45e et dernière manif’ estudiantine de 2019 : «Le Hirak est l’espoir de l’Algérie»


Alger, 31 décembre 2019. 45e acte du hirak étudiant et dernière manif’ de l’année. Il est 10h15. En sortant du métro à la place des Martyrs, nous croisons Amar, jeune entrepreneur engagé. «Même si je devais être seul, je reste fidèle au poste», lâche-t-il avec détermination.

Il sera loin d’être seul, à en juger par la foule qui est massée sur la place avant le coup d’envoi de la manif’. Vacances ou pas, réveillon ou pas, les étudiants et leurs renforts populaires répondent «présent». C’est le format habituel depuis plusieurs semaines maintenant, avec quelques centaines de participants au début qui deviennent 2000 à 3000 au fil de la marche.

Un débat est organisé avant le départ de la marche autour des perspectives du mouvement. Ahmed, étudiant en génie électronique à l’université de Boumerdès, modère le débat. «Le pouvoir désigné grille ses cartes jour après jour alors que le hirak est constant et continue résolument son chemin. Nous pouvons tenir sept ans encore jusqu’à l’achèvement de notre révolution pacifique. Nous devons faire preuve de patience», souligne un intervenant.

Un autre lance : «Notre principale revendication est  »madania, machi askaria » (Etat civil, pas militaire). Les pays développés dégustent au quotidien cette notion de vie civile. Moi, cela fait 50 ans que j’attends ce moment de pouvoir enfin goûter à la vie civile. Où que tu ailles, papiers, papiers, barrages, contrôles, routes barrées… Où est le problème dans le fait de vouloir aspirer à un régime civique ? Cela ne signifie nullement que nous sommes contre notre armée !»

Haro sur les «baltaguia»

10h50. Le cortège s’ébranle après avoir entonné Qassaman. Les protestataires scandent dans la foulée : «Djazaïr horra democratia !» (Algérie libre et démocratique), «Dawla madania, machi askaria !» (Etat civil, pas militaire). Abdennour, l’un des animateurs les plus chevronnés de la communauté étudiante, martèle des slogans que ses camarades répètent avec conviction : «Silmiya, silmiya, hatta endjibou el houriya !» (Pacifique, jusqu’à ce qu’on arrache la liberté), «Libérez les détenus !», « Libérez la justice !», «Libérez la presse !»… En s’engouffrant dans la rue Bab Azzoune, les manifestants s’écrient : «Enkemlou fiha ghir be silmiya, we ennehou el askar mel Mouradia !» (On poursuivra notre combat pacifiquement, on boutera les militaires du palais d’El Mouradia), «Ya Abane, ya Ramdane, ma djabounache el kirane !» (Oh Abane Ramdane, on n’a pas été ramenés de force dans des bus).

Les derniers incidents qui se sont produits à Annaba, à Bordj Bou Arréridj et d’autres villes où des actes de violence ont été perpétrés contre des manifestants ont suscité une vive condamnation de la part des marcheurs. Des appels à l’unité fusent : «Les Algériens khawa khawa, we echaâb m’wahed ya el khawana !» (Les Algériens sont des frères, et le peuple est uni, bande de traîtres). Une variante du même slogan disait : «El baltaguia maâ el khawana !» (Les agresseurs sont du côté des traîtres). Une banderole déployée délivrait ce message : «On diverge pour la patrie mais pas contre elle.

L’Algérie est assez vaste pour accueillir tout le monde». Des pancartes abondaient dans le même sens : «Unité nationale, non au régionalisme», «Les enfants de Amirouche rejettent l’Etat des baltaguia», «Les universitaires condamnent le gouvernement des baltaguias»… On pouvait lire en outre sur les autres pancartes brandies : «Nous sommes pacifiques», «Non à la violence, non à l’injustice», «Le képi doit regagner les casernes», «Le peuple ne va pas abdiquer, va vous persécuter jusqu’à appliquer 7 souveraineté». Un universitaire écrit : «Non au coup d’Etat contre la souveraineté du peuple». Il ajoute : «Le hirak ne négociera qu’avec un président dignement élu».

«Silmiya, silmiya, jusqu’à El Mouradia»

Ryma, linguiste, parade pour sa part avec un livre de César Vidal et ce mot : «Laissez l’Algérie vivre en paix». Une autre étudiante s’est fendue de cette sentence : «Le hirak est l’espoir de l’Algérie pour le changement qui ne s’est pas encore réalisé». Sur une autre pancarte, elle écrit : «Le hirak depuis le 22 février a demandé le changement du système et non pas de remplacer les symboles du système par les résidus du système». En écho à ce constat, un manifestant assène : «L’indu Président reconduit le gouvernement de Boutef».

