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Orange, Fnac Darty, Bouygues Telecom et Electro Dépôt : offrent-ils des smartphones reconditionnés en boutique ?

Plus d’un smartphone sur cinq utilisé en France est reconditionné, représentant 22 % du marché, contre 7 % en 2018. Selon les chiffres de Largo, l’entreprise a réalisé un chiffre d’affaires de 32,4 millions d’euros en 2025 et prévoit un chiffre d’affaires de 10,5 millions d’euros pour le premier trimestre 2026.


Plus d’un smartphone sur cinq utilisé en France est désormais reconditionné, ce qui en fait un leader en Europe. La hausse des prix des puces mémoire, qui pourrait entraîner une augmentation des prix des iPhone dès la rentrée, pourrait encore renforcer cette tendance. Nous avons passé une demi-journée chez Largo, fournisseur d’Orange, Bouygues Telecom, Fnac Darty et Electro Dépôt, pour découvrir les coulisses de ce marché.

La prochaine fois que vous demanderez un iPhone reconditionné dans une boutique Orange, n’hésitez pas à retourner la boîte. « Vous avez une chance sur trois de recevoir un Largo », m’a expliqué Christophe Brunot, cofondateur de l’entreprise nantaise qui célèbre son dixième anniversaire. Nous avons visité son usine où des milliers d’iPhone et de smartphones Samsung sont remis à neuf.

Le vendeur ira chercher à l’arrière un iPhone 14 ou 15 reconditionné, garanti 24 mois, et vous ne saurez probablement jamais qu’il a été traité dans un atelier de Sainte-Luce-sur-Loire. Ce marché génère des milliards, mais ses acteurs restent peu connus.

Ce secteur est désormais bien documenté. D’après le baromètre Recommerce/Kantar, 22 % des smartphones utilisés en France sont d’occasion ou reconditionnés, contre 7 % en 2018, ce qui les place en tête de l’Europe, largement devant la moyenne continentale de 15 %. Le prix est le principal moteur d’achat, cité par plus de 70 % des consommateurs : la remise varie de 30 à 50 % par rapport au prix du neuf à sa sortie, avec un panier moyen de 300 € chez Largo. L’entreprise, qui a débuté dans un local de 90 m² en 2016 et est cotée sur Euronext Growth depuis 2021, a généré un chiffre d’affaires de 32,4 millions d’euros en 2025 et affiche un premier trimestre 2026 record à 10,5 millions, en hausse de 34 %.

Le nerf de la guerre dans ce secteur n’est pas tant la vente que l’approvisionnement. « Quand Orange vous demande 5 000 iPhone 15 d’une seule couleur et d’une seule capacité en grade premium, vous avez intérêt à avoir un large réseau de sourcing », résume Olivier Blanchard, directeur des opérations.

Cependant, « il n’y a pas assez de gisement en Europe pour satisfaire la demande ». Ainsi, 75 % des appareils proviennent d’Europe, le reste étant importé, via des collecteurs agréés par les fabricants, des programmes de reprise en boutique et la location avec option d’achat aux États-Unis, plus développée qu’en France. Les contrats de collecte chez Apple sont verrouillés par « trois grandes entreprises mondiales, des sociétés qui réalisent jusqu’à 2 milliards de chiffre d’affaires ». Un secret bien gardé : les téléphones venant du Japon et des programmes de location sont souvent en meilleur état, quittant les utilisateurs avec une obligation de soin.

Ce marché est rythmé par des saisons. Apple lançant ses iPhone en septembre, les reprises affluent à la fin de l’année et inondent les circuits de reconditionnement en janvier, période où la demande est faible : les prix chutent, puis remontent de juin jusqu’au Black Friday. Toutefois, 2026 pourrait modifier ce cycle. La crise de la DRAM, due à l’augmentation de la production mémoire pour les serveurs d’intelligence artificielle, a multiplié les prix des puces par près de quatre en neuf mois selon TrendForce.

Apple a déjà augmenté les tarifs de ses Mac et iPad de jusqu’à 25 %, et la presse américaine prévoit une hausse de 100 à 200 euros pour les prochains iPhone. Chez Largo, on a fait le constat : « Les 270 € d’augmentation évoqués par certains analystes sur la gamme Pro, c’est le prix d’un iPhone 13 chez nous. » Les dirigeants ne voient pas de solution rapide : « Cette crise durerait au moins jusqu’à fin 2027, potentiellement 2028. Créer une usine de DRAM nécessite des milliards d’investissements et prend beaucoup de temps. » Quant à l’argument de l’IA intégrée pour inciter au renouvellement, ils ne s’y laissent pas prendre : « Les gens téléchargent ChatGPT ou Claude sur leurs anciens produits et accèdent à l’intelligence artificielle ».

