Belgique

Thomas Piketty : « Les plus riches doivent payer » pour lutter contre le réchauffement climatique et promouvoir l’égalité sociale.

Thomas Piketty, avec 45 chercheurs du laboratoire sur les inégalités mondiales, a modélisé un monde à l’horizon 2100 où le réchauffement climatique ne dépasserait pas deux degrés et où les inégalités de revenus seraient gommées. Il estime que pour atteindre ce but, il faut « décarboner le système énergétique » et « restructurer l’économie vers les secteurs qui sont les moins intensifs en émissions carbone ».


Imaginez un monde dans lequel le réchauffement climatique ne dépasserait pas deux degrés et qui réduirait les inégalités de revenus. Ce monde a été modélisé par Thomas Piketty en collaboration avec 45 chercheurs du laboratoire sur les inégalités mondiales, avec une vision pour l’horizon 2100.

Pour y parvenir, « il faut recomposer la structure même de l’économie en termes de secteurs d’activité », a précisé Thomas Piketty lors de son intervention dans Matin Première. En termes concrets, cela signifie qu’il est nécessaire de « décarboner le système énergétique, mais également de restructurer l’économie vers des secteurs qui sont les moins intensifs en émissions de carbone », a détaillé le codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales. « C’est notamment l’éducation, la santé, les services immatériels, qui représenteraient jusqu’à 45 % du temps de travail total dans l’ensemble des pays à la fin du XXIe siècle. Ces secteurs répondront à un besoin de bien-être très fort des populations, mais utilisent moins d’intrants matériels », a ajouté le spécialiste.

**De la sobriété…**

« On n’a pas forcément besoin de dix iPhones par personne », a estimé Thomas Piketty. Dans ce nouveau monde, il conviendrait également de revoir notre manière de consommer, a souligné l’économiste français.

« Mais je pense que dans le fond, ça correspond aux besoins en termes de bien-être », a-t-il poursuivi. « Les besoins dans l’éducation, dans la santé ne vont faire que croître avec le vieillissement et avec l’accès généralisé à l’enseignement supérieur des jeunes générations. Les gens constatent que l’accumulation de biens matériels, des vêtements renouvelés tous les trois jours et des appareils électroniques changés chaque semaine, ne génère pas un bien-être considérable, même sans prendre en compte les conséquences environnementales », a constaté Thomas Piketty.

Il a ensuite enchaîné : « Si vous ne faites pas ça, et que les pays du Sud suivent le même modèle que celui des pays du Nord, la planète va bouillir littéralement ».

**… mais pas de décroissance.**

Cette nouvelle façon de vivre et de penser l’économie n’est pas facile à atteindre, a reconnu Thomas Piketty. Cependant, il n’envisage pas cela comme une décroissance : « On préfère le terme de sobriété, en particulier de sobriété ciblée. Certains secteurs doivent décroître, certains types de production doivent décroître, certains pays doivent se limiter dans leur croissance, mais ce n’est pas une décroissance générale. Donc c’est pour ça qu’on parle de sobriété ».

Cette sobriété a pour objectif de réduire les inégalités sociales. « C’est quand même ce terme de classe sociale qui manque terriblement dans le débat climatique actuel et qui explique l’impopularité de beaucoup de politiques environnementales », a constaté l’invité de Matin Première.

Thomas Piketty a cité l’exemple de la taxe carbone en France, qui a conduit à la naissance du mouvement des Gilets jaunes. « C’était censé être une mesure qui allait demander un effort à tout le monde, sauf qu’en pratique, c’était surtout les gens qui prenaient leur voiture chaque matin pour aller au travail qui payaient. Les recettes de cette expérience étaient utilisées pour supprimer l’impôt sur la fortune des 1 % les plus riches. Quand vous avez ce type d’approche de la question écologique, les gens ne sont pas contents et ont l’impression de se faire avoir. Ils ont le sentiment que l’écologie est utilisée pour mener une politique de classe, en l’occurrence de redistribution à l’envers ».

**Pour une taxation des fortunes**

Récemment, Yvan Verougstraete, président des Engagés, a proposé un impôt sur les grandes fortunes pour contribuer à l’effort budgétaire, une mesure farouchement rejetée par le MR. Thomas Piketty approuve ce type de taxation des fortunes pour mieux redistribuer les richesses tout en préservant la planète : « À partir du moment où on ne veut pas mettre à contribution les plus pauvres et les classes moyennes, il faut mettre à contribution les plus riches ».

Le modèle proposé par l’économiste français et les chercheurs suggère des taux d’imposition allant jusqu’à 90 % pour les revenus les plus élevés. Thomas Piketty a expliqué : « 90 %, c’était ce qui a été utilisé par Franklin Roosevelt aux États-Unis de 1930 à 1980. Toutes les données historiques montrent que, non seulement, le capitalisme américain ne s’est pas effondré, mais cela correspondait en vérité à une période de prospérité maximale en termes de productivité et de croissance, par rapport aux autres pays. La prospérité des États-Unis à l’époque s’explique bien plus par l’avance éducative et la productivité de la main-d’œuvre que par des inégalités extrêmes ».

Il a conclu : « Ce qui me rend optimiste, c’est que ce ne sont pas seulement les expériences historiques réussies de fortes réductions des inégalités durant une période de grande prospérité qui s’annoncent, mais aussi qu’il existe aujourd’hui une demande de justice climatique et économique, particulièrement émanant des pays du Sud, ce qui va créer un puissant mouvement qu’il faudra entendre en Europe ».