Sous pression, Cuba s’ouvre à l’économie de marché : fin du régime communiste ?
Cuba subit sa plus profonde transformation économique depuis 1959, approuvée par le parlement après le feu vert du Comité central du Parti communiste cubain. La population souffre de coupures de courant généralisées, de pénuries d’eau potable, de nourriture et de médicaments, tandis que le blocus pétrolier américain exacerbe la crise économique.
C’est une révolution significative pour l’île de Cuba. Bien que le pays ne change pas de dirigeants et que le Parti communiste demeure au pouvoir, le système économique subit sa plus profonde transformation depuis l’établissement du régime en 1959.
« La réalité nous impose des changements urgents et nécessaires », a affirmé récemment le président Miguel Diaz-Canel devant le Comité central du Parti communiste cubain. « Il est impossible de les remettre à plus tard », a-t-il ajouté. La plus haute instance du parti a donné son accord pour un ensemble de réformes visant à libéraliser l’économie, aujourd’hui validé par le parlement. Raul Castro, ancien dirigeant, âgé de 95 ans et sans fonction officielle, a également soutenu ce changement urgent.
**Effondrement**
L’économie cubaine est en crise. La population fait face à des coupures de courant généralisées, des transports presque paralysés, ainsi qu’à des pénuries de nourriture, de carburant, d’eau potable et de médicaments. L’île est sous embargo américain depuis 1962, renforcé par un blocus pétrolier strict.
« Ce n’est pas simplement un maquillage ou une adaptation à un contexte changeant », analyse Frédéric Louault, professeur à l’Université Libre de Bruxelles. « Dans ce cas-ci, c’est un enjeu de survie pour le régime qui a bien compris qu’il fallait procéder à des transformations structurelles et profondes de l’organisation économique pour tenter de maintenir le régime en place ».
**Sociétés commerciales**
Parmi les réformes approuvées, on note la transformation des entreprises d’État en sociétés commerciales, l’autorisation d’entreprises privées de plus de 100 salariés, la participation de capitaux étrangers dans le secteur privé et l’ouverture de comptes en devises pour les particuliers. L’agriculture, le tourisme, le secteur bancaire et le marché des changes seront ouverts à l’investissement privé, national ou étranger. Les négociations salariales au sein des entreprises seront désormais autorisées.
Ces réformes ne sont pas les premières, mais elles amplifient considérablement les concessions faites jusqu’ici au dogme de l’économie socialiste. En 2021, des petites et moyennes entreprises de moins de 100 salariés avaient été autorisées pour répondre à la crise et au mécontentement social. Aujourd’hui, ces PME sont plus de 10 000 et emploient un tiers de la population active à Cuba.
**Un train tous les 16 jours**
Cependant, depuis janvier, le blocus pétrolier imposé par les États-Unis a désorganisé le pays : les stations-service sont à sec et les transports sont presque à l’arrêt. Les trains reliant La Havane aux villes de l’est ne circuleront plus que tous les 16 jours, contre environ trois fois par semaine auparavant. À La Havane, les bus municipaux ont presque disparu. La plupart des habitants n’ont d’autre choix que de marcher jusqu’à leur travail ou leur école, sous une chaleur atteignant près de 40 °C. Le carburant se négocie à environ 8 dollars le litre sur le marché noir, rendant les trajets en taxi très onéreux pour la majorité des fonctionnaires.
« La pression exercée par l’administration Trump est peut-être l’élément d’explication le plus important », souligne Frédéric Louault. « Mais ce n’est pas le seul élément à considérer. Il existe des facteurs géopolitiques plus larges, surtout depuis la crise du Covid qui a fortement fragilisé l’économie cubaine, ainsi que des facteurs internes, reflétant une sclérose du régime cubain. Le président Díaz-Canel lui-même admet que cette sclérose a des causes externes, mais que le régime cubain porte aussi une partie de la responsabilité ».
**Les menaces de Donald Trump**
Washington cherche ouvertement à imposer un changement de modèle économique à Cuba. Donald Trump considère que l’île représente « une menace extraordinaire » pour la sécurité nationale des États-Unis, ayant déjà menacé d’ »en prendre le contrôle ». Il bénéficie du soutien fort des Cubano-Américains qui militent pour un changement de régime orchestré par les États-Unis.
> Cela fait un moment que l’étiquette communiste n’a plus beaucoup de sens à Cuba, qui a pour modèle la Chine ou le Vietnam.
