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Déportations massives vers l’Afrique : l’administration Trump n’utilise pas la peur pour dissuader les migrants.

Ce mercredi 20 mai, l’arrivée de 25 migrants à Freetown marque une nouvelle étape dans la politique de l’administration Trump, la Sierra Leone ayant signé un accord bilatéral acceptant d’accueillir jusqu’à 300 personnes expulsées par an, sous certaines conditions. Selon un rapport de la commission des relations étrangères du Sénat américain publié en février 2026, Washington a versé plus de 32 millions de dollars de fonds publics à cinq pays pour financer ces accords.


Ce mercredi 20 mai, l’arrivée de 25 migrants à Freetown marque une nouvelle étape dans la politique radicale de l’administration Trump : la Sierra Leone vient de signer un accord bilatéral controversé. Le pays a accepté d’accueillir jusqu’à 300 personnes expulsées par an, qu’elles soient sierra-léonaises ou non, à condition que les ressortissants soient originaires de l’espace CEDEAO (Sénégal, Ghana, Guinée, Nigeria…).

« Cela fait partie de nos relations bilatérales avec les Etats-Unis pour les aider dans leur politique migratoire », a déclaré Musa Timothy Kabba, ministre des Affaires étrangères sierra-léonais. L’avenir des personnes accueillies demeure donc incertain.

Cette mesure s’inscrit dans le cadre d’une promesse électorale : « fermer les frontières » et procéder à des expulsions massives. Cependant, derrière cette rhétorique sécuritaire se cache un mécanisme sans précédent et controversé, celui de l’externalisation des frontières américaines vers le continent africain, en passant par des incitations financières et des pressions diplomatiques.

### Une stratégie de communication

Si Donald Trump présente ces déportations comme une victoire pour la sécurité nationale, l’analyse de Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB et expert des États-Unis, invite à la nuance. « Ce que fait Donald Trump est inédit dans ce domaine », reconnaît-il. « C’est vraiment un aspect de communication, dans le sens où c’est de la communication vers son électorat, et bien entendu, de la communication aussi vers les autres pays, pour laisser entendre que les États-Unis ne sont plus aussi ouverts qu’ils ne l’étaient dans le passé. »

Ce cas n’est pas isolé. En coulisses, la Maison Blanche a mis en place une véritable industrie autour de l’externalisation de son contrôle des frontières. Selon des données d’ONG et de groupes de surveillance, notamment Third Country Deportation Watch, l’administration américaine a déjà ratifié des traités, souvent confidentiels, avec au moins 27 pays à travers le monde, dont près d’une douzaine sur le continent africain (Congo, Cameroun, Rwanda, Ouganda, Soudan du Sud, Équateur, Eswatini, entre autres).

L’objectif affiché de renvoyer « des millions » de migrants, souvent évoqué durant la campagne, se confronte à la réalité juridique. Trump flirte avec la lenteur de la justice américaine. « Le temps de la justice est un petit peu plus lent que le temps de l’administration », note l’expert. Une fois les personnes renvoyées, les recours juridiques, même gagnés par la suite, perdent leur sens.

### Entre diplomatie et chantage

Washington a sa propre méthode pour convaincre des pays comme la Sierra Leone, la République démocratique du Congo (RDC), le Cameroun et le Ghana d’accueillir des migrants qui ne sont pas leurs ressortissants. Cette méthode peut se résumer en un mot : la transaction. La diplomatie de Donald Trump est transactionnelle : « Donald Trump a ciblé un certain nombre de pays africains plus pauvres qui étaient intéressés par le fait de recevoir une contribution américaine, parfois même en argent liquide dans le cadre d’accords plus ou moins secrets », explique l’historien Serge Jaumain.

Selon un rapport de la commission des relations étrangères du Sénat américain publié en février 2026, Washington a versé plus de 32 millions de dollars de fonds publics à seulement cinq pays – dont le Rwanda, l’Eswatini et la Guinée équatoriale – pour financer ces accords. L’organisation Third Country Deportation Watch estime même le montant total à 44 millions de dollars, sans compter le coût exorbitant des vols privés. Diverses recherches ont permis de rassembler des données révélatrices :

– L’Eswatini a reçu 5,1 millions de dollars dans le cadre d’un accord d’un an axé sur la gestion des frontières.
– Le Rwanda a négocié un versement initial de 7,5 millions de dollars pour un plafond de 250 migrants.
– La Guinée équatoriale a également reçu 7,5 millions de dollars provenant des fonds d’aide aux réfugiés du Département d’État.

