17e vendredi de mobilisation pour le changement : Hommage populaire aux 127 morts du Printemps noir


Alger, 14 juin 2019. 17e vendredi consécutif de manifs anti-système. Cette date rappelle forcément la grande marche des Arouch du 14 juin 2001 vers la capitale, en plein Printemps noir de Kabylie, et qui avait été violemment réprimée.

Et cela se voyait sur les pancartes et les banderoles exhibées, comme cette large banderole déployée rue Didouche, qui disait : «2001, on nous a séparés ; 2019 on va les briser». Une manière de souligner la jonction entre ces deux grands chapitres des luttes citoyennes. Drapeaux berbères claquant au vent, les hommages aux 127 morts du Printemps noir ont été émouvants. A un moment donné, à la place Audin, vers 13h30, plusieurs manifestants ont observé une minute de silence à leur mémoire.

Ils ont scandé à tout rompre : «Pouvoir assassin !», «Ulac smah ulac !» (Pas de pardon)… Un citoyen a reproduit sur une feuille de papier les portraits de toutes les victimes assortis de ces mots : «Martyrs du Printemps noir 2001. A jamais dans nos mémoires».

Un père en casquette au couleurs de l’Algérie accompagné de ses deux enfants a écrit : «Hommage à Guermah Massinissa et à tous les martyrs du Printemps noir». Un autre arbore ce message : «Contre l’oubli, pour la mémoire des martyrs du Printemps noir. Ulac smah ulac». Un homme d’un certain âge exige à travers son écriteau : «Arrêtez les criminels et les commanditaires du Printemps noir de Kabylie en 2001».

Des citoyens devaient également organiser une cérémonie du souvenir à la mémoire de nos deux confrères Fadhila Nedjma (Echourouk) et Adel Zerrouk (El Bilad), tombés pendant la marche du 14 juin 2001, à la rue Hassiba, près du garage de l’Etusa qui avait pris feu. Ils furent mortellement percutés par un bus de l’ex-RSTA, dont le chauffeur, pris de panique, quittait le garage précipitamment.

«Jugez Bouteflika !»

Les marches d’hier rappelaient la physionomie des manifs du Ramadhan : foule clairsemée dans la matinée avant de voir des vagues massives de manifestants déferler vers 14h, après la prière du vendredi. Les manifestants ont exprimé une nouvelle fois leur rejet de toute initiative conduite par les résidus de l’ancien régime.

On notera que la référence à l’élection présidentielle a disparu du répertoire après l’annulation de l’élection du 4 juillet faute de candidats. On n’entend plus «Makache intikhabate ya el issabate !» En revanche, les slogans exprimant le rejet du pouvoir militaire incarné par Gaïd Salah sont toujours de mise : «Dawla madania, machi askaria !» (Pour un Etat civil, pas militaire), «El Djeich dialna, wel Gaïd khanena !» (L’armée est des nôtres, mais Gaïd nous a trahis), «Had echaâb la yourid hokm el askar min djadid !» (Ce peuple ne veut pas d’un nouveau régime militaire)…

Actualité judiciaire oblige, plusieurs slogans entonnés réclamaient encore d’autres têtes. Ainsi, dès les premières vagues de la matinée, aux abords de la Grande Poste, la foule scandait : «Bedoui-Bensalah, mazal, mazal !» (Au tour de Bedoui, Bensalah). La tête du président déchu était également réclamée par certains carrés : «Djibou Bouteflika, makache ethiqa !» (Ramenez Bouteflika pour le juger, on ne vous fait pas confiance). L’un des slogans qui revenait aussi avec insistance en écho aux affaires révélées par la justice, c’est : «Klitou lebled ya esserakine !» (Vous avez pillé le pays, bande de voleurs).

«Non au recyclage du système»

Les pancartes brandies ont révélé une nouvelle fois l’impopularité des figures du système toujours en poste, comme le résume cette dame qui a écrit sur son bout de carton : «Les ordres de Son Excellence le peuple : départ de tous les symboles du système, Bensalah dégage, Bedoui dégage.

