
Coupe du monde : Supporteurs iraniens de L.A préparent la chute du régime.
Il est 19 heures dans un quartier de Los Angeles où une trentaine d’exilés iraniens se préparent pour le premier match de la sélection iranienne contre la Nouvelle-Zélande, prévu 24 heures plus tard. Assal Pahlevan, une journaliste et militante humanitaire, a migré à Los Angeles il y a 24 ans après avoir passé dix ans en exil à Paris.
De notre envoyé spécial à Los Angeles,
Le cœur de l’opposition iranienne en exil bat ici. Il est près de 19 heures dans ce quartier huppé de la banlieue de Los Angeles, situé au pied des montagnes de Santa Susana. Le calme ambiant contraste avec le bruit incessant de la circulation, caractéristique de la vie des Angelinos. Les oiseaux chantent, les enfants s’amusent dans des jardins soigneusement entretenus et quelques chats profitent des derniers rayons du soleil. Pourtant, dans l’une de ces maisons américaines typiques, au 13.789 d’une rue dont le nom nous échappe, l’effervescence règne.
Avec 24 heures avant le premier match de l’équipe iranienne contre la Nouvelle-Zélande, une trentaine d’exilés iraniens s’agitent dans tous les sens. Tandis que les hommes débarquent de leurs gros SUV avec d’énormes cartons remplis de près de 10.000 t-shirts que porteront les supporters au stade lundi soir, les femmes mettent de l’ordre dans le salon, qui deviendra pendant quelques heures le QG opérationnel de la préparation au match.

Gourmandises, drapeaux et résistance au régime iranien
Sur une table basse, des pâtisseriesiraniennes sont disposées pour régaler les invités. Cependant, à part deux ou trois gourmands (nous inclus), la majorité des convives d’Assal Pahlevan sont trop occupés pour y prêter attention. Assal n’est pas une personne ordinaire. Elle est journaliste et militante humanitaire, figure emblématique de l’opposition à la République Islamique d’Iran, qui continue de faire face aux attaques conjuguées des États-Unis et d’Israël.
Elle a immigré à Los Angeles il y a 24 ans, après avoir vécu dix ans en exil à Paris, où sa famille a trouvé refuge après la prise de pouvoir de l’Ayatollah Khomeyni en 1979. Son père, qui possède cette maison où nous nous trouvons, est un intellectuel et écrivain iranien qui a connu la prison à cause de ses convictions avant de réussir à quitter le pays grâce au soutien actif de l’ambassade de France à Téhéran.
« « Je suis devenue la femme engagée que je suis aujourd’hui le jour où deux policiers sont venus arrêter mon père. J’avais 12 ans. Je me suis dressée devant eux pour les empêcher de l’emmener. L’un d’eux m’a assuré que tout allait bien se passer, que ce n’était qu’une formalité et qu’il rentrerait bientôt. C’était un mensonge. Depuis, je me suis juré de consacrer ma vie à combattre le régime islamique. Ce jour-là a changé ma vie pour toujours. » »
Quarante-cinq ans plus tard, Abbas, aujourd’hui âgé de 89 ans, a gagné le droit de ne plus participer aux préparatifs. Dans son fauteuil en cuir marron, canne à la main, il regarde le match Haïti-Écosse, indifférent au vacarme produit par l’énorme enceinte JBL diffusant des chants révolutionnaires iraniens appelant à la chute du régime islamique. À la pause, il se retire dans son bureau, loin du bruit, avec un livre et un stylo à la main, vêtu de claquettes Fila.

Des exilés confiants dans la chute prochaine du régime
Il est clair qu’aucun sympathisant du régime en place n’est le bienvenu ici. Dès notre arrivée, on nous invite aimablement à enlever nos chemises pour revêtir le tee-shirt vert, blanc et rouge, orné d’un lion brandissant un sabre, le shamshir, derrière lequel brille le soleil synonyme de « gloire et de lumière », dixit Assal. Chacun d’eux a fui l’Iran pour échapper à un régime qu’ils détestent et rêvent de voir s’effondrer. « C’est pour bientôt, très bientôt », nous confie Foad Pashaie, arborant une belle moustache grise, un sourire permanent illuminant son visage et des yeux pétillants d’espoir.
