L’Enquête nationale 2026 : les Belges perçoivent les États-Unis comme adversaire.
L’Enquête nationale RTBF, VRT et De Standaard a été menée du 9 mars au 5 avril 2026 dans les trois régions du pays par l’Université d’Anvers et l’ULB. Plus d’un Belge sur deux considère désormais les États-Unis comme un adversaire, « voire comme une menace », selon Jean-Benoît Pilet, co-auteur de l’enquête.
L’Enquête nationale réalisée par RTBF, VRT et De Standaard s’est déroulée du 9 mars au 5 avril 2026 dans les trois régions du pays, avec la participation de l’Université d’Anvers et de l’ULB (méthodologie détaillée en bas de l’article). Pendant ce temps, sur la scène mondiale, les premiers mois de l’année ont été marqués par des événements inédits et des attaques sans précédent. La guerre entre la Russie et l’Ukraine s’est poursuivie, Israël a continué de bombarder Gaza malgré un cessez-le-feu et a engagé des actions militaires contre le Hezbollah au Liban. Les États-Unis ont « destitué » le président du Venezuela et attaqué l’Iran, tandis que Téhéran a répondu en tirant des missiles dans la région du Golfe et en fermant le détroit d’Ormuz.
Dans le même temps, le gouvernement américain sous Donald Trump a été perçu comme un adversaire de l’Europe, se distanciant de l’OTAN, avec des revendications territoriales concernant le Groenland.
Les chercheurs se sont alors posé des questions sur la scène internationale : qui sont les alliés des Belges et qui sont leurs ennemis ? Quels scénarios de sécurité internationale sont jugés comme les plus probables ? Quelles leçons politiques la Belgique devrait-elle tirer de ces bouleversements ?
### Les États-Unis, nouveaux adversaires des Belges
Il en ressort que dans les trois régions du pays, plus d’un belge sur deux considère désormais les États-Unis comme un adversaire, « voire comme une menace », souligne Jean-Benoît Pilet, co-auteur de l’enquête et politologue à l’ULB. « Davantage même que la Chine ! » Plus d’un Belge sur deux estime qu’on ne peut plus compter sur les États-Unis, tandis qu’une infime minorité – 10% ou moins selon les régions – continue de les percevoir comme des alliés.
En 2026, Washington est perçu sur un pied d’égalité avec Moscou et Pékin par les citoyens belges, alors même que l’Europe endure une guerre avec la Russie depuis plus de quatre ans.
Ce renversement s’explique en grande partie par le contexte international, notamment la politique étrangère des États-Unis sous Trump, les tensions commerciales avec l’Europe, et les déclarations controversées de l’ambassadeur américain en Belgique, Bill White, sur la justice nationale et certains ministres, qui ont marqué l’opinion publique.
Le sentiment d’opposition envers Washington suit également le clivage politique, avec les électeurs du PTB-PVDA exprimant la plus forte hostilité, suivis des électorats verts et socialistes. Les électeurs de droite – N-VA, Vlaams Belang (VB), Anders et MR – adoptent une position plus nuancée, avec les électeurs du MR étant les moins nombreux à considérer les États-Unis comme des adversaires (34% en Wallonie et 41% à Bruxelles), tout comme les électeurs du VB (34% en Flandre).
### La Russie, adversaire quasi-unanime. La Chine, une menace plus floue.
Concernant l’attitude envers la Russie, il n’y a pas d’ambiguïté. Dans les trois régions et chez chaque électorat, une majorité des répondants considère Moscou comme un adversaire, sans distinction politique. Cependant, cette perception est plus prononcée en Flandre (80% contre 66% en Wallonie et 63% à Bruxelles). Les électeurs du PTB-PVDA sont d’ailleurs les seuls à considérer la Russie comme un adversaire dans une moindre mesure (48% à Bruxelles).
La Chine, quant à elle, génère davantage d’indécision : dans les trois régions, moins de personnes la considèrent comme adversaire par rapport aux États-Unis, mais il y a également moins de partisans. Le bloc politique du centre-droit – CD&V, Les Engagés et MR – est le plus critique, alors que les électeurs du PTB-PVDA affichent une méfiance plus modérée.
### L’UE et l’OTAN, les vrais alliés
À l’inverse de la méfiance envers Washington, l’Union européenne et l’OTAN sont perçues positivement – comme des alliés – par une majorité des Belges, spécialement en Flandre. Cette méfiance à l’égard des États-Unis ne se traduit pas par un rejet de l’Alliance atlantique : environ 80% des citoyens estiment que la Belgique doit rester membre de l’OTAN. Ce soutien traverse même les clivages politiques, avec 67 à 71% des électeurs du PTB-PVDA favorable à l’OTAN selon les régions, et les électeurs verts montrant un soutien encore plus fort.
