La montée discrète des réseaux criminels albanophones en puissance
Europol décrit l’évolution récente de la criminalité organisée albanophone comme étant « plus internationale, à plus grande échelle et plus efficace ». En Belgique, une enquête menée par Knack, Le Soir et la RTBF s’appuie sur une douzaine d’entretiens et l’analyse de plus de vingt affaires judiciaires.

« Plus internationale, à plus grande échelle et plus efficace » : c’est ainsi qu Europol, l’agence européenne de coopération policière, décrit l’évolution récente de la criminalité organisée albanophone.
Le magazine Knack, le quotidien Le Soir et la RTBF ont réalisé une enquête en Belgique. Celle-ci repose sur une douzaine d’entretiens avec des policiers, des magistrats et des spécialistes du blanchiment d’argent, ainsi que sur l’analyse de documents et de décisions judiciaires en lien avec plus de vingt affaires.
Une de ces affaires, jusqu’à présent méconnue, a ses origines à Seraing, dans l’impasse Collard.
Une enquête… dans une impasse, à Seraing
Il y a 15 ans, une des maisons ouvrières de cette petite rue pavée sans issue est occupée par Veip O., un citoyen albanais. En 2011, lors d’une perquisition, des policiers découvrent dans l’habitation 166.285 euros en liquide.
Dans le même temps, à Ans, de l’autre côté de Liège, les enquêteurs saisissent 5,2 kilos de cocaïne. L’homme est condamné : 40 mois de prison, une amende et la confiscation de près de 200.000 euros, en plus de la somme retrouvée chez lui.
La justice belge est cependant confrontée à un obstacle. Officiellement, Veip O. ne possède rien. Aucun patrimoine confiscable. Au niveau financier, le dossier risque de stagner là où il a commencé : dans une impasse.
Ce n’est qu’après le décryptage de la messagerie SKY ECC par les forces de l’ordre, il y a un peu plus de cinq ans, que Veip O. est identifié parmi les utilisateurs albanophones des téléphones SKY ECC en Belgique, le groupe le plus représenté après les suspects belges.
SKY ECC change la donne : la piste de l’argent mène en Albanie
L’homme est de nouveau suspecté de trafic de stupéfiants. Dans les échanges que les enquêteurs lui attribuent, des messages laissent apparaître qu’il dispose bel et bien de certaines richesses ; non pas à Liège, mais à plus de 2000 kilomètres de là, en Albanie. Incapable d’agir seule, la Belgique transmet les informations aux autorités locales.
S’appuyant sur ces éléments, et après avoir diligenté des investigations complémentaires en vertu de sa propre législation, la justice albanaise ordonne la confiscation de deux comptes bancaires et de huit appartements détenus par Veip O. sur la côte adriatique.
La valeur totale de ces avoirs est estimée à près de 5 millions d’euros, soit bien davantage que les 197.394 euros réclamés par la condamnation prononcée à Liège il y a 15 ans.
Le 16 avril dernier, la justice albanaise a rendu une décision de confiscation définitive, se fondant donc en partie – c’est une première – sur une décision de justice belge. La Belgique espère dorénavant récupérer une partie des sommes saisies par l’Albanie. Nos rédactions n’ont pas pu entrer en contact avec Veip O. pour obtenir une réaction.
Le long parcours de ce dossier illustre quelques caractéristiques majeures des organisations criminelles albanophones : leur dimension internationale et leur grande mobilité, ainsi que leur capacité à déplacer le produit de leurs activités illicites.
Passage par Dubaï
Une autre affaire révélatrice trouve un ancrage en Belgique. À un niveau supérieur du narcotrafic, l’affaire « Samba » est actuellement jugée à Bruxelles. Elle implique des personnes présentées comme des figures de proue du trafic international de cocaïne.
Parmi les prévenus figure l’Albanais Flamur S., extradé de Turquie en février pour être jugé en Belgique. Il est soupçonné d’être impliqué dans des opérations financières liées à l’importation de 16 tonnes de cocaïne, en partie via le port d’Anvers.
D’après les éléments analysés par les enquêteurs, Flamur S. aurait assuré la collecte, le transport et la surveillance de plus de 17 millions d’euros d’argent sale.
Sa fortune personnelle n’est pas connue. Une indication cependant : d’après des informations issues d’une fuite de données immobilières relayées par le journal Le Monde, Flamur S. est toujours propriétaire de deux appartements à Dubaï. L’émirat a longtemps été considéré comme un eldorado pour les barons de la cocaïne. Son avocat n’a pas réagi à nos sollicitations.
Le dossier liégeois et l’affaire Samba ont des temporalités, des trajectoires et des ampleurs différentes. Cependant, ils décrivent une même réalité. Les réseaux criminels albanophones opèrent à l’échelle internationale, se révèlent experts dans le blanchiment d’argent et bâtissent leur puissance actuelle sur le trafic de cocaïne.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Au début des années 2000, les délinquants ou criminels albanophones étaient plutôt engagés dans l’exploitation de prostituées ou les vols.
Position dominante
Selon la police fédérale belge, les groupes criminels albanais occupent désormais une position dominante grâce aux revenus de la drogue. « Ils sont capables de contrôler l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Ils gagnent également en influence et en efficacité. Ils sont de mieux en mieux structurés et coordonnent leurs activités au sein de réseaux complexes et sophistiqués« , résume la police.
Les spécialistes interrogés insistent également sur une autre caractéristique : les organisations criminelles albanophones fonctionnent selon des structures souples. Moins hiérarchisées que certaines mafias, ces réseaux apparaissent plus flexibles et agiles. Ils s’adaptent rapidement aux stratégies des forces de l’ordre et aussi aux opportunités du marché illégal.
D’après plusieurs sources, certains sont désormais actifs dans l’importation de cannabis en provenance de Californie ou du Canada. Ce phénomène est relativement récent. De grandes quantités de cannabis sont acheminées en Belgique par colis aériens afin d’alimenter des points de vente locaux ou d’être redistribués ailleurs en Europe.
Les organisations criminelles albanophones ont gravi les échelons du crime. Elles font aujourd’hui jeu égal avec les mafias italiennes, les réseaux de la « mocro maffia » (réseaux criminels d’origine marocaine) ou encore les cartels sud-américains avec lesquels elles forment des alliances durables.
Ces groupes ont aujourd’hui « un impact très négatif sur la société, car ils sapent l’économie légale par le biais de l’argent sale et de la corruption« , estime la police, qui indique surveiller ces réseaux de près avec ses partenaires belges et internationaux.
Des extraits des entretiens réalisés, des données statistiques ainsi que d’autres éléments issus de procédures judiciaires sont à lire dans Le Soir et Knack, qui ont collaboré avec la RTBF dans le cadre de cette enquête.