Une particularité structurelle se dessine dans ce marché : Apple représente environ 90 % des reconditionnés vendus en France, bien que la demande pour Samsung soit présente. L’explication réside dans la valeur résiduelle. « Le S23 sorti en janvier perd rapidement de la valeur. Quand le produit arrive en reprise, sa valeur est presque nulle : le consommateur préfère le donner ou le garder », analyse Christophe Brunot.

Le constructeur coréen commence à corriger le tir, en espaçant ses lancements et en réduisant son budget de protection de stock. Apple, de son côté, adopterait une approche plus subtile : « Apple ne se prononce pas totalement sur le reconditionné, mais les laisse faire largement. Un iPhone reconditionné utilise l’App Store comme un produit neuf ». De plus, cela crée de futurs clients : un adolescent ayant un iPhone 12 reconditionné est susceptible de rester fidèle à Apple toute sa vie.

Côté distribution, Largo a fait un choix atypique en se focalisant sur le physique. Ses smartphones sont vendus sous sa propre marque dans les 550 agences Orange, un contrat de trois ans qui vient d’être renouvelé, avec des indicateurs qualité « strictement surveillés » par l’opérateur.

Selon l’entreprise, Orange écoule plus de 200 000 smartphones reconditionnés par an, ce qui en ferait le premier vendeur européen, et Largo en fournirait environ 30 %. Bouygues Telecom a suivi fin 2024, axé sur le B2B et les ventes à distance, puis Fnac Darty (880 magasins) et Electro Dépôt (120 magasins) en 2025, avec la vente de MacBook, Apple Watch et bientôt des AirPods reconditionnés. Les opérateurs et grands comptes représentent désormais 88 % du chiffre d’affaires trimestriel.

En revanche, Largo a délibérément réduit son activité sur les marketplaces, dont la contribution à son chiffre d’affaires digital a baissé de 10,9 à 8 millions d’euros entre 2024 et 2025. « Les marketplaces prennent aujourd’hui plus de commissions que les magasins. Quand on ne s’y retrouve pas, il faut agir, et l’action, c’est de diminuer nos ventes », admet Frédéric Gandon, cofondateur.

Le site largo.fr, quant à lui, a doublé son chiffre d’affaires, atteignant entre 1 et 2 millions d’euros, avec un coût d’acquisition maîtrisé autour de 30 €, et l’extranet B2B permet aux revendeurs indépendants de commander à l’unité, sans stock, avec une livraison le lendemain. Un problème persiste dans l’ensemble de la filière : la redevance pour copie privée. « Les Français paient environ huit euros par smartphone reconditionné, les Européens un euro en moyenne, et les vendeurs étrangers sur les plateformes, zéro », dénonce la direction, qui collabore avec les syndicats SIRRMIET et Rcube pour inciter les législateurs à agir.

En ce qui concerne la redevance, selon les barèmes de la commission pour copie privée, un smartphone reconditionné était taxé environ 10 € en 2024, en fonction de sa capacité, et une révision à la hausse est en cours. Le secteur conteste ce montant depuis des années, et la justice lui a déjà donné raison sur un point : en avril 2024, le tribunal judiciaire de Paris a déterminé qu’un reconditionneur n’était pas un « fabricant » selon la loi.

L’entreprise sort également d’une cyberattaque sur largo.fr et son extranet, gérée à travers des analyses forensiques, des tests d’intrusion et des notifications à la CNIL et aux clients. « Le constat est que tout le monde est attaqué. La question reste de savoir ce que nous mettons en œuvre par la suite ».

Et pour l’avenir ? L’atelier fonctionne désormais à 50 % de sa capacité de 20 000 appareils par mois. « Quand nous atteindrons 75 ou 80 % de notre capacité, nous engagerons un nouvel outil industriel, plus automatisé, capable de nous amener jusqu’à 250 millions d’euros de chiffre d’affaires », prévoit Frédéric Gandon, sans quitter la région nantaise.

Le marché du reconditionné est devenu une industrie qui se joue dans les boutiques des opérateurs et les négociations de gisements, et non plus une simple contre-culture de bricoleurs. La crise de la RAM est son meilleur agent commercial. Tout repose sur un point crucial : si les Français cessent de revendre leurs vieux iPhone, l’approvisionnement se tarira.