24e vendredi de mobilisation pour le changement : «On va libérer l’Algérie !»


Alger, 2 août. 24e vendredi de protestation contre le «système». Après le Ramadhan, la répression, les tentatives de division, on pouvait légitimement penser que les grosses chaleurs augustines, les départs en vacances, l’appel du large, du farniente, pouvaient achever de décourager les plus irréductibles des hirakiens et réduire la mobilisation à sa portion congrue.

Et que, pour dire le choses franco, ce premier vendredi du mois d’août aurait été un flop total pour les forces du hirak. Eh bien, il n’en fut rien ! Une fois de plus, les Algériens ont été au rendez-vous et ont honoré leur contestation hebdomadaire avec la même ardeur et la même intensité. Un état d’esprit que résume avec humour et finesse l’activiste-philosophe Sidali Kouidri Filali en écrivant : «Ness fel bhar, ness à l’étranger, ness mreyha, ness fel brouda, ness congé et la révolution continue ! Ana jamais cheft chaab dayere révolution b la permanence !» (Des gens à la plage, des gens à l’étranger, des gens au repos, au frais, des gens en congé, et la révolution continue. Je n’ai jamais vu un peuple qui fait une révolution et assure la permanence).

Arrestations abusives

Les débuts, il faut le dire, ont été laborieux et bien tendus avec la police. A la rue Abdelkrim Khettabi, près de la Grande-Poste, où habituellement les premiers marcheurs se donnent rendez-vous, jusqu’à 11h, il y avait plus d’uniformes et d’éléments des RG en civil que de manifestants. Le dispositif de police condamnait les deux flancs du tronçon qui va de la Fac centrale à l’intersection Khemisti-Khettabi. De petits groupes éphémères parvenaient néanmoins à se former. Ils paradaient aux abords de la Fac centrale et la place Audin en scandant «Dawla madania, machi askaria» (Etat civil, pas militaire), «Gaid Salah dégage !», «Ya men âche ya men âche, Gaid Salah fel Harrach» (Vivement de voir Gaïd Salah à la prison d’El Harrach)…

A un moment, deux manifestants se font embarquer sous nos yeux et sous les yeux ébahis de la vénérable journaliste américaine Marvin Howe, qui a couvert la Guerre de libération nationale pour le New York Times. Pour ce que nous avons pu observer, ils n’ont commis aucun geste qui a pu justifier une telle opération. Plusieurs autres interpellations nous ont été signalées et ont été, au demeurant, rapportées par des militants des droits humains sur les réseaux sociaux, pour des motifs tout aussi obscurs. Parmi les personnes interpellées, le militant de RAJ, Djalal Mokrani.

Vers midi, la foule a commencé à grossir jusqu’à échapper au contrôle du dispositif cœrcitif de la police. Un carré de manifestants massé dans un coin de la place Audin faisait du bruit. Le pauvre Karim Younès est clairement pris pour cible : «Karim Younès lahass rangers» (Karim Younès lécheur de rangers) ont répété les insurgés. On pouvait entendre aussi : «Ettalgou ouledna ya el haggarine» (Relâchez nos enfants bande de tyrans),  «Libérez Bouregaâ». Une façon de rappeler que la libération des détenus d’opinion est un impératif catégorique non négociable.

La foule martelait aussi : «Atouna Bouregaâ weddou El Gaïd» (Donnez-nous Bouregaâ et prenez Gaid Salah). Un homme arbore cette pancarte en hommage au héros de la Wilaya IV : «Palestro-Lakhdaria, Bouzegza pleurent leur héros Lakhdar Bouregaâ». 12h30. Le cortège réussit à forcer le cordon de police et envahit la chaussée, au niveau de la place Audin, aux cris de : «Echaâb yourid el istiqlal» (le peuple veut l’indépendance), «Lebled bledna wendirou raina» (Ce pays est nôtre et nous ferons ce qui nous plaît). A présent, la foule est bien compacte et plus dense. La rue Didouche est noire de monde. Les manifestants se mettent à scander un nouveau slogan qui s’imposera très vite comme le slogan phare des manifs d’hier : «Rahou djay, rahou djay, el issyane el madani» (elle arrive, elle arrive, la désobéissance civile). Peu avant, un syndicaliste nous faisait remarquer l’importance de «diversifier les formes de lutte hors vendredi».

