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«Â J’ai honte de mon pays »Â : à Dallas, l’ICE multiplie expulsions et matchs.

Le 19 juin, à Dallas, quatre avions ont déposé des détenus, établissant un record selon John. Les États-Unis ont expulsé entre 600 et 680 000 personnes en situation irrégulière en 2025, tandis que la France en a expulsé environ 22 000 sur la même période.

De notre envoyé spécial à Dallas (Texas),

À Dallas, comme dans toutes les villes accueillant la Coupe du monde, l’ambiance festive du football est palpable. Après avoir exploré Los Angeles dans tous les sens, et avoir fait un bref détour par Kansas City pour assister à un triplé historique de Messi tout en contournant un mollet, nous avons décidé de poser nos bagages ici pour respirer l’air d’un Texas à la fois fascinant et interrogateur.

Cependant, alors que des supporters étrangers, qu’ils soient Anglais, Croates, Mexicains ou Coréens, célèbrent leur passion au stade d’Arlington, devant les écrans géants en centre-ville ou lors de spectacles de rodéo, certains habitants ne semblent pas vraiment intéressés par le football. C’est le cas de John, 34 ans, membre de divers groupes militants tels que les « Democratic Socialists of America » et le « Movimiento », qui est pourtant un fervent amateur de sport, et fier de vivre dans une ville qui « dispose de cinq grandes équipes dans les cinq sports les plus populaires aux États-Unis ».

« J’aimerais m’intéresser à la Coupe du monde, mais comment peut-on penser à cela quand on voit ce qui se passe ici en même temps ? », déclare-t-il les yeux dans le vide. « Ici », c’est l’aéroport de Love Field, le deuxième de la ville en termes de taille et d’importance, après l’aéroport international de Fort Worth. Bien que la majorité des supporters transitent par ce dernier, Love Field reste une plaque tournante pour les vols domestiques durant le Mondial.

Un ballet étrange près des terminaux de Love Field

A quelques centaines de mètres des terminaux, dans une partie plus reculée de l’aéroport, loin des regards des fans, nous découvrons un autre aspect de l’Amérique de Donald Trump. Armé de son téléobjectif Nikkon, John observe un ballet inhabituel sur le tarmac, un peu à l’écart. Cela concerne les avions utilisés par l’ICE, la police de l’immigration, pour renvoyer soit directement les sans-papiers vers l’étranger, soit pour les déposer à Dallas avant de les transférer dans l’un des trois centres de détention du Texas, l’État qui « accueille » le plus grand nombre de détenus du pays. Des proportions gigantesques, puisque 25 à 30 % des sans-papiers devant être expulsés sont enfermés dans la région.

Après trois heures d’attente à scruter le ciel depuis son poste d’observation, sur le rooftop du parking C de Love Field, les yeux rivés sur FlightAware, une application similaire à FlightRadar, un premier avion attire l’attention de John. « Vous voyez cet avion de la compagnie Eastern Air qui s’approche du parking ? C’est probablement celui dont mon informateur, qui travaille dans un autre aéroport, m’a parlé. »

C’est en effet sur ce parking privé d’une autre compagnie aérienne (Atlantic Aviation) que les détenus transitent dans un grand secret depuis le retour de Trump au pouvoir. « Atlantic Aviation ne réalise pas les vols elle-même, mais fournit les infrastructures et les services nécessaires pour leur fonctionnement. Nous estimons qu’une entreprise locale ne devrait pas participer à ce système de déportation », s’emporte le jeune homme.

Les membres du collectif « El Movimiento » mettent un carton rouge à la compagnie Atlantic Aviation qui prête ses parkings pour faire transiter les détenus étrangers.
Les membres du collectif « El Movimiento » mettent un carton rouge à la compagnie Atlantic Aviation qui prête ses parkings pour faire transiter les détenus étrangers.  - Aymeric LE GALL

48 détenus pieds et poings liés descendent d’avion

Alors que cet avion — également utilisé pour ses vols commerciaux — arrête sa course, trois bus garés depuis plusieurs heures à proximité se mettent en position au pied de l’appareil. Des personnes s’affairent à installer l’escalier par lequel descendent des hommes vêtus de noir (« les agents de l’ICE », assure John, les yeux rivés sur l’écran de son appareil photo, zoom à plein réglage).

