venu transposer, après vingt ans d’absence du pays et sans procéder à une étude sérieuse du système électrique national alors en plein essor, des schémas appliqués sous d’autres cieux. J’ai alors publié, dans notre revue spécialisée Medenergie, un long article intitulé « La libération du secteur électrique en Algérie : un design audacieux » dans lequel, tout en reconnaissant la nécessité de réformes, j’ai développé les différents segments de l’activité en formulant des propositions concrètes et en appelant à un débat national, comme l’ont fait d’autres experts pour la loi sur les hydrocarbures d’ailleurs.

Je n’ai pas de doute que, dans les conditions du moment et avec les moyens dont ils disposent, les responsables actuels du secteur, bien imprégnés de l’esprit de service public et du sens de l’intérêt général, ne ménagent aucun effort et ont à cœur de répondre aux exigences accrues d’un secteur vital pour le développement économique et social de notre pays et le bien-être du citoyen. Par exemple, j’ai enregistré avec beaucoup de plaisir l’intervention récente, couronnée de succès, d’équipes de maintenance de Sonelgaz dans les installations de production électrique en Libye et dans d’autres pays africains. Je l’avais appelée de mes vœux, en écrivant quelques mois auparavant dans mon livre « Au moment où notre pays semble vouloir se remettre sur la voie d’une coopération solidaire, notamment en Afrique, il n’est pas inutile de signaler, à toutes fins utiles, que les méthodes, les instruments développés et les équipes formées pour l’électrification de l’Algérie pourraient constituer des vecteurs porteurs d’une telle coopération ».

  • Comment expliquez-vous le déclin du secteur énergétique algérien et du secteur industriel en général? Cette décadence se trouverait-elle dans la disparition de « l’atout maître » qui a présidé à son développement ?

En toute honnêteté, étant éloigné depuis de nombreuses années, je ne dispose pas des données nécessaires pour me permettre une évaluation profonde et objective. Je me bornerai donc à quelques réflexions générales. Le sabordage de l’industrie algérienne, à peine naissante, a commencé au début des années 1980 avec : le désinvestissement brutal et l’abandon de projets structurants et valorisant nos ressources naturelles, à un moment où on disposait de ressources financières substantielles et où on remboursait par anticipation des prêts à long terme et à taux réduit ; le recours à l’importation massive dans le cadre de programmes dits anti-pénurie ; la restructuration administrative des sociétés nationales et la chasse aux sorcières menée contre de nombreux responsables du secteur industriel.

Le 15 juin 1992, deux semaines avant l’assassinat du Président Boudiaf, alors que j’étais ministre de l’Industrie et des Mines, nous avions signé un accord avec la firme italienne Fiat pour la fabrication de véhicules particuliers (Fatia) à Tiaret, avec un taux d’intégration nationale de 25% qui devait monter rapidement à 45%, et la création de dizaines de micro-entreprises pour la production des composants, en coopération avec les PME-PMI italiennes. Cet accord a été remis en cause pour des raisons qui m’échappent. Et, pendant ce temps, on a importé des millions de voitures particulières de toutes marques, provoquant une hémorragie de devises et faisant le bonheur des constructeurs étrangers et d’une poignée de concessionnaires locaux.

Néanmoins, je me dois de souligner quelques progrès récents accomplis dans les industries agroalimentaire et pharmaceutique qui livrent une part de plus en plus importante de la production nationale et surtout celle du ciment qui, non seulement satisfait la demande nationale, mais arrive à exporter.

Je considère que la politique actuelle d’encouragement à la création de micro-entreprises et de start-up et, d’une manière plus générale, tout ce qui concourt à la promotion de l’industrie de la connaissance, constituent des pas importants dans la bonne direction.

  • Votre livre « L’électrification de l’Algérie. De la lumière dans les ksour », vous le dédiez, entre autres « aux victimes de l’arbitraire, de l’injustice et du non-droit ». A qui pensez-vous en particulier? N’en faites pas vous-même vous partie, vous qui avez été incarcéré pour « mauvaise gestion » ?

Cet ouvrage est essentiellement consacré à l’œuvre d’’électrification et c’est le récit de cette expérience de développement qui en constitue l’objectif. J’y ai évoqué incidemment le douloureux thème de la maltraitance des cadres ; mais ce problème mériterait certainement des développements plus détaillés dans d’autres écrits spécifiques. En effet, nombreux sont les cadres, en particulier des gestionnaires mais pas seulement, victimes d’actes arbitraires, de cabales et d’injustice. Je cite quelques noms dans le livre parmi lesquels celui de Messaoud Chettih, ancien PDG de Sider, est emblématique – et, comme vous le rappelez, j’ai malheureusement le triste privilège d’en faire partie

  • Vous vivez depuis de longues années hors d’Algérie. Etes-vous disposé à mettre un terme à votre exil forcé et réintégrer enfin l’Algérie? 

 Je n’ai pas quitté mon pays de mon plein gré. Croyez-moi, l’ensemble de notre famille souffre terriblement de cette situation qui perdure depuis bientôt quinze ans. J’ai été contraint à cette extrémité pour ne pas me retrouver en détention arbitraire, comme ce fut le cas en octobre 1981. Comme chacun sait, je suis victime, avec mon frère Abdelouahab et ma fille Yasmine, d’une abominable machination, ourdie en 2004 à l’initiative du pouvoir déchu et de sa bande qui ont fomenté contre nous une agression judiciaire dans une affaire à laquelle nous sommes totalement étrangers.

Lors de la conférence de presse tenue au lendemain des élections présidentielles du 12 décembre, j’ai entendu le Président Abdelmadjid Tebboune déclarer, en réponse à la question d’un journaliste lui demandant d’énoncer ses priorités : « En premier lieu l’adoption d’une nouvelle Constitution, ensuite la réparation des cas d’injustice commis par l’équipe précédente, …. ».