Mais l’argent n’est pas la seule monnaie d’échange. L’administration Trump utilise également une pression diplomatique traduite par des leviers politiques agressifs.

Ainsi, la Guinée équatoriale a accepté d’accueillir des personnes expulsées en échange d’une levée temporaire des sanctions visant son vice-président, Teodorín Nguema Obiang. De plus, le Ghana, menacé de restrictions, a coopéré afin d’obtenir la suppression des obstacles en matière de visas pour ses propres citoyens.

Dans un registre stratégique, la RDC a signé un accord en décembre 2025, accordant aux États-Unis un accès privilégié au cobalt, au lithium et au cuivre, des minéraux essentiels dont le marché est actuellement dominé par la Chine, qui en détient 80%.

Pour le président américain, l’objectif est simple : « les chasser du sol américain et puis, le reste, cela ne le regarde plus », souligne Serge Jaumain.

### Violations des droits humains et déni de justice

Le président américain viole les droits humains, notamment avec le renvoi de migrants vers des pays qui ne sont pas les leurs. Des milliers de demandeurs d’asile originaires d’Amérique latine, d’Asie et d’autres pays africains se retrouvent bloque dans des pays africains avec lesquels ils n’ont aucun lien linguistique, familial ou culturel. De plus, les personnes expulsées arrivent souvent menottées après des vols de plus de 24 heures, sans savoir où elles sont envoyées.

Ce système enfreint de manière flagrante le droit international. Le 25 février 2026, un tribunal fédéral américain a déclaré cette politique illégale, estimant que l’administration ne pouvait expulser des personnes vers des pays avec lesquels elles n’avaient aucun lien sans préavis ni droit de recours. Pourtant, le gouvernement ignore cette décision, invoquant une loi obsolète datant de la guerre, l’Alien Enemies Act, et qualifiant les migrants « d’envahisseurs » et « d’aliens ».

Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent de graves violations des traités internationaux, à commencer par le principe de non-refoulement. L’enquête met en lumière un phénomène systémique de « refoulement en chaîne » : une fois les migrants déposés par les avions américains, les gouvernements africains s’empressent de s’en débarrasser.

Au Ghana, sur la trentaine de migrants envoyés par les États-Unis, au moins 22 ont été immédiatement expulsés de force vers leur pays d’origine, dont des personnes qui avaient pourtant obtenu une protection judiciaire directe aux États-Unis (Withholding of removal) interdisant formellement leur retour vers la persécution. De même, en Guinée équatoriale, plus de la moitié des déportés des vagues de fin 2025/début 2026 ont été refoulés vers leur pays d’origine (Éthiopie, Érythrée, Mauritanie).

Au-delà des migrants économiques, cette politique touche également ceux qui ont servi les intérêts américains au détriment de leur propre sécurité. Selon Serge Jaumain et Human Rights First, les Afghans qui ont travaillé aux côtés de l’armée américaine et qui attendaient des visas spéciaux, notamment du Qatar, sont désormais redirigés vers la RDC. Ces hommes et ces femmes, à qui les États-Unis avaient promis une protection éternelle pour leur bravoure pendant vingt ans de guerre, se retrouvent dans une situation juridique incertaine en Afrique centrale. « Cela donne une image très problématique de la crédibilité américaine », note l’expert. En fermant la porte à ses propres alliés, l’administration Trump transforme une promesse sacrée en monnaie d’échange géopolitique, envoyant un signal effrayant à tous les collaborateurs potentiels des États-Unis dans de futures zones de conflit.

### Des conditions de détention inhumaines

Pour les déportés, le séjour en Afrique s’apparente à une peine de prison.

– En RDC, les migrants d’Amérique latine n’ont eu connaissance de leur destination que 24 heures avant le décollage. À leur arrivée, ils sont placés dans des centres de détention ou des hôtels sous surveillance, confrontés à un choix impossible : rester dans un pays inconnu sans aucun réseau de soutien ou être « renvoyés » dans leur pays d’origine où ils ne sont souvent pas en sécurité.
– En Eswatini, les personnes expulsées (en provenance du Vietnam, de Cuba, de la Jamaïque ou du Yémen) sont détenues à l’isolement au centre pénitentiaire de haute sécurité de Matsapha. Le gouvernement empêche tout contact avec des avocats locaux, ce qui a poussé certains détenus, comme le Cubain Roberto Mosquera del Peral, à entamer des grèves de la faim désespérées.
– Au Soudan du Sud, huit personnes expulsées de Cuba, du Mexique et d’Asie ont été détenues pendant des semaines dans un conteneur maritime reconverti sur une base militaire américaine à Djibouti, à proximité immédiate d’une fosse d’incinération de déchets à ciel ouvert qui rendait l’air irrespirable, sous surveillance 24 heures sur 24.
– Au Ghana, des hommes sont entassés dans le camp militaire isolé de Dema, exposés au paludisme et à une chaleur extrême, et privés d’eau potable.

