Trois médecins tunisiens sur quatre agressés en quatre ans dans les hôpitaux
Une étude de l’Organisation Tunisienne des Jeunes Médecins (OTJM) révèle que 73 % des jeunes praticiens ont subi au moins une agression au cours de leurs trois à quatre premières années d’exercice en hôpital public. Plus de 57 % des agressions sont perpétrées non par les patients eux-mêmes, mais par leurs accompagnants.
Une étude inédite de l’Organisation Tunisienne des Jeunes Médecins (OTJM) révèle que 73 % des jeunes praticiens ont été victimes d’au moins une agression durant leurs trois à quatre premières années d’exercice dans le secteur public. Un médecin sur huit a été menacé avec une arme blanche. En l’absence d’une stratégie nationale et sans budget alloué en 2026 pour y remédier, 82 % des jeunes médecins envisagent de quitter le secteur public. Wajih Dhokkar, président de l’OTJM, lance un avertissement lors de son intervention sur les ondes d’Express FM.
Wajih Dhokkar souligne que l’enquête a été menée auprès d’environ 730 jeunes médecins dans 24 gouvernorats de la République, sur une période correspondant à une carrière débutante de trois à quatre ans.
Les résultats sont sans équivoque : 73 % des répondants affirment avoir subi au moins une forme de violence durant cette période courte.
Le président de l’organisation précise que la violence se manifeste sous diverses formes, qu’elles soient verbales, physiques ou par menaces armées, et qu’elle est rarement isolée : dans 96 % des cas, l’agression est verbale, mais elle s’accompagne souvent d’autres types de violence.
Plus préoccupant, un médecin sur huit, soit 12 %, a été menacé à l’arme blanche, un taux que le responsable associatif qualifie de quasi sans équivalent dans le monde.
Il souligne également que 65 % des agressions ne sont pas déclarées et que 68,5 % se produisent en l’absence totale de tout dispositif de sécurité.
Il illustre ce constat par un incident survenu la veille de la conférence de presse : une infirmière a été menacée à l’arme blanche alors qu’elle était en service à l’hôpital, ce qui a entraîné un arrêt de travail de plusieurs heures.
### Les accompagnants des patients, premiers vecteurs de violence
Wajih Dhokkar révèle un résultat qui distingue clairement la Tunisie des autres pays : plus de 57 % des agressions sont commises non par les patients eux-mêmes, mais par leurs accompagnants.
En France, les données d’un observatoire national montrent que plus de 70 % des actes de violence viennent directement des patients.
Cette différence s’explique, selon lui, par le nombre excessif d’accompagnants qui envahissent les services d’urgence, parfois jusqu’à vingt ou trente personnes pour un seul patient, engendrant surpopulation, attentes prolongées et frustrations qui se retournent contre le personnel soignant.
Le responsable associatif précise par ailleurs que plus de 60 % des incidents se produisent lors des gardes de nuit, notamment aux urgences, où la présence de sécurité est la plus faible.
Il rapporte avoir travaillé dans des hôpitaux où seulement trois agents de sécurité étaient affectés à l’ensemble de l’établissement : un pour les urgences et un autre pour toute la structure, rendant toute protection réelle illusoire. Dans les cas où une intervention a eu lieu, les jeunes médecins estiment qu’elle était insuffisante.
L’intervenant relie directement ce problème au manque d’aides-soignants, des personnels dont la mission est d’assister le patient dans ses besoins quotidiens, sans acte médical, ce qui contraint les familles à rester au chevet du malade.
Il rappelle que plus de 4 500 personnes sont au chômage depuis 2011 et pourraient occuper ces postes, permettant aux familles de quitter l’établissement après les horaires de visite en toute sérénité.
### 82 % prêts à quitter l’hôpital public : la désertification médicale en marche
Sur le plan humain, Wajih Dhokkar décrit un impact à la fois immédiat et structurel. Il témoigne de sa propre expérience : victime de cinq à six agressions au cours de sa carrière, dont la plupart ont donné lieu à des poursuites judiciaires, il raconte avoir dû quitter les urgences de Bizerte, les laissant sans médecin, pour aller seul déposer plainte au commissariat, où il a attendu une à deux heures, puis a dû retourner à son poste.
La procédure judiciaire elle-même devient ainsi un facteur d’abandon du service, d’autant plus que les représentants légaux des hôpitaux sont souvent absents lors de ces démarches et que les familles des agresseurs exercent parfois des pressions sur les victimes.
Collectivement, 82 % des jeunes médecins interrogés déclarent envisager de quitter les hôpitaux publics, citant l’insécurité et l’absence de protection comme motifs principaux.
L’activiste rapporte que des témoignages recueillis lors de l’étude évoquent des syndromes post-traumatiques, une crainte de revenir au travail et des départs effectifs dans les six mois à un an suivant une agression.
Il avertit que tout acte de violence contre un soignant constitue une incitation explicite à quitter le secteur, voire le pays, et qu’à terme, il n’y aura plus personne pour soigner dans les hôpitaux publics tunisiens.
### Zéro euro budgété en 2026 : l’État absent de la lutte contre les violences
À ce sujet, le président de l’organisation exprime une critique particulièrement forte. La loi de finances 2026 ne prévoit aucune allocation pour une stratégie nationale contre la violence en milieu de soins : pas un centime pour des campagnes de sensibilisation, aucun suivi juridique systématique, ni accompagnement psychologique des victimes. Wajih Dhokkar déplore également l’absence presque totale de représentants légaux dans les hôpitaux lors des dépôts de plainte.
L’intervenant reconnaît que le ministre de la Santé réagit personnellement en cas de vidéos virales, répondant parfois en pleine nuit aux incidents médiatisés.
Cependant, il souligne l’écart abyssal entre ces réactions ponctuelles et l’absence de toute politique structurelle, y voyant le reflet d’une tendance nationale à ne s’emparer des enjeux que le temps d’un buzz avant de les oublier.
### Quatre axes pour enrayer le phénomène : ce que font les autres pays
S’appuyant sur des expériences comparées, Wajih Dhokkar propose une réponse articulée autour de quatre piliers. Le premier est la création d’un observatoire national de la violence en milieu de soins : le ministère de la Santé ne dispose actuellement d’aucune donnée agrégée sur les types, lieux, fréquences et profils des incidents. L’étude de l’OTJM est mise à disposition des autorités pour servir de base à cet outil.
Le deuxième axe concerne le cadre législatif : des textes clairs, assortis de sanctions dissuasives. En Arabie Saoudite, toute agression verbale ou physique dans un établissement de santé est passible de dix ans de prison.
En France, un observatoire national produit des rapports annuels permettant un pilotage précis des politiques de prévention.
Le troisième axe vise à réguler strictement la présence des accompagnants, identifiés comme le premier vecteur de violence en Tunisie, en respectant les horaires de visite et en assurant un nombre suffisant d’agents de sécurité pour appliquer ces règles, en complément d’un déploiement d’aides-soignants pour rendre cette limitation acceptable pour les familles.
Le quatrième axe traite de la prise en charge psychologique des victimes. L’activiste note qu’en Tunisie, contrairement à de nombreux pays qui ont mis en place des mécanismes de soutien, les soignants agressés sont laissés à eux-mêmes, ce qui entraîne des ruptures différées mais inévitables avec le service public.

