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Le Brexit, laboratoire de la désinformation politique en Europe.

La Commission électorale britannique a rappelé juste avant les dernières élections locales début mai au Royaume-Uni que « des informations fausses ou trompeuses peuvent se propager rapidement pendant les élections, et les outils d’IA ont rendu la production de deepfakes convaincants plus rapide et moins coûteuse ». Selon une étude de UK in a Changing Europe publiée en 2019, deux tiers des Britanniques avaient entendu le chiffre de 350 millions de Livres Sterling et 42% de ceux qui le connaissaient continuaient à le croire vrai.


C’est la première campagne de désinformation massive de l’ère moderne, marquée par des éléments auparavant considérés comme marginaux : comptes automatisés sur Twitter, microciblage publicitaire sur Facebook, ingérences étrangères, couverture médiatique excessive, slogans simplistes. Aujourd’hui, ces mécanismes sont au cœur de presque toutes les campagnes électorales en Occident.

Le problème ne se limite plus au Royaume-Uni. À présent, l’ensemble de l’Europe est confronté à une montée des discours anti-système qui menacent la démocratie, exacerbés par les algorithmes, les pseudo-médias et l’intelligence artificielle.

La Commission électorale britannique a souligné ce risque avant les dernières élections locales début mai au Royaume-Uni : « Des informations fausses ou trompeuses peuvent se propager rapidement pendant les élections, et les outils d’IA ont rendu la production de deepfakes convaincants plus rapide et moins coûteuse ».

Le Brexit se profile aujourd’hui comme un avertissement précoce, un test démocratique que peu de gouvernements ont pris au sérieux au moment critique.

### Le référendum qui a révélé une nouvelle guerre de l’information

Le 23 juin 2016, 51,9 % des Britanniques votent pour quitter l’Union européenne, un résultat qui choque l’Europe. Cependant, une question surgit rapidement : le vote a-t-il été manipulé ?

Bien que le référendum se soit déroulé sans incident majeur, plus de 1 000 plaintes ont été adressées à la Commission électorale britannique concernant des contenus de campagne jugés trompeurs ou biaisés.

Plus significatif encore : plus de la moitié des Britanniques interrogés après le scrutin estiment que la campagne n’a pas été « juste et équilibrée », beaucoup évoquant des problèmes de biais ou d’informations trompeuses.

Pour le centre de réflexion grec Demotrust : « Le cas du Brexit a démontré que la désinformation ciblée pouvait manipuler les processus politiques et fragiliser les institutions démocratiques, même dans des démocraties avancées ».

### Bots, trolls et algorithmes : la mécanique invisible du Brexit

Le Brexit représente un tournant historique : pour la première fois, les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur dans une campagne nationale.

Des chercheurs de l’Université de Londres, dirigés par le Dr Marco Bastos, ont montré qu’aujourd’hui sur Twitter (rebaptisé X), des comptes automatisés amplifiaient massivement les messages du camp pro-Brexit, avant de disparaître juste après le vote, suggérant une manipulation.

Une étude de l’université d’Oxford a révélé que moins de 1 % des comptes Twitter favorables à la sortie de l’UE généraient près d’un tiers des messages liés au référendum. Leur but n’était pas nécessairement de convaincre, mais de saturer l’espace numérique, d’imposer certains hashtags et de créer une illusion de consensus populaire.

D’autres recherches ont également mis en lumière que la Russie était à l’origine d’un grand nombre de ces comptes.

Une enquête menée par des journalistes du réseau Euranet + démontre que les informations trompeuses ne se limitaient pas à de fausses affirmations. Les services de renseignement canadiens ont révélé que le contenu viral des messages liés au Brexit manquait souvent de faits, adoptant un style simpliste et tabloïdien.

En d’autres termes, une machine parfaitement adaptée aux réseaux sociaux modernes.

### Le rôle sous-estimé des médias traditionnels

Bien que les réseaux sociaux aient eu un impact majeur sur le résultat du référendum britannique, réduire le Brexit à ces seuls canaux serait erroné. Une partie de la presse britannique a préparé le terrain depuis des décennies avec une couverture profondément eurosceptique.

Dans son livre sur l’histoire du Brexit, le professeur Francis Rawlinson affirme que « la propagande de presse a contribué à faire basculer le vote en faveur du départ de l’Union européenne ».

L’exemple de Boris Johnson est significatif. Avant de devenir Premier ministre, il a commencé sa carrière comme correspondant à Bruxelles pour le Daily Telegraph, multipliant les récits exagérés ou trompeurs sur une Union européenne apparemment obsédée par la suppression de la souveraineté britannique. Pour Demotrust, il est devenu une figure centrale dans la diffusion de l’euroscepticisme, bien avant le référendum sur le Brexit.

Les tabloïds britanniques ont également joué un rôle primordial en instaurant un climat antieuropéen et nationaliste, particulièrement auprès d’un électorat plus âgé et moins éduqué.

Le Brexit ne découle donc pas d’une campagne de quelques mois, mais représente le résultat d’un récit médiatique construit sur plusieurs décennies.

### Le slogan des 350 millions : le mensonge qui refuse de mourir

Le symbole le plus marquant demeure le bus rouge du camp Leave, promettant qu’une sortie de l’Union européenne permettrait d’économiser 350 millions de livres sterling par semaine, pouvant être redistribuées au système de santé britannique.