Toufik Koulache, 40 ans, pêcheur de métier résidant à Zemmouri, est très content de renouer avec la folle ambiance des manifs après avoir «séché» deux vendredis. «C’est juste parce que j’étais en Egypte. On a ramené la Coupe et je suis revenu aussitôt. Je suis là et je ne m’arrêterai pas», dit-il avec passion. Toufik a défrayé la chronique sur les réseaux sociaux pour avoir pris la mer, en mai dernier, pour venir manifester à Alger.

A propos du dialogue et du panel de Karim Younès, il déclare : «Ce n’est pas ça, le dialogue, ce n’est pas sérieux. Le hiwar exige de mettre des gens issus du hirak, pas ces gens qui sont issus de leurs rangs (du système, ndlr). Et puis, les jeunes sont absents de la commission. Il y a des gens très compétents à qui on n’a pas donné leur chance. Ça reste toujours entre eux. Il faut aussi élargir aux autres wilayas, Bordj Bou Arréridj, Constantine, Chlef… Peut-être qu’ils ont un autre avis. On veut un dialogue global, avec des représentants de chaque wilaya. Tout ça n’augure rien de bon. Ils vont encore nous ramener un président sur mesure. On va revenir au point zéro, et la issaba restera telle quelle. Nous, on veut construire une nouvelle Algérie, avec des gens intègres, où nous pourrons jouir de nos droits.»

«C’est le peuple qui écrit l’histoire, pas le panel»

La marée humaine remonte la rue Didouche. Elle est bloquée par une haie de policiers à hauteur du siège régional du RCD. La foule crie : «Djazair horra dimocratia», «Echaâb yourid el istiqlal». La bronca redouble de ferveur. Les manifestants rebroussent chemin : «Ya h’na ya entouma, maranache habssine» (Ou c’est nous ou c’est vous, on ne s’arrêtera pas), entonnent-ils. Ils répètent à intervalles réguliers le nouveau slogan du jour : «Rahou djay, rahou djay, el issyane el madani». Un jeune, mégaphone en main et drapé de l’emblème national, s’égosille en s’écriant : «Makache intikhabate ya el issabate» (pas de vote avec les gangs). A la place Audin, la police se redéploie pour endiguer les marcheurs et les cantonner sur le trottoir. Un homme en béret harangue les forces antiémeutes en lançant : «On va libérer l’Algérie !»

La procession progresse ainsi jusqu’aux abords de la Grande-Poste. Karim Younès et son panel sont à nouveau pris à partie. Un jeune écrit à propos du dialogue : «On dit notre mot ici, on dialogue ici, on ne permettra à personne de représenter le hirak populaire.» La foule décide de monter avenue Pasteur et fait une boucle via la Fac centrale et la rue du 19 Mai 1956, le Tunnel des facultés étant barré par des camions de police.

Pendant ce temps, la rue Didouche vibre sous les pas et les cris des manifestants fusant en masse des mosquées avant de déferler comme une tornade. Tout de suite, on entend : «Rahou djay, rahou djay, el issyane el madani». Les manifestants ont scandé aussi : «Y en a marre des généraux», «Karim Younès  à la poubelle», «El yed fel yed, ennehou el issaba wen zidou el Gaid»… Un homme parade avec ce panneau plein de dérision : «Le régime algérien n’est pas l’équipe de Tanzanie pour qu’on dialogue avec lui avec une équipe de remplaçants». Un rimailleur se balade avec cet écriteau : «Y en a marre de vos bavardages, non au chantage, libérez les otages, système dégage». Sur un ton plus solennel, un autre écrit : «En Algérie, c’est le peuple qui écrit l’histoire, pas le panel».

Une jeune fille proclame sobrement «Samidoune» (résistants), tandis qu’un citoyen soulève un panneau sur lequel on peut lire : «Lan narkaa» (on ne s’agenouillera pas). «On continuera à sortir malgré cette chaleur», nous dit d’un ton résolu Ammi Rachid, un homme délicieux résidant à la cité Mahieddine. Et de poursuivre : «C’est pas tous les peuples qui sont capables d’une telle attitude. Ce n’est pas le nombre qui compte, mais la persévérance. On n’a rien sans sacrifices. Aux jeunes maintenant de prendre à leur tour leurs responsabilités. A chaque génération sa part de sacrifices. Et Inchallah on aura l’Algérie qu’on mérite, celle pour laquelle se sont battus nos chouhadas.» 

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