Jean-Benoît Pilet analyse que « la conception héritée de la guerre froide, d’un bloc occidental reliant l’Union européenne aux États-Unis et au Canada au sein de l’OTAN, évolue clairement ». Toutefois, il précise que cela ne signifie pas un isolationnisme : les Belges désirent coopérer avec les États-Unis, notamment sur le plan de la sécurité, tout en voulant que cela ne soit pas essentiel.
L’Union européenne est perçue comme un allié dans toutes les régions, même si les partis aux extrêmes – PTB-PVDA à gauche, Vlaams Belang (VB) à droite – restent les plus critiques, tout comme le MR.
### Une guerre déclenchée par les États-Unis ? Le scénario jugé le plus probable
Lors de l’enquête, six scénarios de conflits internationaux ont été présentés aux répondants. Le scénario considéré comme le plus probable est une guerre déclenchée par les États-Unis contre un pays non membre de l’OTAN. Près de quatre Belges sur cinq le jugent probable ou très probable, avec peu de variations régionales. Il est à noter que ce scénario avait commencé à se matérialiser au moment où l’enquête était menée, avec le début des attaques américaines contre l’Iran.
Ensuite, les répondants considèrent une attaque chinoise contre Taïwan comme probable, suivie d’une attaque russe contre l’OTAN, ce dernier scénario ayant significativement reculé comparé à 2025. En Flandre, 53% des sondés estimaient ce scénario probable l’année précédente, contre 37% maintenant. En Wallonie, le chiffre est passé de 58% à 52%, et à Bruxelles de 50% à 43%. En revanche, 80% ou plus des répondants estiment qu’une attaque directe contre la Belgique est peu probable.
### Pour une Europe qui se défend seule et riposte économiquement
Face à ces menaces perçues et ces incertitudes, la réponse des Belges est claire : l’Europe doit prendre son destin en main. Plus de 80% des répondants, quelle que soit leur origine politique, estiment que l’Europe doit être totalement autonome sur le plan militaire. Cette position transcende tous les clivages politiques.
Pour Jean-Benoît Pilet, cette aspiration à l’autonomie sécuritaire pour l’Europe découle de la méfiance envers les États-Unis. « Il vaut mieux ne compter que sur nous-mêmes, estiment les Belges », tout en restant ouverts à la possibilité d’un retour à un partenariat avec Washington, qui ne doit toutefois plus être considéré comme une condition sine qua non.
Économiquement, les Belges soutiennent également une position plus ferme de l’UE vis-à-vis des États-Unis. Entre 60 et 70% des répondants approuvent des contre-mesures économiques significatives en réponse aux hausses de droits de douane américains, avec des réticences surtout exprimées par les électeurs du Vlaams Belang (38% d’opposition) en Flandre et du MR en Wallonie (29% d’opposition).
Enfin, sur la question de l’ingérence américaine dans les affaires internes belges, près de 90% des répondants s’opposent fermement à cette ingérence, un score qui ne varie guère d’un électorat à l’autre.
### La fin de l’atlantisme ?
Les Belges en 2026 semblent ne plus croire en l’atlantisme. Les États-Unis occupent désormais dans leur esprit une place inimaginable il y a encore quelques années : celle d’un adversaire potentiel, au même titre que la Russie ou la Chine. Bien que les données ne permettent pas de mesurer précisément l’ampleur de ce basculement faute de comparatifs historiques, les chercheurs parlent d’un changement radical. « Cette méfiance à l’égard des États-Unis atteint cette année des proportions considérables », confirme Jean-Benoît Pilet.
Mais les Belges envisagent-ils la fin de l’atlantisme ? Le chercheur nuance : « Je pense qu’il y a un effet conjoncturel lié à la présidence actuelle. Ce n’est pas un tournant définitif tant que la politique étrangère des États-Unis change après Trump. »
Les Belges semblent donc avoir tiré des conclusions : l’Europe doit désormais réaliser sa propre défense. « Pour les Belges, nous sommes dans une ère de conflit », résume le chercheur, « ce n’est pas une menace immédiate pour la Belgique, mais des conflits impliquant des grandes puissances sont constants. » Ce sentiment d’inquiétude suggère que l’Union européenne pourrait être touchée.
« Une part significative de la population soutient que les budgets de la défense ne doivent pas être trop réduits et que l’Union européenne doit investir dans ses politiques de défense », conclut Jean-Benoît Pilet.

