États-Unis : le livre « Regime Change » ravive les craintes d’une taupe à la Maison-Blanche
Le livre « Regime Change – Inside the Imperial Presidency of Donald Trump », écrit par Maggie Haberman et Jonathan Swan, couvre plus de 400 pages et décrit la première année du second mandat de Donald Trump. Les auteurs indiquent avoir conduit plus de 1000 entretiens avec des interlocuteurs de divers cercles du pouvoir trumpiste entre le printemps 2023 et le printemps 2026.
Ce portrait de l’intérieur d’une présidence atypique est réalisé par Maggie Haberman et Jonathan Swan, deux journalistes politiques qui suivent Donald Trump depuis plus de dix ans pour le réputé journal américain The New York Times.
« Regime Change – Inside the Imperial Presidency of Donald Trump » se présente comme un récit intime et révélateur de la présidence la plus radicale et la plus lourde de conséquences de l’ère contemporaine, selon son éditeur. Cet ouvrage de plus de 400 pages couvre la première année du second mandat de Donald Trump, un mandat décrit comme « affranchi de nombreuses contraintes qui limitaient encore le premier ».
Les auteurs dépeignent une présidence où les garde-fous institutionnels se sont progressivement érodés : les généraux, appelés « les adultes dans la pièce », qui lui opposaient des refus lors de son premier mandat auraient quitté la scène, tandis que les juristes restés en poste auraient appris à « choisir leurs batailles ». L’administration est accusée de contourner, voire de bafouer ouvertement certaines décisions de justice, et le président est présenté comme s’arrogeant des pouvoirs autrefois contrôlés par le Congrès.
La publication du livre ravive les spéculations sur l’existence d’une ou plusieurs « taupes » au sein de la Maison-Blanche, susceptibles de livrer aux journalistes des détails très précis des réunions sensibles. Il est également probable qu’elles aient enregistré des conversations secrètes lors de réunions politiques importantes à la Maison-Blanche.
Dans les couloirs du pouvoir, chaque révélation précise – dialogues rapportés mot à mot, descriptions des humeurs du président, comptes rendus de la Situation Room (la salle la plus secrète de la Maison-Blanche, où, par exemple, le Président Obama a dirigé l’opération militaire pour éliminer Oussama Ben Laden) – nourrit le soupçon.
Les collaborateurs cherchent à savoir qui parle, à quel niveau de responsabilité, et dans quel but : règlement de comptes, volonté de se protéger, ou choix délibéré de documenter ce second mandat ? Officiellement, l’exécutif dénonce des fuites « anonymes » et des récits jugés partiaux. Toutefois, en interne, la question de la loyauté des membres du cabinet et des proches de Trump est plus que jamais centrale. Les rumeurs de « chasse aux fuites » se multiplient, avec des briefings restreints, des cercles de confiance resserrés et, parfois, la crainte que chaque réunion puisse se retrouver, quelques mois plus tard, dans les pages d’un livre.
Les auteurs expliquent sur le site du New York Times avoir travaillé principalement entre le printemps 2023 et le printemps 2026, période durant laquelle ils ont mené plus de 1000 entretiens avec des interlocuteurs issus de tous les cercles du pouvoir trumpiste : responsables de campagne, membres de l’équipe de la Maison-Blanche, hauts fonctionnaires des ministères et agences, anciens collaborateurs, donateurs, élus, amis et partenaires d’affaires.
Une large part de ce travail s’est faite selon la règle du « deep background » : les informations peuvent être utilisées, mais sans identifier la source, ce qui est au cœur des pratiques de couverture des présidences américaines.
Les auteurs soulignent également qu’ils ont systématiquement tenté de joindre les personnes citées afin de leur offrir la possibilité de présenter leur version des faits. Lorsqu’ils reproduisent des citations directes, celles-ci proviennent soit de la personne elle-même, soit d’un témoin direct, soit de notes, enregistrements ou transcriptions contemporains des événements.
Lorsqu’ils paraphrasent, ils précisent que les témoins ne se souvenaient plus des mots exacts, mais concordaient sur le sens du message. En cas de divergences entre plusieurs récits d’une même scène, les passages contestés ont généralement été retirés.
