FTTH : Le textile tunisien ne se prépare pas à évoluer
L’industrie textile tunisienne affiche une valeur d’exportations dépassant les 3 milliards de dollars, hors textile technique, et un milliard de dollars d’activité industrielle et commerciale sur le marché local. Le plan présenté par la Fédération tunisienne du textile et de l’habillement vise une hausse de 20 % des exportations à l’horizon 2030 et de 50 % à l’horizon 2036.
Face aux nouveaux défis technologiques, logistiques et économiques, l’industrie textile tunisienne évolue. Décidée à affronter les enjeux d’un contexte économique mondial de plus en plus incertain et de marchés de plus en plus instables, le secteur amorce une rupture de modèle. Pour la Fédération tunisienne du textile et de l’habillement (Ftth), ce ne sont pas des contraintes, mais des opportunités que l’ensemble de l’écosystème peut saisir. Avec des ambitions mesurées, les projets identifiés par la fédération visent plusieurs priorités, notamment une IA souveraine pour le secteur, une stratégie de rebranding et un fonds de modernisation industrielle.
**La Presse** — Pilier de l’industrie manufacturière tunisienne, l’industrie du textile et de l’habillement, l’un des plus grands pourvoyeurs d’emplois et de devises, se prépare à un changement de cap. Récemment, la FTTH a présenté une feuille de route pour la prochaine décennie lors d’une conférence de presse. Le plan d’action proposé repose sur un diagnostic partagé : le textile tunisien doit évoluer en abandonnant un modèle basé sur les bas coûts au profit d’un modèle axé sur la durabilité et l’innovation. Cette transformation nécessite l’engagement de tous les acteurs publics, privés et financiers.
**S’adapter aux changements**
Haithem Bouagila a présenté le bilan d’un secteur qui a longtemps surperformé. En tant que l’un des principaux employeurs manufacturiers en Tunisie, avec des exportations dépassant 3 milliards de dollars (hors textile technique) et un milliard de dollars d’activité industrielle et commerciale sur le marché local, ce secteur, dont le principal débouché est l’Europe, a un poids économique important.
Cependant, d’après le président de la Ftth, cette performance pourrait être compromise sans une transformation profonde du modèle. «Le monde qui a fait notre succès n’existe plus : pandémie, guerres, tensions logistiques, réchauffement climatique, nouvelles exigences des consommateurs… tout a changé. Les marques ne cherchent plus seulement le coût le plus bas ; elles désirent la proximité pour réduire les délais, améliorer la réactivité et suivre des tendances développées en quelques semaines. Elles recherchent également traçabilité, transparence et durabilité, des exigences de leurs clients et des nouvelles réglementations», a-t-il déclaré. Bouagila souligne que, bien que le secteur soit fort en volume, il stagne en valeur. La qualité de la production n’est pas remise en question, mais une faible part de la valeur créée est captée localement.
Le secteur fait face à une concurrence dure face aux pays du Sud-Est asiatique et à d’autres producteurs à faibles coûts. Entre la dépendance aux matières premières importées, qui augmentent les coûts, et l’image d’un secteur jugé peu attractif pour les jeunes talents, l’industrie souffre moins d’un problème de main-d’œuvre que d’un problème de modèle, a-t-il expliqué.
Pour changer la situation, la fédération propose trois ruptures majeures : passer d’un modèle fondé sur le coût à un modèle axé sur la valeur grâce à la montée en gamme et à l’innovation ; évoluer d’une logique de volume à une logique de spécialisation en misant sur la réactivité, la performance et la durabilité ; et renforcer la résilience en diversifiant les marchés et en sécurisant les approvisionnements pour réduire les dépendances.
Le plan de la fédération repose sur ces trois transformations profondes. Selon Bouagila, l’objectif à l’horizon 2036 est de faire de la Tunisie, en premier lieu, une plateforme textile premium, agile, durable et proche pour l’Europe ; en second lieu, une référence euro-méditerranéenne pour le textile technique et médical ; et enfin, un secteur intelligent grâce à une IA souveraine collective, projet déjà engagé et alimenté par les données des industriels.
