France

Affaire Lyhanna : Jérôme B. ne sera pas incarcéré malgré les plaintes.

Jérôme B., 41 ans, a été mis en examen pour l’enlèvement et la séquestration de la jeune Lyhanna après avoir déjà fait l’objet d’une plainte pour viol sur mineure en janvier 2022, classée sans suite en mai 2024. Le dossier relatif à la plainte déposée en août 2025 en Haute-Garonne a été transféré au parquet d’Auch près de quatre mois plus tard, en janvier 2026.


Un casier judiciaire vierge mais des antécédents préoccupants qui auraient dû alerter sur la dangerosité de son profil. Mis en examen pour l’enlèvement et la séquestration de la jeune Lyhanna, Jérôme B., 41 ans, a déjà été en contact avec la justice. Ce père de deux enfants avait fait l’objet d’une plainte pour viol sur mineure en janvier 2022, classée sans suite en mai 2024, faute d’éléments. Plus significatif encore, une nouvelle plainte pour des faits similaires a été déposée contre lui en août 2025.

Comment le suspect a-t-il pu rester libre ? Pourquoi n’a-t-il pas été interrogé pendant neuf mois dans cette affaire ? Et surtout, ce drame aurait-il pu être évité ? Jeudi, un corps – vraisemblablement celui de la jeune adolescente – a été retrouvé aux abords de Fleurance. Dans cette affaire, c’est toute une chaîne de traitement qui est désormais mise en cause, et qui fait d’ailleurs l’objet d’une enquête administrative conjointe de l’IGGN (gendarmerie) et de l’IGJ (justice).

« Un délai malheureusement habituel »

Le premier point d’interrogation concerne le délai des retransmissions interdépartementales. Après le dépôt de la plainte en août 2025 en Haute-Garonne, il a fallu près de quatre mois pour que le dossier soit transféré au parquet d’Auch, territorialement compétent, qui ne l’a transmis à la gendarmerie locale qu’en janvier 2026. Cette lenteur, difficile à comprendre pour l’opinion publique, est pourtant tristement classique pour les professionnels du droit.

« C’est un délai malheureusement habituel, y compris pour des contentieux très graves. Il y a plusieurs plaintes par jour de cette nature-là », déclare Aurélien Martini, procureur adjoint à Meaux et secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats (USM). Le représentant syndic al décrit une bureaucratie engorgée où le manque de personnel ralentit chaque étape : « Quand un dossier arrive dans un tribunal, il passe par le service du courrier, puis il est enregistré au bureau d’ordre. Ça prend du temps car ce sont des services en souffrance. Ensuite, s’il n’a pas été priorisé, il est mis dans une pile. Normalement, pour un dossier comme celui-là, l’enquêteur passe un coup de fil et demande quoi faire de ce dossier. Mais s’il le fait par courrier, ça prend encore du temps. »

Pas d’outils de relance

Une fois la plainte arrivée sur le bureau des gendarmes en début d’année, cinq mois s’écoulent encore sans qu Jérôme B. ne soit convoqué. En plus du manque chronique de personnel, l’USM souligne une faille managériale et technologique majeure : l’absence d’outils de relance et de suivi automatique pour les magistrats débordés par les flux quotidiens.

« On n’a pas un outil de suivi de nos instructions », révèle Aurélien Martini. « On demande par exemple à une brigade d’effectuer des actes d’enquête dans un certain délai. Mais une fois le temps écoulé, si vous n’avez pas un post-it épinglé au mur, vous êtes passé à autre chose et vous avez oublié parce que des dossiers comme ça, vous en avez cinq par jour. Il nous faut des outils de suivi, fiables, ergonomiques. »

Un placement en garde à vue tardif

Pendant que le dossier traîne dans les bureaux, Jérôme B. continue de vivre à proximité de ses voisins sans qu’aucune alerte ne soit donnée. Par le biais de leur avocat, Me François Roujou de Boubée, les parents de Lyhanna ont indiqué qu’ils avaient « pris connaissance de la procédure pénale ouverte depuis le 22 août révélée par les médias ».

Pour justifier l’absence d’une interpellation rapide du suspect, les autorités évoquent régulièrement la nécessité d’effectuer des investigations approfondies en amont. « Il faut les éléments suffisants pour que, même s’il nie ou garde le silence en garde à vue, on puisse l’incarcérer et ouvrir une information judiciaire, explique Aurélien Martini. On creuse pour rassembler le maximum d’éléments, c’est une méthode éprouvée. Si on va trop vite, on risque d’avoir des dossiers bien moins solides et plus fragiles. »

Cette prudence procédurale est appliquée même si le suspect n’est pas un inconnu des services : « Quand on traite un dossier, on consulte le traitement des antécédents judiciaires (TAJ). On voit les plaintes, les procédures antérieures », précise le magistrat. Mais cette logique de constitution du dossier se heurte à l’impératif de protection des mineurs et à l’écoute des victimes. « Comme dans beaucoup d’affaires, on constate que les victimes ont peur de parler, ont honte de ce qui leur est arrivé. Et lorsqu’elles s’expriment, elles ne sont pas toujours entendues ou comprises », tempère Anne-Sophie Gavriloff, porte-parole de la Fédération France Victimes.

« Difficulté de se coordonner entre acteurs »

Pour la fédération, qui regroupe 130 associations locales, le système doit être revisité en profondeur. « On observe la difficulté de coordination entre les différents acteurs. Il y a eu des dépôts de plainte, le lien entre la gendarmerie et le parquet a pris beaucoup de temps. L’enquête administrative déterminera s’il y a eu des erreurs. Mais malheureusement, comme dans de nombreux cas, cela s’explique aussi par le manque de moyens. Chacun fait de son mieux, mais les brigades de gendarmerie et les parquets manquent de personnel. Il est donc difficile de prioriser. »

Face à ce constat, France Victimes réitère une demande forte : « Depuis un an, nous demandons au garde des Sceaux d’organiser un Grenelle des mineurs victimes. L’objectif est de renforcer la protection des enfants, avec une meilleure coordination des acteurs. Nous observons aujourd’hui que la police et les gendarmes travaillent, le parquet aussi, et qu’il existe des outils de protection. Mais il faut une meilleure articulation. »