Secrétaire général du CPI, le Constitutionalist Party of Iran, qui prône l’établissement d’une monarchie constitutionnelle et le retour des Pahlavi au pays des poètes et des roses, il prend un moment pour discuter à l’écart. « Bien sûr que j’ai de l’espoir, j’en ai toujours eu. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour que la fin de ce cauchemar arrive un jour. Et aujourd’hui plus que jamais, je suis convaincu que c’est pour bientôt. Nous sommes très proches de renverser le régime et d’établir la démocratie et la liberté en Iran. »
Avec la nuit qui tombe sur Los Angeles et les moustiques qui nous piquent, on comprend progressivement que cette joyeuse équipe ne se prépare pas tant pour le match de l’Iran que pour la manifestation géante organisée en amont. Ici se trouve un atelier de « découpage de tuyaux en plastique » pour réaliser des porte-drapeaux, là un « atelier perceuse » pour fixer les bannières.
Une logistique millimétrée
Sur la table de la salle à manger, une femme d’une quarantaine d’années déplie une carte du stade de Los Angeles, semblable à un général préparant son plan d’attaque. « Nous serons plus de dix mille, et c’est à nous de gérer le placement de chaque groupe », dit-elle sans lever les yeux de la carte.
Des dizaines de cars remplis de « supporters » sont attendues lundi matin près d’Inglewood. En effet, Los Angeles abrite la plus grande communauté iranienne en exil, au point que la ville est surnommée « Téhérangeles ». Au total, plus d’un million de membres de cette communauté sont dispersés à travers tout le territoire californien. Cela promet donc d’être une soirée où l’on parlera et chantera en farsi. On précise « chanter » plutôt que « encourager », car la différence est significative.
« C’est l’équipe du régime »
Il y a quelques mois, alors que la répression sanglante du régime iranien contre le mouvement de contestation populaire battait son plein, une question restait en suspens : comment la sélection nationale était-elle perçue par la population en exil ? Aujourd’hui, la réponse est claire.
Une autre personnalité de l’opposition iranienne à Los Angeles, Aresh Razei, ne mâche pas ses mots : « Lundi, c’est l’équipe du régime qui sera sur le terrain. La plupart des joueurs adhèrent et croient à l’idéologie de la République Islamique d’Iran. C’est pourquoi cette équipe n’est pas la bienvenue à Los Angeles. Voilà aussi pourquoi nous serons plusieurs milliers à nous rassembler avant le match pour répéter encore et encore que nous ne voulons plus de ce régime islamique. »
Et qu’en est-il si l’équipe iranienne marque un but contre les Néo-Zélandais ? « C’est complexe », admet-il. « Nous aimons profondément l’Iran, mais s’ils marquent, il faudra réussir à rester silencieux. » Les faits lui donnent raison. Il n’est un secret pour personne que le régime iranien contrôle l’équipe nationale et l’éviction de Sardar Azmoun pour ce Mondial, l’un des meilleurs attaquants de l’histoire de la sélection iranienne (57 buts en 91 sélections), en est la preuve la plus évidente.
Pas de soutien mais pas non plus d’animosité
Accusé de « déloyauté » envers le régime suite à des publications sur les réseaux sociaux où il exprimait son soutien aux manifestants lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022, Sardar Azmoun est devenu une sorte de martyr aux yeux de l’opposition. Néanmoins, bien que certains joueurs aient affiché leur soutien au régime dans les mois précédant la Coupe du Monde, il convient de rester prudent quant à la signification réelle de ces gestes.
Comme nous l’avons déjà souligné, il est parfois difficile de différencier le soutien idéologique sincère de celui motivé par la peur des représailles et la crainte de perdre la chance de participer à une Coupe du monde de football. Assal Pahlevan en est bien consciente. Elle précise que la consigne a été donnée de ne « pas se montrer hostiles envers les joueurs pendant le match ». Et elle conclut, ferme et intransigeante : « Nous ne les encouragerons pas non plus. Ce que nous voulons, c’est être présents dans le stade et faire entendre notre voix. Celle d’un peuple qui réclame une liberté à laquelle chaque être humain a droit. »
