Vivatech : L’Inde, géant des services numériques, ne brille pas face aux USA et à la Chine
Narendra Modi est l’un des invités internationaux du salon VivaTech, qui s’ouvre ce mercredi à Paris, et l’Inde occupe désormais la 38e place mondiale selon l’indice de l’innovation de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), contre la 81e en 2015. Les dépenses de R&D en Inde représentent moins de 1 % du PIB, loin derrière la Chine (2,6 %) ou les Etats-Unis (3,4 %).
Narendra Modi est l’un des invités internationaux du salon VivaTech, qui débute ce mercredi à Paris, événement partenaire de 20 Minutes. Le Premier ministre indien rappelle que son pays est devenu la quatrième économie mondiale. Toutefois, en matière de technologie, l’attention se porte d’abord sur la Silicon Valley ou Shenzhen.
L’Inde progresse cependant. Selon l’indice de l’innovation de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), elle se classe désormais 38e au niveau mondial, contre la 81e place en 2015. L’OMPI souligne aussi que l’Inde « surperforme » par rapport à son niveau de développement économique attendu. « L’Inde est un hub global de la tech », affirme Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de l’économie indienne ainsi que du monde émergent. Des millions de personnes œuvrent dans le secteur des services informatiques, et certains de ses meilleurs ingénieurs dirigent de grandes entreprises américaines, comme Sundar Pichai à la tête de Google.
Aujourd’hui, l’écosystème des start-up en Inde est le troisième au monde, avec environ 70 « licornes », ces entreprises évaluées à plus d’un milliard de dollars. Cependant, « le dynamisme des start-up repose surtout sur l’adaptation de technologies existantes plutôt que sur la création de nouvelles technologies », remarque Sylvia Malinbaum, responsable de la recherche sur l’Inde et l’Asie du Sud à l’Ifri (Institut français des relations internationales).
Un modèle peu innovant mis à l’épreuve
Le contraste est particulièrement marqué avec les États-Unis. Alors que la Silicon Valley a donné naissance à des géants tels que Google, Nvidia ou OpenAI, l’Inde a surtout bâti son succès sur les services numériques. Depuis les années 1990, des entreprises telles qu’Infosys, TCS ou Wipro sont devenues des sous-traitants incontournables pour les sociétés occidentales, tirant parti d’une main-d’œuvre moins coûteuse.
Cette spécialisation a eu un revers : les grands groupes se montrent relativement prudents. L’innovation de pointe nécessite des investissements conséquents. L’Inde souffre d’un manque d’investissement, avec des dépenses en R&D représentant moins de 1 % du PIB, loin des 2,6 % de la Chine ou des 3,4 % des États-Unis. « Les ressources restent concentrées dans quelques secteurs prioritaires comme le spatial, le numérique ou la pharmacie », confirme Sylvia Malinbaum. Ce modèle est aujourd’hui remis en question par l’essor de l’intelligence artificielle. « La révolution de l’IA pose un défi au modèle indien », estime Jean-Joseph Boillot. Les grandes entreprises se sont contentées d’activités commerciales et de sous-traitance, basées sur une concurrence par les prix. Ces activités pourraient bientôt être davantage automatisées, contraignant les entreprises indiennes à viser une plus-value.
Sanjeev Chandorkar, professeur au Tata Institute of Social Sciences de Mumbai, souligne que le problème est à la fois financier et technologique. « L’innovation dans l’économie moderne est une activité à forte intensité de capital », explique-t-il. Développer une innovation nécessite de mobiliser pendant des années des chercheurs, des équipements coûteux et d’accepter des échecs. Or, les marchés financiers américains montrent une tolérance au risque que l’Inde peine à égaler. La Chine, quant à elle, privilégie un État stratège finançant massivement la recherche tout en coordonnant universités et entreprises privées.
Entre défis sociaux et réussites technologiques
D’autres facteurs sociaux et politiques contribuent également à ces difficultés en Inde. Jean-Joseph Boillot mentionne « une société de castes très peu ouverte à la compétition ». « Le marché indien est un marché low-tech, très pauvre. Le pays doit d’abord faire face à d’importants défis internes », ajoute-t-il. L’écart d’espérance de vie entre l’Inde et la Chine est significatif [72,2 ans en Inde contre 78 ans en Chine en 2024]. Des luttes sociales émergent également concernant l’implantation de centres de données, car le pays souffre déjà d’un manque d’énergie et d’eau.
Néanmoins, l’Inde ne manque pas de réussites technologiques, en dehors des applications grand public pour smartphones ou des modèles d’IA générant du texte. L’agence spatiale indienne a enregistré plusieurs succès à faible coût, notamment avec l’alunissage de la mission Chandrayaan-3 en 2023. Le système de paiement numérique UPI est devenu l’un des plus performants au monde, traitant des milliards de transactions chaque mois. « Presque toutes les innovations indiennes comparables aux standards mondiaux ont bénéficié d’un soutien important de l’État », précise Sanjeev Chandorkar. Le défi consiste désormais à reproduire ces réussites à plus grande échelle, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs ou des biotechnologies. Réponse potentielle attendue cette semaine au pavillon de l’Inde à VivaTech.
