France

Affaire Lyhanna : Les magistrats ne sont-ils pas les boucs émissaires ?

La dépense budgétaire du ministère de la Justice a augmenté de 48,5 %, passant de 6,8 milliards d’euros à 10,1 milliards en 2024. Environ 5 000 personnes ont marché derrière les parents de Lyhanna à Fleurance pour honorer sa mémoire.

Trouver un « coupable » permettra-t-il d’alléger la douleur ? C’est le sentiment qui prédomine depuis la découverte du corps de la petite Lyhanna, 11 ans. Certes, un homme, Jérôme B., a rapidement été arrêté et mis en examen, mais la révélation de plaintes à son encontre – l’une classée, l’autre ayant traîné – alimente les débats. Pourquoi, neuf mois après le dépôt d’une plainte pour viol sur mineur, le suspect n’avait-il jamais été inquiété ? La mort de Lyhanna aurait-elle pu être évitée ?

Dans cette affaire, plusieurs politiques n’ont pas hésité à critiquer la justice et les magistrats. Bruno Retailleau, David Lisnard, Édouard Philippe et François-Xavier Bellamy en ont profité pour appeler à des sanctions ou dénoncer des manquements. Même le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a mis en cause ses propres agents, évoquant des « défaillances », estimant que les magistrats n’avaient pas suivi les « instructions » du ministère.

Des conclusions faites avant le début de l’enquête

La justice est-elle devenue un bouc émissaire dans cette tragédie ? C’est en tout cas l’opinion de Ludovic Friat, président de l’Union syndicale de la magistrature. « On a un ministre de la Justice qui ordonne une enquête pour déterminer s’il y a eu des dysfonctionnements, mais qui nous livre les conclusions de cette enquête avant même son commencement », déplore-t-il. Le magistrat insiste : « Il nous dit qu’il y a eu des fautes « accablantes » et qu’il prendra des sanctions. Cette précipitation montre qu’il faut désigner des coupables et éviter d’aborder le problème des moyens. »

Environ 5 000 personnes ont marché derrière les parents de Lyhanna à Fleurance pour honorer la mémoire de Lyhanna, dont le corps a été retrouvé jeudi.
Environ 5 000 personnes ont marché derrière les parents de Lyhanna à Fleurance pour honorer la mémoire de Lyhanna, dont le corps a été retrouvé jeudi.  - J.-M. Haedrich/SIPA

Le problème des moyens de la justice – sujet bien connu – a été écarté par Emmanuel Macron, qui a déclaré ne vouloir « entendre aucun argument » à ce sujet. Le gouvernement met en avant les efforts budgétaires depuis 2017. En sept ans, le budget du ministère de la Justice a augmenté de 48,5 %, passant de 6,8 milliards d’euros à 10,1 milliards en 2024. Toutefois, sur les 1.600 postes à plein temps créés, la moitié concerne l’administration pénitentiaire et le nombre de magistrats demeure parmi les plus bas d’Europe.

Le tribunal d’Auch a d’ailleurs régulièrement tiré la sonnette d’alarme concernant le manque crucial de personnel qu’il subit depuis plusieurs années. « Encore une fois, le débat est biaisé, estime Ludovic Friat. Lorsqu’on affirme, avant même de commencer les investigations, que ce n’est pas un problème de moyens humains ou informatiques, mais des fautes individuelles, on restreint le champ des enquêtes alors qu’il y a un aspect systémique. »

« L’exécutif sent qu’il n’est pas tout propre »

Un avis partagé par l’avocat connu sur les réseaux sociaux sous le pseudonyme « Maître Eolas ». « L’exécutif sent qu’il n’est pas tout propre, il va donc chercher une faute ou un retard inadmissible pour reporter toute la culpabilité. Ainsi, ce n’est pas la faute du gouvernement, ni celle des moyens dérisoires accordés à la justice. »

Cette stratégie n’est pas nouvelle, souligne l’avocat : chaque fait divers amène l’exécutif à se protéger en dirigeant les critiques vers les magistrats. « Dans l’opinion publique, il y a un bon nombre de personnes qui ont vécu un divorce difficile ou un conflit de voisinage et qui s’accordent à dire que les magistrats sont tous des idiots incompétents. Dans ce cas, il s’agit d’une affaire dramatique touchant un enfant, créant une émotion que l’exécutif peut exploiter pour se dédouaner. »

Si les accusations à l’encontre de la magistrature ne sont pas nouvelles, ce qui surprend davantage Laurent Willemez, sociologue spécialiste de la Justice à l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, c’est de voir les membres du parquet critiqués par leur propre ministre. « À chaque fait divers, les juges, juges d’instruction ou juges d’application des peines sont pointés du doigt pour laxisme, corporatisme ou supposée tendance « de gauche ». C’est une pratique habituelle, car ils sont indépendants. Mais attaquer ses propres agents, les « parquetiers », c’est sans précédent ! »

Agenda politique

La demande de Bruno Retailleau pour une cour disciplinaire des magistrats lui semble beaucoup moins surprenante. « L’extrême droite, et désormais toute la droite, profite de l’ignorance des mécanismes judiciaires parmi le public. Ils entretiennent le flou pour exercer une pression sur la justice. » La présidentielle de 2027 est dans l’esprit de beaucoup, et tous les sujets sont opportunément exploités pour se démarquer.

D’autre part, des échéances importantes se profilent. Le 7 juillet, Marine Le Pen sera fixée sur son sort dans le procès des assistants européens du RN : si sa peine d’inéligibilité est confirmée, elle ne pourra pas se porter candidate à l’élection présidentielle. « Le RN ne va pas hésiter à s’en prendre à la justice pour masquer ses propres ennuis », remarque un acteur du système judiciaire. Idem pour Les Républicains, qui ont Nicolas Sarkozy qui pourrait être définitivement condamné en novembre dans le procès libyen.

Retrouvez ici notre dossier consacré à l’affaire Lyhanna

Au milieu de ces discours tranchés, certains appellent à la nuance. Comme Grégory Bobbato, le maire de Fleurance, où vivait la petite Lyhanna. « Certains essaient de défendre le système en concentrant sur Lyhanna, sur Fleurance, sur la procureure d’Auch ou sur les gendarmes de Lectoure, les défaillances individuelles. Ne nous méprenons pas, il s’agit d’une défaillance sociétale. » Des mots qui ont du mal à trouver un écho tant l’affaire a pris une tournure politique.