40e vendredi de mobilisation à Béjaïa : «Pas d’élection sans vrai changement»


Pour ce 40e vendredi, et comme à son habitude, Béjaïa a été égale à elle-même, belle, spontanée et sincère. Aussi digne qu’admirable de colère et de ferveur révolutionnaire.

Grands absents du hirak, les militants et activistes qui croupissent depuis des mois dans les cellules moisies et surpeuplées de la sinistre prison d’El Harrach, devenue symbole national de népotisme et d’injustice, ont finalement brillé par leur présence à Béjaïa, la ville lumière métamorphosée en ville-hirak.

Peints à l’encre noire et floqués sur de grands étendards portés au bout de longues perches, les visages de Lakhdar Bouregâa, Samira Messouci, Amine Ould Taleb, Fodil Boumala, Samir Laribi, Karim Tabbou et Yasmine Dahmani, devenus les icônes de la nouvelle révolution du peuple, ont flotté dans les airs à travers la principale artère de Béjaïa, goûtant un peu à cette liberté dont ils sont privés depuis de longues nuits. «Ettalgou wladna ou ddou wlad el Gaïd !» (Relâchez nos enfants et prenez ceux de Gaïd), scandait l’immense procession colorée qui s’empare comme chaque vendredi de la capitale de la Basse Kabylie.

Pour ce 40e vendredi, et comme à son habitude, Béjaïa-Vgayteh a été égale à elle-même, belle, spontanée et sincère. Aussi digne qu’admirable de colère et de ferveur révolutionnaire. Ses légions de citoyens marcheurs vers un avenir meilleur et une démocratie majeure, pour paraphraser Matoub Lounès, sont venues de tous les quartiers de la ville, de ses proches et lointaines banlieues, de ses vallées et de ses montagnes. Pour dire comme chaque vendredi de hirak qu’ils veulent un vrai changement, un Etat de droit qui puisse leur assurer leur dignité de citoyens et d’Algériens.

Hommes et femmes de tous les âges et de toutes les catégories sociales ont crié d’une seule voix qu’ils rejettent cette élection présidentielle. Pour preuve, à Béjaïa, on a confectionné un slogan local à cet effet : «Nukni di Vgayeth ula el mergaz, iyad aal la campagne ma thellit d argaz !» (Nous à Béjaïa, on n’aime pas le merguez, viens faire la campagne si t’es un homme).

Un autre slogan qui témoigne de ce génie populaire algérien jamais pris en défaut d’inspiration est celui composé en deux langues qui dit : «Les généraux à la poubelle, El Djazair teddi l’istiqlal !» (Les généraux à la poubelle, l’Algérie de nouveau indépendante).

Il traduit cette profonde aspiration d’un peuple qui veut absolument s’émanciper de la tutelle d’une poignée de généraux qui se sont accaparés de tous les leviers du pouvoir au point de confisquer la souveraineté populaire et l’indépendance même du pays. Au point aussi de compromettre l’avenir des nouvelles générations, collégiens, lycéens et étudiants, également très présentes à toutes les marches.

Rencontré au milieu de cette foule compacte qui criait à qui voulait bien l’entendre qu’elle voulait un Etat civil et non militaire, Hamou, 33 ans, est venu de Kendira, une petite commune rurale à l’est de la wilaya. Il a interrompu sa campagne de cueillette des olives pour descendre en ville et accomplir son devoir envers son pays.

Hamou avait une grande branche d’olivier qui portait encore ses fruits et une grande pancarte sur laquelle il avait pris soin de noter en arabe et avec une écriture appliquée d’écolier sérieux et assidu : «Vous, les grabataires, vous avez volé notre pétrole mais nous possédons mieux : l’huile d’olive». Voilà le message personnel que Hamou tenait à faire passer depuis qu’il a appris que l’APN avait voté la fameuse loi sur les hydrocarbures. Du marcheur le plus sérieux au plus farceur, la palette est très large.

Deux pas plus loin, et nous tombons sur Samir et Hafid, deux amis qui habitent le même quartier de la ville bougiote, venus défiler avec un cadre en bois insolite. Au milieu de ce cadre, qui se veut symbole du nouveau pouvoir qui gouverne le pays, est fixée une godasse militaire flambant neuve et un billet de 1000 DA.

En bas, ils ont écrit : «Fakhamat errangers», (Son excellence le Rangers). Pour sa part, le professeur Khodir Madani, figure connue de l’université et directeur du Centre national de recherche en technologie agroalimentaire, que nous avons croisé dans la marche, a tenu appeler à l’annulation de l’élection présidentielle. «Les conditions pour tenir de telles élections ne sont pas réunies, loin s’en faut.

Les 5 candidats n’arrivent même pas à remplir de petites salles ni à faire campagne. Nous attendons d’un jour à l’autre l’annonce de cette annulation. Honnêtement, je ne pense pas qu’on puisse tenir une élection présidentielle dans un tel climat», nous a-t-il confié. La marée humaine, qui s’exprime chaque vendredi à Béjaïa, a tenu à dire son mot que l’on pourrait résumer ainsi : «Les militaires doivent rester dans leurs casernes et il n’y aura pas d’élection sans un vrai changement.» 

Post Views: 0