Tunisie

Malinne Blomberg : « De nouveaux modèles nécessaires pour financer le développement africain »

1. La Banque africaine de développement a approuvé plus de 190 projets en Tunisie, pour un montant cumulé d’environ 25 milliards de dinars. Le partenariat entre la BAD et la Tunisie remonte à 1968 et s’est progressivement consolidé autour d’une coopération stratégique et opérationnelle.

2. En Tunisie, la BAD soutient aujourd’hui un portefeuille de 35 opérations, représentant environ 6,21 milliards de dinars, couvrant principalement les transports, l’eau et l’assainissement, l’agriculture, l’énergie, le secteur financier et le développement des compétences.


Alors que les financements internationaux diminuent et que les besoins de développement s’intensifient, l’Afrique explore de nouvelles manières de financer sa transformation. À l’occasion des Assemblées annuelles 2026 de la Banque africaine de développement (BAD), Malinne Blomberg aborde les méthodes pour mieux mobiliser les ressources internes du continent et accélérer les investissements, en se concentrant sur le cas de la Tunisie.

Les Assemblées annuelles 2026 se tiennent dans un contexte international délicat. Pourquoi le thème du financement du développement de l’Afrique est-il si important aujourd’hui ? Le sujet “Mobiliser le financement du développement de l’Afrique à grande échelle dans un monde fragmenté” est crucial car il coïncide avec un tournant pour le continent. L’Afrique doit financer sa transformation économique, ses infrastructures, sa transition climatique, la sécurité alimentaire, l’emploi et les Objectifs de développement durable, tout cela dans un environnement mondial de plus en plus incertain.

Les tensions géopolitiques, la hausse du coût du capital et le resserrement de certaines sources de financement extérieur restreignent les marges de manœuvre des pays africains. Les Assemblées 2026 posent une question essentielle, à laquelle la Tunisie répond : comment financer le développement lorsque les ressources publiques sont sous pression et que les capitaux deviennent plus sélectifs ?

Le message principal est aussi une opportunité. L’Afrique ne doit pas seulement rechercher des financements supplémentaires ; elle doit également mieux mobiliser et utiliser les ressources considérables qu’elle possède déjà : diaspora, marchés financiers, fonds de pension, fonds souverains et épargne longue.

Il est donc crucial de renforcer les systèmes financiers africains, de mobiliser davantage de capitaux privés, d’améliorer la qualité des projets et d’établir des partenariats stratégiques. Pour l’Afrique du Nord et la Tunisie, qui font face à des chocs internationaux, des besoins en infrastructures et au stress hydrique, obtenir un financement à grande échelle est essentiel pour une croissance plus résiliente, inclusive et génératrice d’emplois.

Concernant le partenariat stratégique entre la BAD et la Tunisie, celui-ci est ancien, structuré et particulièrement actif. Depuis 1968, il s’est renforcé par une coopération stratégique et opérationnelle. À ce jour, la Banque a approuvé plus de 190 projets en Tunisie, pour un montant cumulé d’environ 25 milliards de dinars. La Tunisie est un actionnaire fondateur de la BAD, joue un rôle dans ses orientations stratégiques et abrite son bureau régional pour l’Afrique du Nord.

Cette coopération vise actuellement à soutenir la compétitivité et la résilience de l’économie tunisienne, favorisant une croissance plus inclusive et verte. Elle inclut des secteurs clés tels que les infrastructures, l’eau, l’agriculture, l’énergie, les compétences, l’emploi et le secteur privé.

Dans le secteur des transports, la Banque a modernisé environ 70 % du réseau routier revêtu classé et a réhabilité près de 7 000 km de routes et de pistes agricoles. Des travaux de réhabilitation du pont de Bizerte sont également en cours. Ces investissements améliorent la connectivité, l’accès aux marchés et l’intégration régionale.

Pour l’eau et l’assainissement, la BAD a soutenu 268 adductions d’eau potable et modernisé 35 stations d’épuration, profitant à environ un million de personnes, principalement en milieu rural. Ces efforts contribuent à la sécurité hydrique, à la santé publique et à la résilience climatique.