Cette affirmation a été largement discréditée par les économistes et les fact-checkers, mais elle persiste. Selon une étude de UK in a Changing Europe publiée en 2019, deux tiers des Britanniques avaient entendu ce chiffre, et 42 % de ceux au courant continuaient à y croire.

C’est un des enseignements majeurs du Brexit : une information fausse mais émotionnellement convaincante peut perdurer longtemps même après avoir été réfutée.

### Dix ans plus tard, les conséquences économiques fragilisent le récit Brexit

Aujourd’hui, l’écart entre les promesses et les résultats du Brexit est frappant.

Un rapport du Parlement européen publié en 2025 conclut que le Brexit a… augmenté la migration vers le Royaume-Uni, soit l’exact contraire de l’objectif affiché.

Une analyse du National Bureau of Economic Research estime qu’en 2025, le Brexit avait engendré une baisse du PIB britannique d’environ 8 %, tandis que l’investissement chutait de 18 % et l’emploi d’environ 4 %.

Simultanément, l’opinion publique a évolué. Plus de la moitié des Britanniques pensent que le pays a eu tort de quitter l’UE. Un sondage YouGov de février 2026 révèle que 55 % d’entre eux soutiennent désormais l’idée d’un retour dans l’Union européenne.

Même certains anciens responsables du Brexit semblent changer de ton. Le haut fonctionnaire ayant supervisé les négociations de sortie du Royaume-Uni a récemment écrit dans The Times que le Brexit n’avait apporté « aucun des bénéfices promis ».

### Mais la désinformation continue d’alimenter le débat

On pourrait penser que le débat est clos. Pourtant, malgré ce retournement d’opinion, les récits pro-Brexit restent largement répandus en ligne.

De nombreux sites se présentant comme des médias « neutres » diffusent encore des analyses trompeuses pour maintenir un sentiment antieuropéen.

Selon l’Université de Navarre, nous sommes entrés dans une nouvelle phase marquée par une présence accrue de « pseudo-médias » imitant le journalisme traditionnel et par davantage de contenus amplifiés par l’Intelligence Artificielle.

La journaliste de la BBC Marianna Spring a démontré que des images manipulées et des vidéos trompeuses circulaient en abondance sur X avant les élections britanniques de 2024. Elle a également observé que le parti d’extrême droite Reform UK dominait largement certains flux algorithmiques avant même le début officiel de la campagne. Pour elle, « le monde est façonné en permanence par ce qui circule dans nos fils d’actualité et nos groupes de discussion bien avant et bien après un vote ».

### Le Brexit a contaminé le débat européen

Le choc du Brexit a rapidement dépassé les frontières britanniques. À la suite du référendum, des partis populistes à travers l’Europe ont tenté de reproduire cette recette. Geert Wilders évoque un « Nexit » aux Pays-Bas, Marine Le Pen prône un « Frexit », le FPÖ autrichien défend un « Öxit ». Bien que les conséquences économiques de ce divorce aient tempéré ces ardeurs séparatistes, il ne reste aujourd’hui que l’AfD allemande, qui réclame un référendum inspiré du Brexit.

Néanmoins, même si ces projets restent minoritaires, le Brexit a profondément transformé le débat politique européen. Une étude du Journal of Contemporary Politics publiée en 2024 stipule que « le Brexit a symbolisé l’escalade du populisme de droite qui s’est intensifiée à travers l’Europe ».

Depuis le Brexit, l’Union européenne fait face à une pression constante : défiance envers les institutions, montée du nationalisme, polarisation numérique, campagnes d’influence étrangères.

### Le Brexit a aussi transformé la réponse européenne

Paradoxalement, le Brexit a aussi servi d’électrochoc pour l’UE. Les institutions européennes ont progressivement pris conscience que les plateformes numériques représentaient un risque démocratique systémique.

Le référendum britannique, couplé au scandale Cambridge Analytica et aux soupçons d’ingérences russes, a contribué à accélérer plusieurs législations européennes : le Digital Services Act (DSA), le Code européen contre la désinformation, les règles de transparence sur la publicité politique, les obligations d’accès aux données pour les chercheurs ainsi que des règles d’évaluation des risques algorithmiques.

Désormais, les grandes plateformes ne peuvent plus être considérées comme de simples hébergeurs neutres. C’est une idée qui s’impose au cœur du débat européen : la désinformation est devenue un enjeu démocratique, mais aussi une question de sécurité.

### La vraie leçon du Brexit

Le Brexit a souvent été présenté comme une révolte populaire contre Bruxelles, mais dix ans plus tard, il apparaît surtout comme le premier grand conflit politique de l’ère algorithmique.

Le référendum britannique a mis en lumière la puissance des réseaux sociaux dans la création de récits politiques. Il a également révélé la fragilité des démocraties face aux campagnes émotionnelles et la difficulté de corriger un mensonge une fois qu’il s’est enraciné. Le Brexit a surtout démontré la capacité des plateformes à transformer la colère en dynamique électorale.

Le problème, c’est qu’en 2026, ces mécanismes sont encore plus puissants qu’en 2016. L’IA permet désormais de produire à moindre coût de faux articles, de faux témoignages, des deepfakes… Tous ces outils sont aujourd’hui à la disposition de quiconque.

Autrement dit, le Brexit n’était probablement pas une anomalie. C’était juste un avant-goût.