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Adhésion de nouveaux pays à l’Union européenne : lenteur et accélérations.

La Turquie a déposé sa candidature pour adhérer à l’Union européenne en 1987 et aucun autre pays candidat n’a attendu aussi longtemps. Les négociations d’adhésion avec Ankara sont à l’arrêt depuis 2018, le Parlement européen ayant rappelé le 17 juin 2026 que celles-ci ne pourront pas reprendre sans progrès sur l’État de droit, les droits fondamentaux et la démocratie.


La Turquie, l’Ukraine et la Moldavie rejoindront-elles un jour l’Union européenne ? Pour la Turquie, cette question est posée depuis 39 ans. Le pays a présenté sa candidature en 1987. Aucun autre pays candidat n’a attendu aussi longtemps, et la situation ne semble pas prête de changer.

Le 17 juin dernier, le Parlement européen a adopté un nouveau rapport sur la Turquie, posant à nouveau des conditions : les négociations d’adhésion avec Ankara ne pourront pas reprendre sans avancées sur l’État de droit, les droits fondamentaux et la démocratie. Ces discussions restent en suspens depuis 2018.

Cette impasse est illustrée dans notre chronologie ci-dessous, qui retrace le parcours des pays membres et candidats à l’Union européenne. Pour faciliter la compréhension, trois grandes étapes ont été retenues concernant le processus d’adhésion des États à l’UE : la demande d’adhésion, le statut de candidat officiel et les négociations d’adhésion.

Les pays candidats à l’Union européenne se trouvent principalement dans les Balkans occidentaux, en Europe de l’Est et au Caucase : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Géorgie, Moldavie, Monténégro, Macédoine du Nord, Serbie, Turquie et Ukraine. Le Kosovo est également un candidat potentiel, bien qu’il ne soit pas reconnu par tous les États membres de l’Union européenne.

Cette répartition géographique souligne des enjeux majeurs. Bon nombre de ces pays se situent dans des zones où s’entrecroisent les influences européennes, russes, turques ou chinoises. Selon Jean-Michel De Waele, l’élargissement dépasse le simple mécanisme d’intégration économique : il vise également à stabiliser le voisinage européen.

« On s’est rendu compte que ces frontières pouvaient être menacées. Avoir M. Poutine ou la Chine à ces frontières n’était pas la meilleure façon de garantir une sécurité et une économie fiables », explique-t-il. Pour lui, l’élargissement traduit une quête de stabilité mais aussi une « question d’identité » et « du futur de l’Union européenne ».

Cependant, les enjeux géopolitiques ne suffisent pas à garantir l’adhésion. Pour intégrer l’Union, un pays doit respecter plusieurs critères et suivre une procédure définie par l’article 49 du traité sur l’Union européenne. Ainsi, il doit :

– être un État européen, au sens large, incluant des liens historiques et politiques avec l’Europe ;
– respecter les valeurs de l’Union ;
– s’engager à les promouvoir.

En réalité, ce processus se décline en différentes étapes. Seda Gürkan précise que « le candidat envoie sa candidature à l’Union européenne. Sur recommandation de la Commission (organe exécutif de l’Union chargé de proposer les lois et de garantir leur application), le Conseil (regroupant les ministres des États membres) se prononce sur cette candidature. » Être reconnu comme candidat ne signifie pas pour autant l’ouverture immédiate des négociations d’adhésion.

Les négociations consistent à s’assurer que le pays candidat est en mesure d’adopter l’ensemble des règles européennes. « Il s’agit de la transposition de l’acquis communautaire dans le cadre législatif du pays candidat. Chaque chapitre est segmenté et regroupé en clusters. Tout chapitre clos l’est de manière provisoire car tant que tous les chapitres ne sont pas achevés, aucun chapitre ne l’est définitivement », résume Seda Gürkan.

Ces négociations peuvent être prolongées, car les États membres gardent le pouvoir à plusieurs moments. « Bien que le traité de Lisbonne fixe un cadre légal pour l’adhésion, il existe plusieurs points où l’unanimité est requise », précise Seda Gürkan. « Cela inclut le début des négociations, la reconnaissance du respect des conditions requises et la signature du traité final d’adhésion à l’UE. Un seul État membre peut bloquer le processus à tout moment, rendant ce processus long et politisé. »

La différence de délai pour adhérer à l’UE est due au fait que l’élargissement n’est pas une procédure purement administrative. Il s’agit d’une décision politique qui dépend des réformes menées par le pays candidat, mais aussi de la volonté des 27 États membres. Cette double dépendance explique les avancées rapides de certains dossiers, tandis que d’autres stagnent pendant des décennies.