En agriculture, la Banque soutient la structuration des chaînes de valeur des céréales et de l’huile d’olive, avec 3 000 hectares de périmètres irrigués et 160 km de pistes rurales. Ces interventions renforcent la sécurité alimentaire et l’accès des producteurs aux marchés.

Concernant l’énergie, la coopération s’est intensifiée autour des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, avec la centrale solaire de Kairouan (120 MWp) comme exemple d’un partenariat entre le secteur public, privé et des partenaires internationaux. Ce projet aide à diversifier le mix énergétique tunisien et à réduire la dépendance aux importations.

Le programme CAP Emploi de la Banque soutient l’insertion professionnelle et l’entrepreneuriat, offrant des formations à 4 593 personnes et accompagnant 11 116 entrepreneurs, dont 73 % de femmes.

La BAD soutient à ce jour 35 opérations en Tunisie, représentant environ 6,21 milliards de dinars, couvrant les transports, l’eau et l’assainissement, l’agriculture, l’énergie, le secteur financier et le développement des compétences. Sa stratégie 2024-2029 vise à renforcer la résilience et la compétitivité de l’économie tunisienne pour encourager une croissance inclusive et verte, axée sur l’adaptation au changement climatique et l’amélioration du climat des affaires.

Dans les transports, la Banque aide à moderniser le réseau routier et à désenclaver les régions, avec notamment le projet de connectivité dans le Nord-Est et les travaux du pont de Bizerte.

En matière d’eau et d’assainissement, les interventions visent à améliorer l’accès à l’eau potable, surtout en milieu rural, à moderniser le réseau du Grand Tunis et à gérer la réutilisation des eaux usées traitées. La station d’épuration de Monastir Nord est en cours d’instruction dans ce cadre.

Dans l’agriculture, la Banque aide à structurer les chaînes de valeur, particulièrement dans les filières céréalière et oléicole, ainsi qu’à développer des périmètres irrigués et à renforcer la résilience des régions rurales vulnérables.

Le projet Chems facilite l’autoproduction solaire pour les PME, réduisant leurs coûts énergétiques et soutenant des mécanismes financiers adaptés au photovoltaïque.

La Banque soutient également le secteur privé, notamment à travers le programme CAP Emploi pour l’employabilité et l’entrepreneuriat. L’accord de garantie signé avec la Banque internationale arabe de Tunisie (Biat) facilite le financement du commerce.

Les priorités de coopération dans les prochaines années se concentreront sur la sécurité hydrique, la transition énergétique, la connectivité, le développement du secteur privé, l’emploi des jeunes et la modernisation du marché financier.

Face aux contraintes budgétaires et à la raréfaction des financements internationaux, la Banque peut contribuer à un financement du développement africain plus résilient et inclusif. Le financement ne peut plus être discuté uniquement en regard des ressources disponibles, mais doit renforcer la résilience économique, la souveraineté financière et l’inclusion tout en mobilisant les ressources internes.

La nouvelle architecture financière africaine pour le développement cible précisément cette intégration dans un cadre international marqué par des capitaux sélectifs. Cette approche repose sur trois priorités : mobiliser plus de financements, réduire les risques d’investissement et améliorer la coordination entre institutions financières pour le cofinancement.

Il est crucial d’utiliser le capital public pour attirer davantage de capitaux privés grâce aux garanties, aux financements mixtes et aux mécanismes de partage de risques. Renforcer les systèmes financiers africains, y compris les banques de développement et les marchés de capitaux, est essentiel pour réduire le coût du capital et soutenir les investissements stratégiques.

Améliorer l’inclusion financière est également fondamental. Une structure visant à renforcer l’accès au financement pour les PME, les jeunes entrepreneurs, les femmes et les territoires vulnérables est nécessaire.

