
Abderazak Jemli à La Presse : « Les mots ne peuvent pas remplacer les canons »
Abderazak Jemli est un poète et romancier bilingue qui a publié des ouvrages pédagogiques destinés aux élèves. Dans son dernier roman «Les Aléas de la vie», il inclut des personnages qui sont à la fois imaginaires et inspirés de personnes réelles qu’il a rencontrées.

Abderazak Jemli est un poète et romancier qui écrit en deux langues. Il a également publié des ouvrages pédagogiques pour les élèves. Après une carrière en tant qu’enseignant, il occupe actuellement le poste d’inspecteur général de français dans les écoles primaires et poursuit un doctorat en littérature française. Dans cet entretien, il évoque son parcours à la fois littéraire et éducatif.
La Presse — Votre vocation d’écrivain est-elle née de la poésie, du roman ou de votre expérience dans l’enseignement ?
Mon entrée dans l’écriture s’est faite par la poésie en arabe littéraire. Mon premier recueil s’intitule «Al nawras al aachek» (Le Goéland passionné).
Ce recueil a été publié à mes frais alors que j’étais instituteur. Par la suite, j’ai poursuivi des études en lettres françaises à l’Isefc et j’ai obtenu ma maîtrise en langue et littérature françaises. Depuis ce moment, j’ai commencé à écrire en français et en arabe. Le programme de maîtrise en français à l’Isefc couvre les courants artistiques et littéraires du Moyen Âge jusqu’au XXe siècle, ce qui nous a permis d’avoir un aperçu de chaque siècle et des auteurs étudiés. Nos enseignants compétents et professionnels ont eu une influence considérable sur notre parcours, parmi eux feu Mohamed Raja Rahmouni, Mohamed Ali Drissa, Mohamed Sbaii, et Mohamed Ali Bouguerra.
Quels auteurs ont le plus marqué votre formation et votre style d’écriture ?
Je suis généralement influencé par des auteurs modernes et surréalistes. En particulier, j’apprécie Louis Aragon avec «Le Paysan de Paris», André Breton avec «Nadja» et Jacques Prévert avec «Paroles».
Comment votre expérience en tant qu’enseignant et inspecteur a-t-elle influencé votre parcours d’écrivain ?
Les difficultés rencontrées dans le métier d’enseignant au primaire ont peut-être éveillé en moi le désir d’écrire. L’enseignant se déplace souvent d’une région à une autre, contraint de quitter sa famille pour se rendre au travail, ce qui ne laisse pas le cœur d’un poète indifférent !
En tant qu’inspecteur, j’ai appris à analyser mes pratiques et à faire des choix réfléchis. C’est ainsi que je commence à analyser ma situation d’écrivain et je choisis de ne publier un livre qu’après l’avoir soumis à des collègues et amis pour qu’ils le lisent et me donnent leur avis, comme pour mon dernier roman «Les Aléas de la vie».
Vous écrivez en arabe et en français. Y a-t-il des thèmes que vous préférez aborder dans l’une ou l’autre langue ?
Oui, il existe des thèmes que je privilégie dans mes écrits en arabe qui sont plus proches de ma langue maternelle (l’arabe dialectal ou littéraire) tels que la famille, les ancêtres, l’enfance, ainsi que mes années de scolarité dans les lycées et facultés. En revanche, les thèmes que j’aborde en français demandent un niveau de réflexion plus existentiel ou esthétique, souvent influencés par la littérature occidentale.
Je suis attiré par la langue française et par les auteurs étudiés durant mon parcours de maîtrise, mon master et mon doctorat. Je mentionne Abdelkébir Khatibi, car j’ai réalisé mon mémoire de master sur ses romans «La mémoire tatouée» et «Le Livre du sang», ainsi que Colette Fellous, dont l’œuvre constitue le corpus de ma thèse actuelle en lettres modernes. Ces auteurs me fascinent par leur style et leur thématique. Je me sens attiré vers leur univers d’écriture, car «écrire c’est entendre l’appel d’une autre vie».
Comment naît l’idée d’un livre chez vous : d’une rencontre, d’un événement ou d’une idée que vous ne pouvez exprimer autrement ? Vos personnages s’inspirent-ils de personnes réelles ?
L’idée d’un livre naît de la somme de sensations et d’événements vécus qui restent figés dans notre mémoire, en attente. Il s’agit alors de libérer ce fardeau de sensations et ce «je ne sais quoi» qui reste accroché à notre mémoire, que ce soit de manière consciente ou inconsciente. D’ailleurs, les critiques peinent souvent à expliquer l’acte d’écrire. La psychocritique de Charles Mauron s’intéresse aux métaphores obsédantes et au mythe personnel de l’auteur.
Mes personnages sont fictifs, mais puissent être aussi réels que ceux que l’on croise aujourd’hui. Dans mon dernier roman «Les Aléas de la vie», il y a un peintre qui a illustré la couverture, un personnage qui vit actuellement dans notre quartier, ainsi que moi-même…
Considérez-vous la littérature comme une mission, un engagement ou plutôt comme une nécessité personnelle, un besoin de s’exprimer ?
Pour moi, il s’agit d’une nécessité personnelle de m’exprimer tout en travaillant l’esthétique et la poétique du texte, qu’il soit un poème, un roman ou même une chanson. Je ne pense pas que les mots puissent remplacer les canons, et l’Histoire montre que la poésie engagée de Mahmoud Derwiche n’a pas libéré la Palestine. Croire en la poésie militante est, à mes yeux, une illusion.
La littérature joue un rôle esthétique qui ne peut pas devenir un instrument de libération des opprimés, sinon nous aurions pu envoyer des poèmes pour libérer des détenus et des prisonniers de guerre.
Selon vous, quelle est la mission de l’écrivain dans la société au-delà de la création littéraire et du plaisir de lecture que procurent les livres ?
À mes yeux, l’écrivain n’est pas un homme politique dont la mission serait de sauver son parti. Son domaine est littéraire, artistique et philosophique, dans lequel il s’investit. Ramener l’écrivain à la politique étouffe sa créativité. Sa mission est poétique, comme l’a exprimé Paul Éluard en définissant la poésie comme «la belle manière d’être avec soi et avec les autres».