L'avion de la Eastern Air vient de se garer sur le parking d'Atlantic Aviation et les bus se mettent en position pour accueillir les détenus.
L’avion de la Eastern Air vient de se garer sur le parking d’Atlantic Aviation et les bus se mettent en position pour accueillir les détenus.  - Aymeric LE GALL

Il faut encore patienter un bon quart d’heure avant de voir d’autres personnes descendre, visiblement solidement attachées aux mains et aux pieds, se dirigeant vers les bus de transit. Ils sont au nombre de 48.

John nous explique que l’ Immigration and Customs Enforcement collabore étroitement avec CSI Aviation, une société privée qui sous-traite par la suite les opérations de transport de détenus à plusieurs compagnies aériennes domestiques (Eastern Air, Air Wisconsin et GlobalX) ou de jets privés (Atlantic Aviation et Signature Aviation). C’est d’ailleurs sur l’une de ces compagnies aériennes que la sélection anglaise a voyagé le 13 juin dernier.

Ces compagnies n’hésitent pas non plus à proposer leurs services aux supporters de football et à tirer parti de l’attention médiatique générée par le Mondial sur les réseaux sociaux.

L’étrange contraste de la ville de Dallas avec l’ICE

Tout cela avec la complicité des autorités locales et de la ville de Dallas, laquelle possède l’aéroport de Love Field, le « Champ de l’amour » en français. Pas de quoi rire ou pleurer. « Certains élus affirment s’opposer à l’ICE, mais lorsqu’on leur demande d’agir concrètement, rien ne se passe, déplore notre observateur de l’ICE. Si les responsables politiques sont réellement opposés à ces opérations, pourquoi continuent-elles à se dérouler sur des infrastructures publiques ? »

Comme nous l’avons constaté quelques jours auparavant à Los Angeles, lors d’une patrouille anti-ICE avec les membres de l’Union del Barrio, les villes dirigées par les démocrates semblent jongler entre critiques publiques de la politique migratoire de Trump d’un côté et soutien, plus ou moins direct, aux opérations de nettoyage de l’autre.

Ces pratiques ne sont pas propres aux États-Unis, la France organisant également le retour d’immigrés illégaux dans leur pays par voie aérienne. Néanmoins, les proportions diffèrent : alors que la France expulse environ 22 000 personnes en situation irrégulière en 2025, les États-Unis en ont renvoyé entre 600 000 et 680 000 sur la même période. Rapporté à la population totale, la France réalise en moyenne 0,32 expulsion pour 1 000 habitants, contre 1,31 pour les États-Unis.

Pour la seule journée du 19 juin à Dallas, pas moins de quatre avions ont déposé des détenus, un record selon John, qui semblait éprouvé à la fin de la journée. « Après, je ne peux pas encore vous dire si c’est une exception ou une tendance générale, signe d’une accélération. Quoi qu’il en soit, nous n’avions jamais vu ça auparavant », souffle-t-il. Les détentions et expulsions se poursuivent tranquillement en pleine Coupe du monde, les opérations de l’ICE se déroulant simplement loin des stades et des zones de fans.

« Trump ment éhontément », déclare le Pasteur Folkerth

« Ils ont suffisamment de travail ailleurs pour ne pas risquer de faire ça près des stades et provoquer un nouveau scandale international », racontait quelques heures plus tôt Ella, qui parcourt régulièrement les quartiers ciblés par l’ICE pour documenter leurs actions. « Nous constatons souvent des arrestations au petit matin, lorsque les gens partent travailler. Quand cela se passe à six heures du matin devant des immeubles ou sur le chemin du travail, il est difficile de croire que l’on cible principalement des trafiquants ou des criminels », explique-t-elle.

De l'autre côté du rooftop du Parking C, Dallas apparaît en majesté.
De l’autre côté du rooftop du Parking C, Dallas apparaît en majesté.  - Aymeric LE GALL

C’est pour contrecarrer ces raccourcis que John consacre une grande partie de sa vie à cet « espionnage » quotidien depuis plusieurs mois. « Mon pays et son président me font honte et me donnent envie de pleurer », confie-t-il en rangeant son appareil photo après le départ des bus du parking d’Atlantic Aviation. Sur le chemin de sa voiture, nous apercevons, de l’autre côté du rooftop, la ceinture scintillante des gratte-ciel de Dallas. Nostalgique, John ne peut s’empêcher de ruminer. « Nous avons une si belle ville, toutes les communautés du monde y sont réunies. Et juste derrière nous, l’ICE déporte ces pauvres gens… J’ai mal au cœur. »