Dans certains cas, les auteurs indiquent avoir tranché en fonction de la fiabilité des sources, établie au fil de longues années de suivi de Donald Trump et de son entourage. Ils rappellent enfin avoir parlé à de nombreuses reprises avec le président lui-même dans le cadre de leur travail quotidien, et qu’il a accordé un entretien d’une heure consacré à ce livre le 16 mars 2026.
Au fil des pages, Regime Change dresse le portrait d’un président décrit comme « prêt à prendre des risques majeurs », pouvant bouleverser les marchés mondiaux ou contribuer à la chute de dirigeants étrangers. Ce président est obsédé par la décoration de la Maison-Blanche et par l’envie de laisser des traces dans l’histoire américaine. Le livre révèle, entre autres, les coulisses de la construction de sa salle de bal ou de son Arche à Washington.
Il raconte de grandes histoires politiques mais dévoile aussi les petites manies d’un président américain qui, par exemple, est surpris un matin avec un pot de colle forte à la main dans le bureau ovale par sa porte-parole Karoline Leavitt. En fait, Donald Trump aime tant les dorures qu’il colle lui-même des éléments de décoration dorés sur une des cheminées du bureau présidentiel.
Le livre consacre une section entière au retour de l' »affaire Epstein » au cœur du second mandat Trump, un véritable caillou dans la chaussure du Président, en montrant comment le dossier a semé la panique politique à la Maison-Blanche.
Selon les premiers extraits et comptes rendus disponibles, les auteurs décrivent notamment des « discussions internes sur la publication massive des ‘Epstein Files’ et les risques d’embarrasser le président, ainsi que le rôle de JD Vance, présenté comme favorable à la divulgation intégrale des documents tout en cherchant à protéger Trump via une stratégie médiatique calibrée ».
Le livre invite alors le lecteur à pénétrer au cœur de la Situation Room et à suivre les délibérations secrètes du Bureau ovale, notamment lors des décisions ayant conduit à une nouvelle guerre au Moyen‑Orient, à la fermeture temporaire de la frontière, au déploiement massif de la Garde nationale dans plusieurs villes et à des opérations musclées menées par les services de l’immigration contre des manifestants.
Les journalistes décrivent également une utilisation du ministère de la Justice comme instrument de représailles contre des opposants politiques, et une fonction présidentielle transformée en vecteur de profit et d’intérêt personnel.
Les auteurs recourent à une expression forte : celle d’un « président impérial », agissant presque exclusivement par instinct, dans un environnement où les contre-pouvoirs institutionnels apparaissent de plus en plus affaiblis.
Ils insistent sur une « ironie historique » : loin d’avoir affaibli Trump, les mises en accusation, condamnations, tentatives d’assassinat, et années d’exil l’auraient renforcé, le rendant, selon eux, « plus puissant, plus vindicatif et plus enclin au risque que n’importe quel président de l’histoire moderne des États-Unis ».
Dans ce contexte, Regime Change consacre une place importante aux rivalités internes au sein du camp républicain. Donald Trump ne peut se représenter pour un troisième mandat, donc l’après-Trump est déjà à l’esprit des futurs candidats.
Trump, qui aime jouer avec cela et n’hésite pas à humilier ses éventuels successeurs, est cité dans l’ouvrage, notamment lors d’un dîner avec le magnat des médias Rupert Murdoch, où Donald Trump aurait demandé, en présence de JD Vance et du chef de la diplomatie Marco Rubio, lequel des deux le patron de presse préférait. Ce type de scène est analysé comme révélateur des tensions autour de la succession au sein du mouvement trumpiste.
Pour les observateurs, la combinaison de ces éléments – enquête fouillée sur une présidence décrite comme « impériale », montée en puissance du vice-président et lutte larvée pour l’héritage politique – alimente un climat d’incertitude.
Cette longue enquête interroge autant la solidité des institutions américaines que la trajectoire future de la droite conservatrice.
C’est dans ce paysage que le livre de Haberman et Swan cherche à s’imposer : comme un récit détaillé d’un « changement de régime » survenu, non pas à l’étranger, mais au cœur même de la démocratie américaine.
