51e mardi du hirak des étudiants : «Le peuple veut un changement radical»


Alger, 11 février 2020. 51e acte du hirak des étudiants. 10h25. En émergeant de la bouche de métro de la place des Martyrs, nous sommes immédiatement accueillis par un brouhaha sourd : les clameurs de dizaines de manifestants martelant sous un soleil éclatant : «Dawla madania, machi askaria !» (Etat civil, non militaire).

Un homme d’âge mûr, l’un des inconditionnels des manifs du mardi, arbore une pancarte représentant une bougie et une rose, et assortie de ce message : «Notre bébé a un an, Yetnahaw ga3 !» (qu’ils dégagent tous). Et le gentil monsieur de nous lancer fièrement : «Le bébé s’appellera El Houriya !» (Liberté).

10h32. Un débat citoyen est organisé dare-dare. Cela dure une douzaine de minutes. Farid Boughida, qui a été arrêté le 17 janvier à Alger, lors du 48e vendredi du hirak, et dont le procès était programmé le 9 février, a tenu à rendre hommage au procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed qui a défrayé la chronique en demandant l’acquittement pour tous les manifestants arrêtés le même jour que M. Boughida. «Il est entré dans l’histoire !» lâche Farid, avant d’ajouter : «Il faut libérer la justice. Il n’y a pas de véritable issue sans la libération de la justice et des médias !» Un citoyen, O. A. de ses initiales, fils d’un illustre chahid (exécuté à Serkadji le 8 février 1958), a une pensée émue pour les chouhada. Pour lui, il y a une filiation indéniable entre les deux Révolutions. «Le combat continue pour un Etat de droit», souligne-t-il en exigeant la libération de tous les détenus. «L’Algérie a besoin de tous ses enfants !» insiste-t-il.

«Le 22 Février, la Bataille d’Alger»

10h52. Les manifestants se mettent en ordre de marche et entonnent Qassaman. En s’ébranlant, la procession répète les slogans habituels : «Dawla madania, machi askaria !» «Enkemlou fiha ghir be silmiya, we ennehou el askar mel Mouradia !» (On poursuivra notre combat pacifiquement, et on boutera les militaires du palais d’El Mouradia), «Tebboune m’zawar djabouh el askar, makache echar’îya, echaâb et’harrar houa elli y qarrar, dawla madania !» (Tebboune est un président fantoche ramené par les militaires. Il n’a pas de légitimité. Le peuple s’est libéré, c’est lui qui décide. Etat civil).

A la rue Bab Azzoune, on pouvait entendre un slogan qui reviendra à quatre ou cinq reprises : «Echaâb yourid isqate ennidham !» (Le peuple veut la chute du système). Le mot d’ordre résonne harmonieusement avec cette pancarte : «Le peuple veut un changement radical». A l’approche du 1er anniversaire du hirak, un manifestant écrit : «Le 22 février, début de la révolution. Silmiya et l’unité sont nos munitions. Nous lutterons jusqu’à votre démission». Une manifestante résume pour sa part les revendications du hirak en ces termes : «Liberté d’expression, liberté de la presse, liberté de manifestation». Un hirakiste écrit de son côté avec humour : «En Chine, le coronavirus a fait 819 morts. En Algérie, la îssabavirus a fait 39 millions de morts-vivants». Sur le reste des pancartes, ces messages : «La période de transition est la cristallisation de la souveraineté populaire.

Dissolution du Parlement du FLN et du RND, première étape du changement» ; «Election présidentielle anticipée» ; «La libération de l’Algérie se fera à travers la libération de la justice et des médias» ; «L’Algérie nouvelle que veulent les Algériens se fera sans la répression des manifestants, avec des médias libres et des espaces (publics) libres, et sans le Parlement de la chkara (la corruption)». Sur un ton désinvolte, cet écriteau : «Wech, kech justice indépendante dans votre secteur ? Chez nous, pas de réseau depuis belle lurette». On pouvait également remarquer cette banderole qui disait : «Lorsque tu réaliseras que tu es un prisonnier sans barreaux, à ce moment-là tu sauras la valeur du hirak». Dans le même esprit, cet écriteau arboré par une manifestante : «Lorsque tu te feras établir un passeport en sachant pertinemment que tu ne voyageras nulle part avec, tu sauras la valeur du hirak».

Le cortège traverse le square Port-Saïd, enfile les rues Ali Boumendjel, Larbi Ben M’hidi… La foule s’écrie : «Oh ya Ali, ouladek ma rahoumche habssine, oh ya Ali, âla el houriya m’âwline !» (Oh Ali – référence à Ali Amar, alias Ali La Pointe -, tes enfants ne céderont pas. Oh Ali, on est déterminés à arracher notre liberté). On pouvait entendre aussi : «Ya Ali Amar, bladi fi danger (mon pays est en danger), le 22 Février, la bataille d’Alger !»

Hommage à Mandela et Fernand Iveton

Des portraits de plusieurs détenus sont brandis : l’étudiante Nour El Houda Oggadi, Karim Tabbou, Fodil Boumala, Brahim Lalami, ainsi que notre confrère Abdelhaï Abdessamie, injustement condamné par la justice dans le cadre de l’affaire Hichem Abboud. En ce 11 février, des manifestants ont tenu à exprimer, en outre, une forte pensée pour Mandela, libéré le 11 février 1990 après plus d’un quart de siècle de détention. «Nelson Mandela, 27 ans en prison», écrit Mourad, lui-même ex-détenu politique incarcéré pendant plusieurs mois avant d’être libéré le 2 janvier dernier. Un manifestant a tenu à préciser, toujours au chapitre des commémorations : «Moi, je marche pour Fernand Iveton. Il a été guillotiné le 11 février 1957 à Serkadji. Nous ne devons pas l’oublier !» A noter aussi cette image émouvante : khalti Baya, la dame courage atteinte d’un cancer malmenée récemment par la police, et qui recevait à chaque pas de belles marques d’affection.

Près de la place Emir Abdelkader, un rassemblement de citoyens en colère. Ils observaient un sit-in devant l’APC d’Alger-Centre. «Les enfants d’Alger-Centre exclus du logement social», pouvait-on lire sur une banderole qu’ils ont déployée. Une femme arbore une pancarte avec cette doléance : «Ma commune, où est mon droit au logement ?» Le cortège poursuit sa progression en enchaînant sur l’avenue Pasteur, la Fac centrale, la rue Sergent Addoun et le boulevard Amirouche, avant de tourner vers la place Audin pour s’arrêter à proximité du lycée Delacroix, point de chute de la manif’. 12h55. Comme toujours, avant de clore la marche rituelle, Abdennour, en leader du hirak étudiant, prononce un mot, cette fois sans «l’autre Abdou», alias Abdeldjebbar, son acolyte habituel.

Evoquant le premier anniversaire du hirak, Abdennour revendique la filiation avec le combat libérateur en puisant dans la mémoire des luttes des militants nationalistes et des chouhada.

Il invite ensuite la foule à réciter la «Fatiha» à la mémoire du soldat de l’ANP, Ben Adda Brahim – Allah yerahmou –, tombé en héros à Timiaouine en faisant face à un attentat kamikaze. 12h57. Qassaman retentit avec émotion. Lu sur une pancarte : «Vous avez allumé quelque chose dans nos cœurs qui ne s’éteindra qu’avec votre départ». 

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