Le processus d’élargissement a longtemps semblé bloqué. Les Balkans occidentaux avançaient lentement, et la Turquie était à l’arrêt. L’Union européenne elle-même ne semblait pas pressée d’intégrer de nouveaux membres.

Jusqu’en 2022, ce processus paraissait être figé. La guerre en Ukraine a bouleversé la donne. « La guerre a tout changé. Jusqu’en 2022, tout le processus d’élargissement était une sorte de Belle au bois dormant », constate Seda Gürkan. « Mais depuis lors, nous avons vu beaucoup de changements, avec un processus de candidature presque accéléré pour ces pays. »

Après l’invasion russe, l’Union européenne a rapidement accordé le statut de candidat à l’Ukraine et à la Moldavie. « L’Ukraine a soumis sa candidature immédiatement après le début de la guerre, et en quelques mois, l’Union a validé sa demande. C’est sans précédent », souligne Seda Gürkan.

Cette accélération est liée à la guerre. Les dirigeants européens ont voulu « envoyer un signal fort pour dissuader la Russie, mais aussi pour montrer leur solidarité avec l’Ukraine », analyse Jean-Michel De Waele. Pour lui, l’invasion russe a forcé l’Europe à reconsidérer son voisinage. Il estime que l’élargissement est redevenu « une question d’identité » pour l’Union européenne et « un sujet portant sur son avenir ».

Cet élan vers l’Ukraine a recentré l’élargissement sur le devant de la scène européenne, rendant également la question plus délicate. L’Union européenne doit expliquer aux citoyens des pays candidats ainsi qu’à ceux des États membres ce que cela implique vraiment.

L’argument principal en faveur de l’élargissement demeure géopolitique : si l’Union européenne n’agit pas dans son voisinage, d’autres puissances le feront. Selon Jean-Michel De Waele, « soit les Balkans font partie d’un ensemble européen, soit un vide sera laissé, vite comblé par M. Poutine et la Chine. »

Il ajoute que la lenteur européenne a eu un prix politique : de nombreux intellectuels et élites des Balkans occidentaux se montrent aujourd’hui « fatigués » par l’attente. « Ils disent qu’ils ne sont intéressés par l’adhésion que maintenant parce que vous avez peur de Poutine. Il y a dix ans, nous étions prêts. »

Cette dynamique a ses limites. Si l’Union européenne accélérait trop le processus, elle risquerait d’affaiblir ses propres critères. À l’inverse, une lenteur excessive pourrait sapper sa crédibilité vis-à-vis des populations candidates. L’équilibre le plus délicat consiste ainsi à maintenir la porte ouverte sans admettre des pays pas encore prêts.

Cette réalité géopolitique ne signifie pas pour autant que les critères d’adhésion sont assouplis. L’Union européenne insiste sur le fait que chaque candidat doit respecter les conditions fixées, notamment en matière de démocratie et de reprise de l’acquis communautaire.

« Les conditions d’abord, puis l’adhésion », affirme Seda Gürkan. Ce principe s’applique également à l’Ukraine, à la Moldavie et aux pays des Balkans occidentaux : une accélération politique ne doit pas se traduire par une adhésion automatique.

Elle soutient que cela est essentiel pour convaincre les opinions publiques européennes. Une adhésion qui semblerait obtenue par un raccourci serait difficile à justifier : « Il serait ardu de convaincre les citoyens européens d’une adhésion par la porte arrière pour l’Ukraine ou tout autre pays sans respecter les conditions nécessaires. »

L’essor eurosceptique représente également un défi pour l’avenir de l’élargissement. « Peu de partis d’extrême droite soutiennent celle-ci », observe Jean-Michel De Waele, qui souligne la montée des forces politiques prônant un repli national.

Une question similaire se pose pour la Turquie, les Balkans, l’Ukraine et la Moldavie : jusqu’où l’Union européenne est-elle prête à aller pour défendre son modèle ?