Ni dialogue, ni discussion, ni entente, jusqu’à ce qu’ils partent tous. Non au régime militaire. République civile et justice indépendante». Un citoyen s’alarme à travers sa pancarte : «Je ne suis pas content puisque les militaires sont au pouvoir, et les médias et la justice ne sont pas indépendants». Un jeune brandit un panneau assorti des visages barrés de Bedoui, Bensalah, Bouchareb et Djemaï, le nouveau patron du FLN, et cette sentence : «Non au recyclage du système». Beaucoup de slogans préviennent contre la tentation autoritaire. «Non au scénario égyptien en Algérie», proteste Meriem, un des piliers du «hirak».

Mais le thème dominant, hier, c’était sans doute le feuilleton judiciaire en cours. «Le scénario de Ouled Lahlal vaut mieux que le scénario de vos arrestations», lit-on sur une pancarte sarcastique soulevée par une jeune manifestante rue Didouche. Une large banderole prône : «Libérez la justice, la justice fera le reste».

Une autre revendique : «Il est juste de jeter les brigands en prison, mais il est juste aussi de libérer les innocents». Un citoyen affirme : «La prison la plus riche en Afrique est à El Harrach.»

Il ajoute : «Chakib Khelil, Saadani et les 3 B, tathasbou ga3 !» (vous serez tous jugés). Un jeune activiste défile avec ce message : «Ouyahia, on t’a prévenu, l’Algérie n’est pas la Syrie. Et on dit à Gaïd : l’Algérie n’est pas l’Egypte. Pour un Etat civil, pas militaire». Un homme fustige la «justice du portable». Une citoyenne arbore les portraits de Matoub, Fekhar et Mohamed Tamalt qu’elle oppose à ceux de Boutef et sa clique qualifiés de «lâches, assassins, pourris».

Des défenseurs des détenus d’opinion interpellés

Sur le thème de la justice toujours, plusieurs manifestants exigeaient la libération des détenus d’opinion, à l’initiative notamment du «Réseau de lutte contre la répression, pour la libération des détenus d’opinion et pour les libertés démocratiques». Les membres de ce réseau manifestaient à la place Audin en brandissant les portraits de plusieurs détenus d’opinion, dont Hadj Ghermoul, Mohamed Baba Nedjar, Bahmed Laassaker et d’autres. Le portrait de feu Kamel Eddine Fekhar était fièrement exhibé.

Fait gravissime : de nombreux militants de ce réseau ont été interpellés par la police, dans la matinée d’hier, près de la Grande Poste, et conduits au commissariat de Cavaignac. Ils ont été relâchés quelques heures plus tard, mais leurs banderoles leur ont été confisquées. Cela en dit long sur le chemin qui reste à faire avant un vrai changement.

«14 juin 2019 : c’est mon tour»

Nous le disions : ce 17e acte qui coïncidait avec le 18e anniversaire de la marche du 14 juin 2001 a été l’occasion d’un vibrant hommage aux victimes du Printemps noir. Mahmoud Boulila, 33 ans, s’est déplacé de Bouira pour marquer l’événement. «J’ai démarré à 5h du matin, on a dû prendre des déviations», confie-t-il.

Drapeau berbère recouvrant tout son corps, il brandit une pancarte avec ce slogan : «14 juin 2001-14 juin 2019. Pour une Algérie meilleure». Mahmoud retourne la pancarte et nous lit le message qu’il a inscrit : «14 juin 2001 : c’était mon père ; 14 juin 2019, c’est mon tour ; 14 juin…

C’est le tour de mes enfants». Emouvant. Et de lancer : «Aujourd’hui, hamdoullah, on s’exprime librement en tamazight. On peut bien sûr parler aussi en arabe et en français. Et c’est ce qu’on demande justement : la liberté. Tu veux déployer le drapeau amazigh ou tout autre emblème, tu es libre. Le principal est de rester unis.

