
Les Engagés ont-ils vraiment tenu leurs promesses salariales pour les profs ?
Le compte « Profpascontent » a publié un « carrousel » sur Instagram et Facebook, le 4 juin 2026, concernant les augmentations de salaire et les périodes supplémentaires pour les enseignants. Le décret-programme voté le 5 juin 2026 prévoit le passage de 20 à 22 périodes de 50 minutes par semaine pour les professeurs du secondaire supérieur, sans augmentation salariale en contrepartie.
C’est dans ce contexte que le compte « Profpascontent » a partagé un « carrousel » (une série de visuels à faire défiler sur les réseaux sociaux) sur Instagram et Facebook, le 4 juin 2026. Cette publication a été relayée par le compte « marsattackfwb », un collectif regroupant des acteurs de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles (enseignants, direction, parents et élèves) né en mars 2026 pour contester les réformes budgétaires et scolaires de la majorité MR-Les Engagés.
La publication, composée de dix visuels, a généré plus de 8 300 « J’aime » et près de 1 000 partages depuis sa parution. La première image présente le texte : « Désolé J’ai fait une erreur J’ai voté pour Les Engagés en 2024 ».
La légende commence par cette phrase : « J’ai voté Les Engagés en 2024. Aujourd’hui, je m’en excuse. Pas parce que j’ai été déçu par une ambiance ou un changement de ton. Mais parce que j’avais fait le travail : j’avais lu leur programme. Noir sur blanc. Et aujourd’hui, je le relis, ligne par ligne, en face de ce que cette majorité MR – Les Engagés fait vraiment. Le résultat dans ce carrousel ». Plus loin, la publication indique à propos des Engagés : « Le parti du ‘courage de changer’ fait aujourd’hui exactement l’inverse de ce qu’il m’avait promis ».
Parmi les dix visuels, plusieurs informations concernant les augmentations salaires et les deux heures supplémentaires de cours ont été vérifiées. Celles-ci constituent des points clés du décret-programme.
### Deux heures devant la classe, prestées sans salaire supplémentaire
La cinquième image publiée indique : « PROMIS : +10% de salaire pour les profs qui acceptent 2 périodes en plus. (volontairement) FAIT : 2 périodes en plus, obligatoires (20→22 en secondaire supérieur). Le +10% ? Évaporé. Pire, si on les refuse : retrait de 9% sur le salaire. Reste un +5% pour une poignée de jeunes diplômés. ON A GARDÉ L’EFFORT. ON A SUPPRIMÉ LA RÉCOMPENSE ».
### Des mesures d’économies annoncées en octobre 2025 et votées ce 5 juin 2026 par la majorité
### Que disait le programme des Engagés en 2024 ?
Quel contenu le programme des Engagés pour les élections de 2024 proposait-il concernant l’enseignement, notamment sur les salaires et le temps de travail des enseignants ?
Le « Programme national pour les élections 2024 » des Engagés fait 701 pages. De ce document, deux chapitres traitent spécifiquement de l’enseignement : un chapitre sur « l’enseignement obligatoire » et un autre sur « l’enseignement supérieur et recherche », totalisant plus de 63 pages liées à l’enseignement.
### Une revalorisation de salaire de 10% pour tous les enseignants ?
Dans le chapitre intitulé « Lutter contre la pénurie et revaloriser la fonction des enseignants », section 1.2 « Mieux rémunérer les enseignants et modifier leur statut » (page 329-330), le programme indique : « Afin qu’une revalorisation salariale soit soutenable budgétairement et afin de lutter contre la pénurie, celle-ci devra être associée à une augmentation des périodes consacrées à l’encadrement des élèves ».
Après une discussion sur les enjeux liés aux statuts des professeurs et leur « nécessaire modernisation », le programme précise :
« Concernant l’enseignement, dans l’attente de cette modernisation et au vu du souhait de revalorisation salariale, nous souhaitons laisser le choix aux enseignants entre le statut de nomination actuel et un statut alternatif comprenant les éléments suivants :
– Un engagement sur base d’un contrat à durée indéterminée pour les enseignements qui ne sont pas déjà nommés.
– Une revalorisation salariale de minimum 10%.
– Une augmentation du temps en classe de deux périodes consacrées à l’encadrement ou au soutien des élèves, sauf en début et en fin de carrière. »
### Le projet de nouveau statut « CDI », pas abouti
Le projet rédigé par Les Engagés visait à permettre aux enseignants d’opter pour un statut « alternatif » à la nomination, remplaçant celle-ci par un CDI. Dans leur programme, ce nouveau statut « CDI » devait s’accompagner d’une augmentation de salaire de « minimum 10% » en lien avec une augmentation « du temps devant la classe de deux périodes ».
Contactés, Les Engagés ont précisé : « Il n’a pas été prévu dans le programme d’augmenter de facto le salaire de tous les enseignants de 10%, mais bien de ceux qui seraient engagés en CDI. Aujourd’hui, le projet de ‘CDI enseignants’ n’est pas encore finalisé. Cette augmentation n’est donc pas à l’ordre du jour ».
