
Face aux vagues de chaleur, quand agir pour les arbres ?
Thomas Brail a mesuré des températures au sol de 62,9 degrés sur la route, 29 degrés sur une pelouse et 24,1 degrés sous un arbre à l’ombre. Le 23 juin, il a exprimé sa colère dans le studio de BFM, déclarant : « Je me retiens pour pas exploser sur votre plateau parce que j’en ai ras-le-bol. »
L’expérience est plus convaincante qu’un discours. Avec un simple thermomètre, la démonstration s’avère évidente. « Vous allez halluciner » : lorsque Thomas Brail publie une vidéo montrant les températures au sol à quelques mètres d’intervalle, suivant qu’il place le thermomètre sur une route (62,9 degrés), sur une pelouse (29 degrés) ou sous un arbre à l’ombre (24,1 degrés), il suscite une grande attention.
Cependant, les réjouissances ne sont pas de mise. Pour cet arboriste-grimpeur français, fondateur du Groupe national de surveillance des arbres, c’est la colère qui domine et qui incite à agir. Dans le studio de BFM, le 23 juin, dès le début de l’interview, il exprime son ras-le-bol : « Je me retiens pour pas exploser sur votre plateau parce que j’en ai ras-le-bol. […] Les seuls climatiseurs dont vous devez nous parler aujourd’hui, ce sont les arbres, bon sang », tout en critiquant l’absence de stratégie politique en France à ce sujet.
Les villes présentent généralement des températures plus élevées que la campagne, phénomène désigné comme l’îlot de chaleur urbain.
Dans certains cas, le financement constitue un obstacle. « Entre le fait d’avoir une stratégie et le fait de pouvoir l’implémenter, il y a parfois le retour à la réalité économique qui rattrape les communes et empêche des projets de se mettre en place. Les coûts sont tout de même vraiment conséquents pour recréer des fosses de plantation – idéales pour que les arbres survivent, atteignent leur maturité et nous offrent des services comme l’ombrage et l’évapotranspiration », souligne une spécialiste.
Elle note également le manque de budgets spécifiques à l’échelle régionale. « Il existe notamment des subsides pour la biodiversité, mais ce n’est pas suffisant pour couvrir par exemple la création d’une fosse de plantation. » D’un autre côté, de grands projets de rénovation urbaine intègrent la végétalisation.
« Ce qui manque, ce sont des subsides intermédiaires qui permettent aux villes de réaliser des plantations sans devoir pour autant refaire toute une place, toute une rue ou tout un quartier. »
Enfin, les infrastructures souterraines comme les canalisations ou les câbles posent aussi des défis, car les arbres ont besoin de s’enraciner dans un espace qui a été conçu sans ces éléments en tête.
Il est essentiel de s’attaquer à ces enjeux dans les espaces publics, mais les citoyens ont également un rôle à jouer, notamment ceux qui possèdent un jardin. « La plupart des maisons et des appartements qui constituent le parc immobilier en Wallonie et à Bruxelles n’ont pas été conçus pour le climat d’aujourd’hui, pour résister à des canicules à répétition. Ils ont même été pensés à l’opposé pour résister au froid. » D’où l’invitation à planter des arbres à domicile pour favoriser un ombrage naturel.
Aurélie Cauchie appelle à articuler échelles individuelle et collective, à trouver des synergies et à établir des priorités. « La plupart des quartiers qui sont très denses, particulièrement dépourvus d’espaces arborés, sont également ceux où le taux de pauvreté ou de vulnérabilité sociale est le plus élevé. Par conséquent, c’est dans ces quartiers que le soutien doit être prioritaire. »
Ce constat a été mis en lumière dans un précédent rapport intitulé « Les pauvres au chaud, les riches au frais : les inégalités du réchauffement climatique en Belgique ».
Elle insiste de nouveau sur la nécessité d’une vision transversale. « Ça demande une coordination entre tous les niveaux de pouvoir en Belgique pour avoir une vision commune de ce qu’on veut en termes de santé collective, de résilience collective, de bien-être et de préservation de nos conditions d’habitabilité, en matière de justice environnementale et sociale. »
Cette coordination doit inclure la société civile.
Abordant la nécessité de « changer de disque dur », Aurélie Cauchie fait le constat que l’on ne peut pas continuer à penser notre façon de construire comme si le climat n’avait pas changé. « On doit changer notre approche car le climat a déjà changé. »
Les canicules deviennent récurrentes, et nos normes dépassées ne sont plus adaptées. Ce que l’on pensait être l’horizon 2040 ou 2050 arrive déjà.