«En un mot, nous visons à ce que le textile tunisien ne soit plus un atelier choisi par défaut, mais un partenaire recherché pour son excellence», a-t-il déclaré. L’exécution du plan se fera en deux phases. À court terme (2026-2027), les efforts se concentreront sur l’IA souveraine, le rebranding du secteur, la formation 4.0, le développement de textiles techniques, ainsi que sur la création d’un fonds de modernisation qui sera soumis au gouvernement et aux institutions financières. À moyen terme (2028-2030), l’accent sera mis sur l’intégration de la chaîne de valeur, la diversification des marchés et la durabilité. Chaque filière du secteur disposera de sa propre feuille de route.
Ce plan, qui nécessite l’implication de toutes les parties prenantes, sera doté d’une gouvernance spécifique, avec un comité de pilotage pour suivre l’avancement des projets. Sur le plan chiffré, le plan vise notamment une augmentation de 20 % des exportations d’ici 2030 et de 50 % d’ici 2036 ; une hausse de 25 % de la valeur ajoutée locale ; une part des textiles techniques atteignant 45 % du volume et de la valeur du secteur ; une progression de 30 % des emplois qualifiés et des investissements cumulés estimés à 1,35 milliard d’euros sur dix ans.
**Six réformes prioritaires**
S’adressant aux acteurs publics, Bouagila a proposé six réformes concrètes et urgentes pour soutenir ce plan d’action et renforcer la compétitivité des industriels.
Il a évoqué la nécessité de revoir le coût du financement pour l’adapter aux investissements industriels lourds, avec des délais de grâce prenant en compte les cycles longs de l’industrie ; réformer le cadre fiscal pour encourager les investissements technologiques et durables ; optimiser les procédures douanières et logistiques pour améliorer la réactivité des entreprises ; moderniser le Code des changes ; adapter le droit du travail aux réalités du secteur ; et simplifier radicalement le parcours de l’investisseur industriel afin d’accélérer les projets. Bouagila a également annoncé un projet que la fédération juge crucial : la création d’un Fonds national de modernisation industrielle.
«Cela peut sembler un rêve aujourd’hui, mais nous allons nous battre pour le réaliser. Ce fonds serait construit en collaboration avec la profession, le gouvernement et les institutions financières internationales. Ce n’est pas une dépense, mais l’investissement le plus stratégique que notre pays puisse réaliser pour préserver les emplois existants et en créer de nouveaux, de meilleure qualité», a-t-il affirmé.
Il a ajouté : «Le partenariat que nous proposons est véritablement gagnant-gagnant. Vos réformes structurelles et nos investissements industriels se renforcent mutuellement pour servir la croissance, l’emploi et le rayonnement international de la Tunisie». Bouagila a encouragé les industriels à s’impliquer pleinement dans ce projet fédérateur.
Mettre fin à la concurrence stérile entre entreprises et se rassembler autour d’un objectif commun est, selon lui, une condition essentielle de réussite. «Unissons plutôt nos forces. Optons pour les achats groupés, les conteneurs mutualisés, le partage des stocks et les clusters spécialisés par métier», a-t-il insisté.
Il a également appelé les industriels à partager leurs expériences innovantes et à oser la transition vers le haut de gamme, le luxe et les produits à forte technicité.
Enfin, aux partenaires financiers, le message était tout aussi clair : rejoindre cette dynamique revient à investir dans une transition industrielle porteuse d’avenir. Fonds de modernisation, plateforme dédiée aux textiles techniques et médicaux, transition vers un bas carbone, académie textile 4.0 : autant de projets qui témoignent, selon lui, de la volonté d’organiser le secteur tout en capitalisant sur les atouts de la Tunisie.