On ne peut que se féliciter d’une telle perspective, qui nourrit les espérances des victimes de ces actes. En tout cas, sachez que mon vœu le plus cher aujourd’hui est de retrouver ma place dans mon pays auquel j’ai tant donné et auquel je suis viscéralement attaché.

Propos recueillis par   Nadjia Bouzeghrane

Une fratrie au service de l’Algérie

Au même titre que leur frère Abdenour – ancien directeur général de Sonelgaz et ancien ministre de l’Industrie et des mines -, Hafid et Abdelouahab ont aussi occupé des postes de haut rang au sein des rouages de l’Etat algérien.

L’aîné Hafid est décédé en novembre 2012, après une longue carrière diplomatique au cours de laquelle il a occupé plusieurs postes d’ambassadeur dans plusieurs pays dont l’Allemagne fédérale, le Brésil, le Japon et l’Iran où il avait été nommé en 1974. Dirigeant du mouvement étudiant à Alger dans les années 50 aux côtés de Belaid Abdesselam, Mohamed Benyahia et Lamine Khène, notamment, Hafid Kéramane rejoint Paris en 1956, pour suivre des études supérieures en droit et en sciences politiques. Il sera élu président de la section de Paris de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema) et président de l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA), tout en exerçant des responsabilités au sein de la Fédération de France du FLN. L’année suivante, il participera en décembre 1957 au 3e congrès de l’Ugema dont il présidera plusieurs séances et sera élu membre du comité directeur. Début 1958, il sera nommé responsable de la délégation des affaires étrangères du FLN en Allemagne fédérale. Au début de l’année 1960, Hafid Kéramane est nommé chef de la mission diplomatique du GPRA en Tunisie, poste qu’il occupera jusqu’à l’Indépendance. Nommé premier ambassadeur en France par Ahmed Ben Bella en 1963, il verra son agrément refusé par De Gaulle, en raison de ses activités militantes et de ses écrits sur le territoire français.

Abdelouahab Keramane, diplômé de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole des Mines de Paris et professeur à l’Université d’Alger a été conseiller auprès du ministre de l’Industrie et de l’Energie, directeur général des Relations économiques internationals au MAE, ambassadeur, Gouverneur de la Banque d’Algérie et ministre délégué auprès du ministre des Finances, chargé du Trésor et de la réforme financière.

Une famille punie pour ne pas avoir fait acte d’allégeance

Mis en cause dans l’affaire Khalifa, Abdelouahab et Abdenour Keramane ont toujours clamé leur innocence et soutenu être victimes d’un procès politique. Refusant de « participer à une parodie de justice » dans un procès dans lequel leur serait « attribué le rôle de bouc émissaire : celui, classique, du cadre gestionnaire de l’Etat, sans protection parce que libre de toute allégeance, professionnellement compétent, – donc, soigneusement choisi pour constituer le nuage de fumée idéal pour dissimuler les véritables responsables ainsi que les véritables bénéficiaires de l’affaire Khalifa Bank« , les deux frères ont été contraints de quitter le territoire pour se réfugier en Europe où ils vivent encore.

« Bien que l’instruction ait été l’occasion pour nous d’apporter largement les réponses à ces accusations, ces explications n’ont donné lieu à aucune vérification et le magistrat instructeur en a, dans ses conclusions, nié l’évidence et n’a tenu aucun compte des faits apparus et constatés par lui-même ; sans les justifier au regard des lois, la Chambre d’accusation a présenté de façon indue des qualifications pénales préalablement arrêtées comme conclusions de ces investigations » écrivaient Abdelouahab et Abdenour Keramane dans une déclaration à la presse le 8 janvier 2006.

Le quotidien français La Tribune du 2 juin 2005 relevait que «l’enquête sur l’affaire Khalifa a commencé sur fond de règlements de comptes politiques entre les partisans et les adversaires du président Bouteflika ». « Abdelouahab Keramane est victime d’un règlement de comptes politique ». Après avoir souligné que celui-ci s’était opposé à la réforme bancaire, le journal économique français, se référant à un proche du dossier, indiquait qu’Abdelouahab Keramane « a été présenté au président Bouteflika comme étant proche de Ali Benflis, ancien Premier ministre et rival du président Bouteflika aux présidentielles d’avril 2004 « . « Au lieu de la crédibiliser, l’inculpation de l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie a jeté le doute sur cette enquête qui officiellement doit faire la lumière sur l’affaire Khalifa et répondre à plusieurs questions cruciales.» Et La Tribune de conclure: « En définitive, l’objectif de cette opération est double : d’une part, désigner un ancien gouverneur comme bouc émissaire pour essayer de donner de la substance au procès ; d’autre part, punir politiquement la famille Keramane qui n’a pas manifesté au pouvoir les signes d’allégeances qu’il affectionne ».

Saïd Mekbel : Le millionnième gazé

« Parcours donc édifiant que celui de cette entreprise qui, au fil des années, travaille loin des flonflons et tambours officiels. Elle aurait pu être un petit Etat dans l’Etat. Mais elle a su échapper aux influences et rester au service public du commun. Sonelgaz est restée elle-même avec ses propres études, ses propres labos, ses propres écoles….

Et à cette occasion, il faut bien que la chose soit dite : de tous temps, les dirigeants du pays ont chanté leurs louanges aux sons de la musique Sonatrach, sans même voir derrière la fanfare, la famille qui avance des autres bâtisseurs »

( Mesmar J’ha.Le Matin du 8 janvier 1994)


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