Il devient impératif de repenser notre rapport à l’arbre dans les villes, car leur place suscite des tensions. Certaines personnes ne supportent pas les feuilles mortes laissées au sol ou l’ombre qu’elles créent. « C’est normal, nous vivons dans un pays où nous avons besoin de lumière naturelle en hiver. La question de la lumière est également très sensible. » Notre rapport aux espaces verts et à la notion de « mauvaises herbes » évolue culturellement.
Comme l’exprime le botaniste Francis Hallé, ce rapport aux plantes s’est souvent « méprisé » à cause d’une vision héritée d’Aristote.
Gilles Forest, échevin liégeois de la Transition écologique, en conclut que la reconnaissance des bienfaits collectifs des arbres aura une incidence juridique. « Les inconvénients causés par les arbres publics doivent désormais être perçus comme une charge publique normale, à supporter collectivement dans l’intérêt commun. Les politiques municipales de végétalisation ne peuvent plus être freinées par des demandes individuelles isolées. »
Enfin, il est crucial de protéger les arbres existants. « Protéger les arbres matures est probablement le plus grand enjeu auquel nous devrons faire face dans les années à venir. »
Il existe des obligations européennes sur le maintien de la couverture arborée qui sont actuellement à l’étude par les Régions. « L’Europe l’a identifié comme un objectif tant en matière de biodiversité que de résilience territoriale. »
Il convient également de remettre en question des réflexes établis. « Souvent, par facilité, quand nous voulons mettre en œuvre un projet, que ce soit un réaménagement urbain ou des constructions, nous coupons les arbres présents sur le terrain. »
Certaines communes, comme Lasnes, ont adopté des règlements plus stricts, affirmant sur leur site que les arbres jouent un rôle essentiel face au changement climatique et contribuent à maintenir le maillage écologique.
Ce maillage naturel doit pouvoir favoriser la migration des arbres grâce à la dissémination de leurs fruits, ce qui représente un autre enjeu.
Planter des arbres en ville a également des impacts sur les cycles de l’eau et du carbone. « Un arbre ne doit pas être considéré simplement comme un élément de mobilier urbain. Ce n’est ni un parasol, ni un climatiseur au sens strict. Ils subissent également les effets du réchauffement, particulièrement par le stress hydrique lorsque les précipitations sont insuffisantes. »
Réintroduire des arbres dans les villes s’inscrit donc dans une réflexion plus vaste sur les cycles de l’eau et du carbone et sur notre impact sur ces derniers.
« Pour réintroduire du carbone dans les sols, il faut laisser les feuilles se décomposer naturellement », explique Aurélie Cauchie. « Or dans les villes et les parcs, nous retirons souvent les feuilles mortes car on a cette idée qu’un parc doit comporter des arbres et des pelouses vertes. Les feuilles sont parfois perçues comme des déchets, et bien qu’elles puissent être glissantes, il est primordial de trouver un équilibre. »
Elle ajoute : « Un sol riche en carbone retient mieux l’eau. Plus nous plantons d’arbres, plus nous protégeons les sols du soleil direct, ce qui permet de conserver l’humidité dans le sol, favorisant ainsi l’évapotranspiration de l’arbre. »
Cela constitue un cercle vertueux qui nécessite d’envisager un espace adéquat autour des arbres plantés, et de prévoir plusieurs strates de végétation.
À Bruxelles, l’objectif consiste à créer des « territoires éponges » : « Au lieu d’orienter les eaux de pluie vers nos égouts, il s’agit de les ré-infiltrer là où elles tombent. Plus nous ré-infiltrons l’eau de pluie dans les sols, plus les arbres pourront résister. » Cela peut également réduire les risques de débordements d’égouts lors de fortes pluies.
Il est également important d’encourager architectes et porteurs de projets à concevoir des systèmes évitant les gouttières classiques dans les nouvelles constructions, tout en développant des projets comme des « jardins de pluie », comme c’est le cas dans la commune de Forest.
Face aux enjeux du réchauffement climatique, il est crucial de redéfinir notre relation avec les arbres afin de maintenir des villes habitables en toutes saisons. Des solutions, des idées et des projets existent déjà ; il reste à changer d’échelle et probablement de rythme.