Un autre marcheur est formel : «Le hirak est la seule issue à la crise du pays», énonce-t-il. Ammi Khaled, un habitué des mardis, a préparé plusieurs cartons assortis de ce même message : «Libérez les détenus d’opinion». Sur un autre écriteau, cette pensée pour Lakhdar Bouregaâ : «Le Commandant Bouregaâ mérite le wissam, pas la prison». Dans le même registre, cet appel du cœur : «Apaisez, libérez les détenus politiques et d’opinion». Ammi Amar proclame à travers son écrit : «Silmiya, silmiya, jusqu’à El Mouradia». Un citoyen a composé de son côté cette ode à la fraternité : «Etat civil, Etat de droit, Algérie de la fraternité, de l’amour et de la prospérité».

Samy Ibkaoui, 23 ans, étudiant en écologie à la Fac centrale, est l’une des icônes du mouvement estudiantin. Nous nous sommes entretenus avec lui à quelques encablures de l’ancien siège du Panel (qui avait pris ses quartiers au Centre culturel Larbi Ben M’hidi) où il s’était fait remarquer l’été dernier en faisant irruption avec un groupe d’étudiants chez Karim Younès. Il avait tenu un discours épatant devant le président de l’Instance de dialogue et de médiation et ses pairs dans lequel il dénonçait le simulacre de dialogue.

A l’orée de cette nouvelle année, Samy fait le point sur l’évolution et les perspectives du mouvement en déclarant : «Le mouvement a connu des hauts et des bas. Mais chaque fois qu’il y avait un sujet essentiel comme la dernière élection, on voit que même ceux qui ne sortaient pas le mardi et le vendredi, descendaient dans la rue. Il faut que les gens qui sont vraiment motivés, qui sont à fond dans le hirak, poussent vers ces fortes mobilisations qui vont faire sortir les gens de chez eux.»

De son point de vue, «il y a deux catégories de hirakistes. Il y a ceux qui sont engagés à fond, qui portent le mouvement, comme ceux qui l’ont porté durant l’été, et il y a ceux qui restent chez eux, qui ne sont pas indifférents au hirak, qui veulent un changement, mais qui sont moins motivés. Et ici, dans la rue, il y a des gens qui ont un poids politique, qui peuvent pousser le hirak vers plus d’intensité, qui ont la capacité de mobiliser le peuple.» A propos du débat sur la représentation ou non du mouvement, Samy estime que «sur les revendications de base comme la libération des détenus, on n’a pas besoin de représentants pour les défendre.» Et de préciser : «Le jour où on verra que ce gouvernement et l’ensemble de ce système veulent vraiment discuter avec nous, on avisera. Ils parlent de  »hiwar », après, ils vont parlementer avec ceux qu’ils appellent  »l’opposition ». Mais ce n’est pas ça la vraie opposition. La véritable opposition est ici, dans la rue. Elle doit émerger des rangs du peuple.»

«L’Université du Hirak»

Ses vœux pour 2020 ? Samy répond sans hésitation : «La liberté !» Il explique : «C’est la chose la plus importante, surtout pour nos frères qui sont en prison, comme l’enfant de la Casbah Mohamed Tadjadit que je connais personnellement. Quand tu connais une personne, tu ressens encore plus l’injustice qu’elle a subie, et davantage encore quand tu sais ce qu’elle vaut. Inchallah, en 2020, on sera tous dehors, même nos frères qui sont en prison, et on organisera de vraies élections présidentielles où tout le monde votera, même ceux qui étaient en détention.»

Le cortège suit le parcours habituel : Ali Boumendjel, rue Larbi Ben M’hidi, Pasteur, la rue du 19 Mai 56 (Fac centrale) avant d’emprunter la rue Sergent Addoun où les manifestants préviennent : «Dix mois que nous menons une révolution pacifique, vous ne nous faites pas peur avec les baltaguia.» 12h40, après avoir traversé le boulevard Amirouche et la rue Mustapha Ferroukhi, la procession investit Audin en chantant : «Abane Ramdane khella wessaya, dawla madania !» (Abane a laissé un testament : Etat civil). 13h10. Abdennour et Abdou, les deux animateurs emblématiques de la marche, prononcent quelques mots où ils insistent sur le caractère pacifique du mouvement et la nécessité de rester unis et solidaires et «ne pas répondre aux provocations des agents de la contre-révolution».

La foule scande Qassaman avec ferveur. Fin en apothéose de cette exceptionnelle «université populaire du hirak» ouverte un certain 26 février 2019, et qui aura été une formidable école citoyenne qui a contribué à former des centaines de cadres de la trempe de Samy, ceux qui bâtiront la «nouvelle Algérie».   

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