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Entretien avec Abhijeet Dipke, figure du mouvement anti-Modi.

Le 16 mai 2026, Abhijeet Dipke, un étudiant indien en communication politique, a lancé le Parti populaire des Cafards, également appelé « Cockroach Janata Party » (CPJ). Abhijeet a été choqué par les déclarations du président de la Cour suprême indienne, Surya Kant, qui a critiqué les jeunes exprimant leurs opinions sur les réseaux sociaux en les comparant à des parasites.


Vous êtes fainéant, au chômage, vous passez la majorité de votre temps à traîner sur Internet et vous avez une capacité exceptionnelle, presque experte, à vous plaindre sur les réseaux sociaux. Félicitations ! Vous remplissez les critères pour rejoindre le Parti populaire des Cafards lancé par Abhijeet Dipke, étudiant indien en communication politique, le 16 mai 2026.

Intitulé « Cockroach Janata Party » (CPJ), ce parti est une parodie du parti du président actuel, Narendra Modi, le « Bharatiya Janata Party » (BJP), qui est le parti nationaliste indien. Abhijeet a décidé de copier le parti au pouvoir en réponse à des déclarations de Surya Kant, président de la Cour suprême indienne et proche du Premier ministre. Il a déclaré : « Juste parce que les jeunes expriment leurs opinions sur les réseaux sociaux et sur Internet, Kant a pris la liberté de les critiquer en les comparant à des parasites. J’ai été vraiment choqué par ces propos », raconte Abhijeet.

Le parti des Cafards a rapidement gagné en popularité, atteignant plus de 9,1 millions d’abonnés, dépassant ainsi le nombre d’abonnés du parti du président. Pour discréditer ce nouveau mouvement, Narendra Modi a dénoncé des faux abonnés et une majorité de membres pakistanais, des accusations que le Cockroach Party a rapidement démenties en publiant ses propres statistiques.

Un site web a été créé, accessible de manière aléatoire, permettant de s’inscrire pour rejoindre le parti. « J’ai fait cela parce que je recevais des messages de jeunes m’expliquant qu’ils ne se reconnaissaient dans aucun acteur politique en Inde. Certains m’ont dit qu’ils comptaient aussi sur cette mobilisation citoyenne pour faire avancer les choses dans le pays », explique M. Dipke. Cette volonté de changer la politique interne de l’Inde est partagée par Arpit Sharma, un jeune Indien qui déclare : « Le système actuel doit être détruit et éradiqué. La Cour Suprême nous insulte et nous déshumanise alors que leur génération est celle qui est responsable de la détérioration du marché de l’emploi et de l’état du pays en général. »

Selon une étude récente de l’université Azim Premji à Bangalore sur le taux d’emploi en Inde, le pourcentage de jeunes Indiens sans emploi atteint 15,2%, un chiffre record. Bien que le nombre d’Indiens sortant de l’université ait considérablement augmenté ces vingt dernières années, près de deux tiers ne trouvent pas d’emploi à la fin de leurs études. Cela s’explique par le manque d’emplois qualifiés en Inde, poussant de nombreux jeunes à s’expatrier vers l’Europe, la Chine ou les États-Unis.

Rosa Abraham, coautrice de l’étude, souligne le paradoxe de cette situation. « D’un côté, nous avons une économie en pleine croissance. L’Inde se développe à une vitesse incroyable. De l’autre, nous n’offrons pas de réel avenir à la jeunesse instruite et ambitieuse. C’est incompréhensible », explique-t-elle. Elle ajoute : « Parmi les 11 millions de jeunes de 20 à 29 ans sans emploi recensés en 2023, 67% sont des diplômés universitaires. En 2004, ils n’étaient que 3 millions dans cette situation, représentant 32% des chômeurs de cette tranche d’âge. Dans le même temps, la proportion de diplômés parmi les jeunes Indiens est passée de 10 à 28%, soutenue par une expansion sans précédent des campus universitaires et des instituts à travers le pays », selon les résultats publiés dans le « State of Working India 2026. »

Ce chômage de masse, en grande partie touchant les jeunes, est l’emblème du Cockroach Janata Party. Actuellement, Abhijeet n’envisage pas de transformer son parti satirique en véritable parti politique. « Mais cela n’est pas à exclure. Nous verrons comment les choses évolueront dans les prochaines années. Une chose est certaine, nous, les jeunes, pouvons être une force de contestation contre le pouvoir si nous nous unissons. J’invite d’ailleurs les jeunes du monde entier à se mobiliser pour faire bouger les choses », conclut le fondateur du Parti populaire des Cafards.

Lors des dernières élections législatives, l’alliance du président Modi, la National Democratic Alliance, a perdu des sièges au profit de son opposition, l’INDIA. Bien que Modi ait été réélu pour un troisième mandat consécutif, il n’a pas obtenu la majorité absolue au Parlement. En 2019, le BJP comptait 303 sièges sur 543, un chiffre réduit de 63 sièges cinq ans plus tard, de nombreux sièges étant remportés par l’opposition, notamment le parti « Le Congrès », passé de 52 à 99 sièges. Cette percée historique témoigne du mécontentement croissant des Indiens face aux politiques du gouvernement Modi au cours de la dernière décennie.

L’émergence d’un nouveau venu, conçu par et pour les jeunes, pourrait redistribuer les cartes de l’échiquier politique indien, à moins que M. Modi n’arrive à se débarrasser de ce défi, ce qui pourrait s’avérer difficile. Lors d’un entretien, M. Dipke a révélé avoir reçu des menaces de mort de partisans de Modi, mais le cafard, devenu l’emblème d’Abhijeet, est connu pour sa résilience et sa capacité à survivre même sous forte pression.

Bien que le parti des Cafards n’ait pas encore d’existence juridique, ses membres ont déjà des revendications. L’une des premières est la démission du ministre de l’Éducation, qu’ils tiennent responsable du manque d’avenir pour les jeunes Indiens.