L’Algérie est pour tout le monde.» Rachid, 53 ans, est venu, lui, de Draâ El Mizan. Il enlace un vieux drapeau daté de 1958 «que Krim Belkacem avait offert à ma grand-mère», dit-il. Il nous livre ce témoignage : «Ce matin, en prenant la route pour Alger, au barrage situé près du tunnel de Lakhdaria, les gendarmes ont confisqué ma pancarte et ils ont voulu me prendre mon drapeau.

Pourquoi interdisent-ils aux gens de venir dans la capitale ? On est partout chez nous, pourquoi cette discrimination ? Ils n’ont apparemment pas retenu la leçon de 2001.» C’est l’avis de Saïd Salhi, vice-président de la LADDH, qui a régulièrement dénoncé ces barrages filtrants. «Je ne parlerai pas de la gendarmerie. Je parle du système. Jusqu’à maintenant, le système n’a pas appris la leçon. Il n’a pas changé.

Je pense qu’il va encore gérer par le contrôle, par l’interdit, par la répression, par l’intimidation», assène-t-il. Saïd porte un brassard noir. «C’est en hommage aux victimes du Printemps noir», explique-t-il. «J’ai encore les images dans ma tête de ces jeunes qui ont été écrasés. J’ai été dans les morgues chercher des dépouilles. J’ai fait le tour des hôpitaux à la recherche des blessés, des jeunes qui ont été lacérés à Alger. Je me rappelle encore de ces jeunes-là qui ont été arrêtés ou carrément enlevés, d’ici, d’Alger.

Je me rappelle, à Akbou, que le comité de suivi, le soir du 14 juin, a recensé 100 disparus. Je me souviens encore de ces images-là, de ces jeunes qui ont été chassés d’Alger, et je me souviens surtout du discours du représentant du ministère de l’Intérieur au JT de 20h, à la télévision, qui a remercié les Algérois d’avoir défendu la capitale contre les Kabyles.

L’histoire a tourné, aujourd’hui, l’Algérie s’est retrouvée avec tous ses enfants, avec la Kabylie. Et ces gens-là qui nous ont insultés en 2001, maintenant, ils sont en prison.»

«Le système va produire les mêmes Ouyahia»

A propos des dernières arrestations, il dira : «Moi, je suis militant des droits de l’homme. Je suis de ceux qui vont exiger toutes les garanties pour toute personne, quelle que soit sa place, pour avoir droit à un procès équitable. Mais, sincèrement, je ne serai pas la personne qui va défendre Ouyahia. Aujourd’hui, les gens doivent assumer leurs responsabilités. J’ajouterai seulement que le peuple n’a pas demandé ‘’el mouhassaba’’.

Le peuple demande le changement de tout le système, parce que tant que le système n’a pas changé, il va produire les mêmes personnes, il va produire les mêmes Ouyahia. Donc le problème est dans le système, le problème est structurel, ce n’est pas un problème de personnes.

On ne veut pas de justice sélective, on veut une justice indépendante. C’est la seule garantie pour un Etat de droit.» Saïd Salhi nous apprend au passage que les participants à la Conférence nationale de la société civile prévue pour aujourd’hui n’ont pas réussi à trouver une salle.

La conférence devrait donc se tenir au siège du Cnapeste. «On n’a pas eu la salle. Ce sont les mêmes pratiques qui persistent encore. Les interdictions, les restrictions des libertés, les restrictions des espaces publics…» déplore le vice-président de la LADDH. Et d’ajouter : «Jusqu’à maintenant, les associations n’ont pas la possibilité de se réunir, n’ont pas la possibilité de marcher, de s’exprimer. Les médias sont fermés.

On se pose la question : est-ce qu’il peut y avoir un dialogue dans de telles conditions ? Il faut libérer le champ d’expression, il faut libérer les espaces, il faut permettre au peuple d’abord de dialoguer avec lui-même, et aux associations, aux partis politiques, aux médias, aux militants, de discuter, de débattre.

On a besoin aujourd’hui de libérer l’espace du débat. C’est ça les premières conditions justement d’un vrai dialogue. On ne peut pas parler d’une démocratie tout en continuant à fermer les espaces, et à perpétuer les mêmes pratiques, les mêmes réflexes et les mêmes mentalités.»

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