Les discussions autour du changement de statut rencontrent des contraintes budgétaires. Selon l’avant-projet de décret, la généralisation vers le CDI entraînerait une forte hausse des cotisations patronales supportées par la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec un surcoût pouvant atteindre plusieurs centaines de millions d’euros. Les négociations sont actuellement suspendues en l’absence de solutions concrètes, rendant les 10% d’augmentation salariale prévues dans ce cadre gelées.
### Deux périodes supplémentaires devant la classe pour les enseignants du secondaire supérieur
Concernant les deux heures supplémentaires, comme indiqué dans la publication sur Instagram, le décret-programme prévoit le passage de 20 à 22 périodes de 50 minutes devant la classe à partir de la rentrée 2026 pour les professeurs du secondaire supérieur. Les enseignants de l’enseignement spécialisé ne sont pas concernés par cette augmentation.
Les enseignants débutants (ayant plus d’un mi-temps) et ceux de plus de 60 ans peuvent cependant bénéficier d’un aménagement équivalent sous forme de missions pédagogiques ou d’accompagnement.
### Diminution de salaire prévue au prorata et augmentation de 5% pour les diplômés en quatre ans
Concernant le « retrait de 9% sur le salaire » évoqué en cas de refus de dispenser les deux périodes, le décret-programme prévoit une réduction automatique de la rémunération au prorata. Si un professeur refuse de dispenser deux heures sur les 22 désormais obligatoires, son salaire brut sera mécaniquement réduit de 9,1% (2/22), puisque deux heures manqueraient pour un temps plein.
Enfin, l’augmentation de 5% mentionnée pour « une poignée de jeunes enseignants » ne figure pas dans le nouveau décret-programme, mais correspond à des revalorisations déjà prévues dans le cadre de la réforme de la formation initiale (master en quatre ans au lieu de trois ans). Le nouveau barème, adopté le 30 janvier 2026, « s’appliquera aux titulaires d’un master en enseignement entrant dans la profession à partir de la rentrée 2027 », visant tous les enseignants formés en quatre ans.
### Un décalage justifié par la « nécessité de pérenniser notre système éducatif »
Le décret-programme voté le 5 juin ne correspond en effet pas au projet des Engagés de 2024. L’ambition de permettre aux enseignants de prester volontairement deux périodes supplémentaires devant la classe en échange d’une revalorisation d’au moins 10% de leur salaire et de l’abandon du statut de nomination n’est pas concrétisée.
Le passage à 22 périodes devant la classe pour les professeurs du secondaire supérieur sans hausse salariale ne fait pas partie du programme. Alors qu’une augmentation de deux heures de cours était envisagée, cela était dans un cadre précis, en contrepartie d’une revalorisation salariale.
Du côté des Engagés, ce décalage est expliqué par des impératifs budgétaires. Le parti a déclaré à la RTBF que « les décisions prises ne l’ont pas été de gaieté de cœur. On sait qu’elles demandent un effort et qu’elles ne sont pas simples. » Ils assument ces mesures, qu’ils jugent « nécessaires pour pérenniser notre système éducatif ». Ils évoquent également que « le déficit est passé de 300 millions d’euros en 2019 à près de 1,5 milliard aujourd’hui. Sans intervention, la dette pourrait atteindre 21 milliards d’euros d’ici 2029. Dans un budget dédié à l’enseignement obligatoire, qui consacre plus de la moitié de ses dépenses aux salaires, les marges de manœuvre sont très limitées ».
### Les Engagés ont-ils trahi leurs électeurs ?
Le décalage entre le programme et les mesures adoptées par Les Engagés peut-il être perçu comme une trahison par les électeurs ?
Il est courant que les programmes des partis s’écartent des mesures réellement mises en œuvre une fois au pouvoir pour plusieurs raisons : « Cela peut être de la trahison, ou la prise de conscience qu’on ne peut pas tenir certaines promesses. Cela peut aussi être dû au besoin de faire des compromis avec des partenaires de coalition, entraînant des concessions. Parfois, cela est lié à la confrontation avec la réalité », explique Jean Faniel, directeur général du CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques).
Le jeu des coalitions, résultant de l’électorat proportionnel, impose souvent de trouver des accords avec d’autres partis pour former des majorités, ce qui complique l’exécution à la lettre des programmes.
### Les élus ont une certaine autonomie par rapport à leurs programmes
« En Belgique, le mandat impératif n’existe pas. On ne confie pas aux élus un mandat qu’ils doivent suivre sans avoir la possibilité d’afficher une autonomie et une indépendance vis-à-vis de leurs promesses », précise Jean Faniel.
Cela peut se manifester par la nécessité de faire des concessions, ou d’ajuster les objectifs face à la réalité.
« Dans le cas des Engagés, notamment par l’intermédiaire de la ministre présidente et ministre du budget Elisabeth Degryse, il existe également cette notion de confrontation avec la réalité. Cela signifie que beaucoup de projets envisagés ne peuvent être réalisés par manque de financement », poursuit Jean Faniel.
Ainsi, en termes d’analyse politique, il est difficile de parler de trahison. Cependant, il est évident qu’il existe des écarts par rapport aux engagements initiaux ou aux intentions exprimées dans le programme du parti.
Les discussions autour d’un contre-rapport de certains économistes montrent que les réalités budgétaires du monde politique ne coïncident pas toujours avec la perception et la situation réelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
