Tunisie

« Les remparts interdits » de Kamel Essoussi : une vie, une ville, une époque.

« Les remparts interdits » est le premier roman de Kamel Essoussi, publié aux éditions Sikelli. Ce livre aborde des thèmes intimes et sociologiques, offrant une réflexion sur la création littéraire.


« Les remparts interdits » est le premier roman de Kamel Essoussi. Publié aux éditions Sikelli, cet ouvrage se lit sous deux angles principaux : l’un intime, l’autre idéologique et sociologique, avec une réflexion approfondie sur la création littéraire.

La Presse — « Les remparts interdits » raconte d’abord l’histoire d’Ameur et Selima, un couple dont les liens semblent ténus, à l’exception d’un mariage que le lecteur, tout comme l’entourage des personnages, peine à comprendre. Ameur vient d’un milieu proche de la bourgeoisie soussienne, exerçant un métier de médecin avec succès, très apprécié, voire idolâtré par son entourage, et passionné par la musique et les voyages. Selima, en revanche, est issue d’une famille très modeste, sans culture ni manières.

« Elle l’aimait à sa manière, possessive mais efficace », écrit Kamel Essoussi. Au fur et à mesure de l’histoire, cet amour s’avère destructeur. Le contrôle que Selima exerce sur son mari va « jusqu’au délire fusionnel qui confine à la paranoïa ». Elle se considère comme la seule propriétaire de lui, « s’accapare » de lui, et l’isole de sa famille et de ses amis.

Cette peur de perdre son mari et son besoin constant de sécurité affective la réduisent à « une présence toxique », une « géolière qui l’enfermait dans son monde à elle platement désert et froid ». Si une phrase pouvait résumer cette relation maritale, ce serait : « Elle croyait l’aimer, il se croyait libre, ils s’enchaînaient. »

Avec le temps et la maladie, la souffrance d’Ameur ne fait que croître. Ses aspirations sont désormais limitées à « récupérer les gestes, les odeurs, les goûts et les rêves… ».

Une prise de position explicite

Tout roman est censé raconter une histoire bien ficelée, avec une intrigue, du suspense, des émotions et des messages subtils émanant du déroulement des évènements. Cependant, un écrivain part souvent de ses propres ressentis et des observations de son époque pour bâtir la trame narrative de son texte. Deux questions émergent alors en abordant le livre de Kamel Essoussi. Quelle connaissance de la société tunisienne peut-on en retirer ? Et dans quelle mesure l’auteur exprime-t-il ses appréhensions, ses idéaux et ses positions ? Au-delà des conflits conjugaux de Selima et Ameur, « Les remparts interdits » dresse le portrait de Sousse, mettant en lumière sa société, en particulier ses couches dominantes. L’action s’étend du Krib à la capitale, centrée sur Sousse-ville et Hergla, se déroulant de la veille de la Révolution jusqu’à l’apogée du pouvoir islamiste.

D’une manière générale, aucune œuvre littéraire, y compris celles de Balzac, ne raconte des évènements de manière neutre ou désengagée. Des indices trahissent toujours la mentalité de l’auteur et révèlent une contestation délibérée de la réalité.

À travers les personnages et même ses commentaires explicites, Kamel Essoussi dénonce fermement l’ère du régime islamiste en Tunisie. Il évoque d’abord la Révolution qui a mis un terme aux « années grises de la dictature ». Des promesses de réformes démocratiques et d’une plus grande ouverture sur le monde ont été faites. S’ensuit une désillusion avec la résurgence des mentalités archaïques que le pouvoir islamique a légitimées.

L’auteur critique le discours stéréotypé des imams, « l’enfance volée » par une éducation trop rigide, le bonheur de vivre sacrifié au nom de normes imposées, et l’épanouissement psychologique et sexuel étouffé, le tout sur fond d’une « crise économique sans précédent ». Ce constat accablant, Kamel Essoussi l’illustre en rappelant des faits divers ayant défrayé la chronique une dizaine d’années auparavant.

Face à cette désorientation politique et morale, l’auteur propose une vision alternative et des valeurs. Ce roman, porteur d’une idéologie manifeste et assumée, se transforme en une œuvre de communication. Il célèbre le bonheur de vivre, même à travers des plaisirs simples : « La musique était la morphine et la thérapie », les clubs de chant étant « une cure de jouvence ».

Si la couverture du livre affiche les murailles de la médina de Sousse, espace narratif principal, la symbolique du titre dépasse le sens littéral du « rempart ». Cela pourrait faire référence à la muraille impénétrable dressée par Selima pour enfermer son mari, pensant le protéger. Dans un sens plus large, cela évoque également les contraintes sociales et les mentalités figées des politiciens islamistes qui ont voulu embrigader le peuple, convaincus de bien agir. L’histoire de ce couple pourrait alors être une allégorie de cet ancien régime qui a étouffé les Tunisiens, menant le pays à la quasi-destruction, non pas par malveillance, mais par ignorance et possessivité.

Une réflexion sur l’acte d’écrire

Étant le premier livre de Kamel Essoussi, « Les remparts interdits » offre également des méditations sur la création littéraire. Abdallah, le frère d’Ameur, est connu pour ses publications percutantes sur les réseaux sociaux. Il se lance finalement dans « l’aventure du roman », oscillant entre « la difficulté de la tâche d’écrire » et « la jouissance ». Ce qui est intrigant, c’est que son propre livre s’inspire de l’histoire de Selima et Ameur. À travers le texte en cours d’écriture inséré dans le récit, Abdallah sert de reflet à Kamel Essoussi lui-même. Cette mise en abyme fait penser à « Les faux-monnayeurs » d’André Gide, où l’un des personnages, Édouard, écrit un roman portant le même titre que l’œuvre réelle. Par ce procédé autoréflexif, Kamel Essoussi semble vouloir se représenter à nouveaux frais pour mieux comprendre sa démarche. Il commente sa propre méthode de construction : « Je crois qu’un roman pousse à imaginer et transcrire avec justesse et profondeur les sentiments des personnages », précise-t-il par la voix d’Abdallah. « C’est s’introduire dans leur chair et leur chaos en inventant une histoire avec tête et queue. »

Kamel Essoussi souligne, toujours à travers les réflexions de son protagoniste, qu’un roman est « une pure œuvre de l’esprit où les personnages sont malléables à merci, corvéables ou idéalisés à volonté ». Ce jeu de miroir entre la réalité et la fiction crée un effet d’immersion pour le lecteur.

Il encourage ce dernier à se détacher des habitudes de lecture passives pour interroger les conventions narratives traditionnelles ainsi que le processus créateur de l’œuvre qu’il est en train de découvrir.

En partant de la vie d’un couple avec des aspects apparemment anodins, Kamel Essoussi nous entraîne vers des horizons de plus en plus vastes. Le livre est à la fois accessible et profond, avec un style fluide, des touches d’humour subtilement intégrées et des dialogues réalistes et poignants. Il continue certainement de résonner dans l’esprit du lecteur, bien après la dernière page.