Ce changement de modèle s’est-il materialisé aujourd’hui ? Pour Frédéric Louault, le tournant idéologique a déjà eu lieu : « Cela fait un moment que l’étiquette communiste n’a plus beaucoup de sens à Cuba. Le régime s’inspire de la Chine, du Vietnam ou d’autres pays qui ont profondément transformé leur système économique. Ces régimes autoritaires ont tenté de tirer profit de cette transformation tout en conservant leur domination, en s’appuyant sur une adaptation de l’économie pour résister aux pressions extérieures ».
Privée d’une base idéologique solide, la classe dirigeante cubaine tente de s’accrocher aux succès historiques du système. Le professeur de l’ULB note : « Le régime cubain essaie de mettre en avant certains héritages de la révolution, notamment en matière de santé ou d’éducation, qui ont été des points forts de la révolution cubaine, appelés les acquis de la révolution. Cependant, la population est consciente que ces acquis s’effondrent, Cuba nécessitant de l’aide extérieure pour faire fonctionner ses hôpitaux, et son système éducatif ne parvenant plus à maintenir un niveau de performance satisfaisant ».
**Aide humanitaire bloquée**
La détérioration catastrophique des conditions de vie sur l’île se manifeste par la dépendance de la population à l’aide humanitaire étrangère. Toutefois, le blocus pétrolier entrave même la distribution de l’aide, faute de carburant. Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a appelé les États-Unis à lever ce blocus : « Des enfants meurent parce que les médecins n’ont pas accès aux fournitures médicales et aux médicaments essentiels. C’est inacceptable ».
« Le régime cherche avant tout à atténuer les effets humanitaires de la crise économique, parce que la situation est terrible pour la population », souligne Frédéric Louault. « Le pays est littéralement asséché économiquement, que ce soit en termes de ressources énergétiques, de production alimentaire ou d’accès à la nourriture. Il n’y a pas de perspectives à court et moyen terme pour le régime s’il n’y a pas de réforme et de signaux forts envoyés à l’extérieur ».
**Libéralisation, mais pas démocratisation**
Pour l’instant, cette libéralisation économique n’est pas accompagnée d’une libéralisation politique. « Il n’y a clairement pas de libéralisation du régime. Actuellement, tout est piloté par le haut. Ce sont les membres du Parti communiste cubain au pouvoir qui contrôlent le rythme de toutes les réformes, qu’elles soient économiques ou politiques, » constate Frédéric Louault.
Cependant, il estime que « la libéralisation de l’économie devrait entraîner une accélération de celle du régime, provoquant une transformation interne qui ne deviendra pas forcément démocratique. Mais le régime devra aller un peu plus loin en accordant davantage d’attention aux droits humains, à la libéralisation politique, et en ouvrant la voie à une compétition politique, et pas seulement à une compétitivité économique accrue. Peut-être qu’une certaine forme d’opposition tolérée pourrait émerger? Nous sommes encore très loin d’élections compétitives, ou d’une perte de contrôle de l’exécutif sur les moyens de communication, par exemple. Toutefois, cette ouverture de l’économie cubaine devrait, en fin de compte, entraîner une ouverture du régime en perspective d’une démocratisation ».
Pour l’instant, beaucoup d’incertitudes demeurent concernant le calendrier et les modalités des réformes annoncées. Frédéric Louault note « une certaine inquiétude de la population qui craint que cela ne soit que des discours, que le calendrier des réformes soit très lent, et que finalement, derrière ces annonces impressionnantes, le régime ne change que partiellement et qu’il faille des décennies pour observer une véritable amélioration des conditions de vie ».
**La Chine et la Russie gagnantes ?**
Les États-Unis surveillent de près l’ouverture du marché cubain aux investisseurs étrangers. Cependant, les partenaires naturels de La Havane sont davantage éloignés : « La Chine et la Russie continuent à aider Cuba », souligne Frédéric Louault. « La Chine, par exemple, construit des systèmes d’énergie solaire à Cuba et tente d’apporter de l’aide humanitaire. La Russie fournit du pétrole et essaie aussi de contourner les sanctions américaines ».
« Lorsque Cuba annonce que des intérêts étrangers pourront intervenir dans le secteur énergétique cubain, notamment dans la production solaire, on pense naturellement que c’est la Chine qui en bénéficiera. Cette libéralisation du régime ne va pas nécessairement profiter uniquement aux États-Unis. Cela va transformer Cuba en un nouveau terrain de jeu entre les grandes puissances, notamment entre les États-Unis, l’Union européenne et la Chine, tous très présents sur l’île. Ils vont se battre pour profiter de cette ouverture du marché cubain », conclut le professeur de l’ULB.