Si les destinations choisies peuvent sembler illogiques d’un point de vue géographique pour les migrants déportés, elles s’inscrivent dans une stratégie visant à dissuader la migration par la peur. Comme le rapporte le New York Times, l’administration mise sur la menace d’un renvoi vers un pays tiers, souvent plus dangereux et plus éloigné que le pays d’origine, pour décourager toute nouvelle tentative de migration.

### Le paradoxe sud-africain : l’exception des Afrikaners

L’administration Trump restreint considérablement le droit d’asile en détournant les mesures de santé publique : en invoquant les épidémies d’Ebola, elle a recouru au « Titre 42 » pour interdire l’entrée sur le territoire à tout ressortissant de la RDC, du Soudan du Sud ou de l’Ouganda, transformant ainsi la santé publique en un outil de contrôle de l’immigration.

D’autre part, elle accorde un traitement préférentiel à une communauté spécifique – les Sud-Africains blancs (Afrikaners) – à laquelle elle ouvre grand ses portes malgré les tensions diplomatiques que cela provoque.

Alors que des milliers de migrants, pour la plupart noirs ou latino-américains, sont expulsés vers des régions touchées par la pauvreté ou en proie à des conflits, l’administration Trump a annoncé il y a quelques jours son intention d’accueillir 10 000 réfugiés afrikaners supplémentaires. Pour cela, l’administration a réservé pour ces milliers de personnes des créations de postes et a fait passer le plafond de réfugiés de 7500 à 17500 places, tout en débloquant 100 millions de dollars.

Washington invoque une prétendue « situation d’urgence et de génocide » à laquelle serait confronté ce groupe de Blancs, une position vivement condamnée par le président sud-africain Cyril Ramaphosa, qui y voit l’expression d’une idéologie « suprémaciste blanche ». Cette ingérence a provoqué une grave rupture diplomatique entre Pretoria et Washington, les deux pays ayant suspendu leur participation réciproque aux sommets internationaux.

### Un système inefficace au coût exorbitant

Derrière les apparences se cachent une réalité bien moins efficace : un système coûteux qui s’effondre sous le poids de ses propres contraintes économiques et juridiques.

Un rapport du Sénat américain indique que 80 % des migrants envoyés dans ces pays africains ont déjà pris la fuite, ont été renvoyés dans leur pays d’origine ou sont en cours de rapatriement. Chaque expulsion vers un pays tiers peut coûter plus d’un million de dollars par personne. « Toute cette politique d’expulsion des migrants est très coûteuse pour les États-Unis, puisque ces personnes étaient employées par un certain nombre d’entreprises qui ont désormais du mal à recruter », note Serge Jaumain. Il ajoute également que cela crée une forte pression sur l’économie américaine : « ces renvois coûtent une fortune et privent de nombreuses entreprises de main-d’œuvre qu’elles peinent aujourd’hui à recruter. »

Par ailleurs, compte tenu de l’impopularité croissante de ces mesures, 52 % des Américains se disent moins enclins à soutenir un candidat qui appuie cette politique, selon un sondage Reuters/Ipsos. Confronté à des recours juridiques, l’avenir de cette politique reste incertain.

« Je ne pense pas que ce soit une politique qui va perdurer », prédit Serge Jaumain. Selon lui, Donald Trump profite d’un « alignement parfait des circonstances », avec une majorité républicaine au Congrès, pour agir rapidement, avant les élections de mi-mandat qui pourraient limiter ses pouvoirs. « Il essaye aujourd’hui de faire un maximum, tant qu’il n’a pas de contraintes législatives. »

Entre les messages de campagne destinés à sa base électorale et les accords financiers opaques conclus avec des régimes autoritaires, la politique d’externalisation de Donald Trump continue de transformer le continent africain en une zone de transit où règne une absence totale de droit, au mépris des décisions de ses propres tribunaux.