Pour la Tunisie, cette démarche se traduira par une évolution du rôle de la Banque, passant d’un simple financeur à un catalyseur, pour structurer et financer les programmes prioritaires. Le Plan national de développement 2026-2030, en attente d’approbation, constituera une base de dialogue importante pour déterminer les programmes pouvant mobiliser de grands financements.

L’objectif est clair : permettre à l’Afrique de co-construire et de financer davantage son développement, réduire sa dépendance à des mécanismes externes et mobiliser les capitaux nécessaires pour une croissance inclusive, durable et génératrice d’emplois.

Aux questions liées à la transition énergétique, à la sécurité hydrique et à la résilience climatique, la Banque accompagne la Tunisie grâce à des interventions ciblées. Dans l’énergie, l’accent est mis sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Le projet Kairouan est un exemple de coopération entre divers acteurs. Le projet Chems facilite l’accès des PME à des solutions solaires.

La Banque met également l’accent sur la modernisation des infrastructures hydriques, y compris la gestion durable de l’eau, et soutient des solutions innovantes dans des régions arides, comme des projets de barrages souterrains.

Les Assemblées annuelles de Brazzaville offrent une plateforme de dialogue et de partenariats financiers. C’est une opportunité pour la Tunisie de se positionner sur la scène internationale, avec ses atouts reconnus, dont une position géographique stratégique et un potentiel dans divers secteurs.

Ces Assemblées permettront d’explorer des partenariats financiers innovants, notamment en ce qui concerne les marchés de capitaux et la finance climatique. La Tunisie a besoin de cofinancements pour ses projets dans des secteurs tels que les infrastructures et l’eau.

Cet événement aidera également le pays à aligner ses projets avec les priorités nationales tout en ouvrant l’accès au marché continental, grâce à la Zone de libre-échange continentale africaine, positionnant la Tunisie comme un hub entre l’Afrique, l’Europe et la Méditerranée.

Les enjeux liés à l’eau, à la sécurité alimentaire et à la résilience climatique seront au centre des discussions de Brazzaville. Ces problématiques sont d’une urgence particulière pour la Tunisie et d’autres pays d’Afrique du Nord, lesquels doivent investir dans l’irrigation efficiente, la réutilisation des eaux usées et une agriculture résiliente.

La mobilisation de ressources et de partenariats autour de programmes intégrés sera cruciale. Les mécanismes de financement disponibles, comme les garanties et les cofinancements, peuvent aider à financer des projets ambitieux.

Quant au secteur privé, la Tunisie possède les conditions nécessaires pour attirer davantage de capitaux, avec une main-d’œuvre qualifiée et des infrastructures de qualité. Les récents signes d’investissements directs étrangers, en hausse de 30 % en 2025, témoignent de la confiance des investisseurs dans l’économie tunisienne.

Pour maintenir cette dynamique, il est essentiel de transformer les atouts du pays en projets concrets, structurés et attractifs pour les investisseurs. La Banque africaine de développement peut améliorer la qualité des projets et renforcer l’environnement des affaires.

La mobilisation du secteur privé est vitale, car les ressources publiques doivent être complétées par des investissements privés. La Banque soutient les investissements privés par des lignes de crédit, des garanties et des mécanismes de partage des risques.

Le défi actuel consiste à accélérer la préparation des projets, à améliorer le climat d’investissement et à transformer le potentiel tunisien en véritables investissements et créations d’emplois.

La coopération entre la BAD et la Tunisie est établie et peut évoluer tant en volume qu’en nature. Dans les années à venir, il s’agira de passer d’une approche de projets isolés à un accompagnement plus intégré de la transformation économique.

Aux entreprises tunisiennes, la Banque est non seulement un partenaire des États mais aussi un soutien au secteur privé, facilitant l’accès au financement. Pour les banques et institutions financières, la modernisation du secteur financier est essentielle pour attirer de nouvelles ressources et développer le financement des PME.

Enfin, les décideurs publics doivent se concentrer sur les opportunités de relocalisation, de transition énergétique et d’intégration africaine. La Tunisie a un potentiel considérable, et la Banque est déterminée à transformer ce potentiel en investissements et en croissance.