Tunisie

Première de l’opéra tunisien « Didon et Énée » : ne pas perdre l’excellence

Le Théâtre de l’Opéra de Tunis a programmé le 14 et le 15 mai les deux premières représentations de l’opéra « Didon et Enée ». La première représentation de « Didon et Enée » a été fortement saluée par l’audience, confirmant l’engouement des Tunisiens pour ces projets artistiques raffinés.

Suite au succès des opéras « Carmen » et « La Traviata », le Théâtre de l’Opéra de Tunis a organisé les 14 et 15 mai deux représentations inaugurales du nouveau projet « Didon et Enée ». Cet événement a attiré un public nombreux.

La Presse — « Didon et Enée » est un opéra baroque tiré de l’Enéide de Virgile, qui remonte au 19e siècle avant J.C. Composé par Henry Purcell à la fin du 17e siècle sur un livret de Nahum Tate (1652-1715), il constitue le premier opéra entièrement chanté de l’histoire britannique. Cette œuvre lyrique explore une romance tragique entre Didon, la reine et fondatrice de Carthage, et Enée, un prince troyen exilé, survivant de la guerre de Troie.

Alors que Belinda, la sœur de Didon, l’encourage à embrasser cette passion et à épouser Enée, des sorcières préparent un complot sournois pour les séparer. Enée finit par quitter Carthage pour fonder une nouvelle cité en Italie, laissant Didon dans le chagrin et la mélancolie.

Cet opéra aborde les thèmes du conflit entre amour et devoir, de l’abandon, de la fatalité et du pouvoir destructeur de la manipulation. L’histoire offre également des possibilités d’interprétations variées qui pourraient enrichir de nouvelles analyses et significations.

Une rencontre musicale internationale

Ce projet artistique ambitieux est produit par le Théâtre de l’Opéra, avec le soutien du ministère des Affaires culturelles, de la Fondation Orange, de l’Institut français de Tunisie et de l’Institut français de Paris.

L’adaptation de l’opéra anglais à Tunis, berceau de Carthage et ancien royaume de Didon, a mis en avant de grandes figures de la scène lyrique tunisienne dans les rôles principaux, aux côtés de jeunes talents virtuoses. Didon a été brillamment interprétée par Nesrine Mahbouli. Enée a été joué par Haythem Hadhiri le 14 mai et Khalil Saïed le 15 mai.

Lilia Ben Chikha a incarné Belinda. Maram Bouhbal a pris le rôle de la sorcière, avec Wajd Akrou, Oumaima Ben Amar et Mayssa Attar. Parmi les voix masculines, Houssem Ben Moussa et Ghaith Sâad ont participé au premier spectacle, tandis que Hatem Nasri et Mohamed Ali Zouch ont été présents lors de la deuxième représentation. Claire Lefilliâtre a également été invitée en tant que soprano.

La direction musicale a été assurée par Stéphane Fuget, qui a réuni les musiciens de l’ensemble baroque français Les Epopées et ceux de l’Orchestre de Tunis.

Le Ballet et le Chœur du Théâtre de l’Opéra de Tunis ont ajouté une dimension artistique précieuse, contribuant à l’excellence du spectacle. La mise en scène et les chorégraphies ont été confiées à l’artiste libanais Omar Rajeh.

Avant le début du spectacle, SEM l’ambassadrice de France a s’adressé au public pour souligner que ce projet vivant et ouvert est le résultat d’un effort de dialogue, de transmission et de création. Elle a également noté que les premières représentations coïncident avec le lancement à Marseille de La Saison Méditerranée 2026, un événement culturel international dont la Tunisie est le partenaire principal. SEM l’ambassadeur britannique a confirmé dans son discours le rôle primordial de la musique qui transcende le temps et les frontières.

Une relecture moderne

Loin d’être une simple répétition des représentations données à l’étranger, la version tunisienne de « Didon et Enée » se présente comme une vision artistique locale et originale. L’opéra allie avec subtilité chœur, musique jouée, chorégraphies et théâtre.

L’harmonie entre les voix et les instruments reflète la splendeur du style baroque. Les chanteurs ont tous démontré une grande maîtrise de la voix et du jeu scénique. La majorité d’entre eux sont déjà réputés pour leurs performances vocales exceptionnelles, même en dehors du champ lyrique.

Cependant, ce n’est pas la musique qui a ouvert le bal, mais une chorégraphie silencieuse exécutée par un danseur en solo, suivi par les autres membres de la troupe. Les danses tiennent une place importante dans cet opéra, illustrant et renforçant les éléments dramatiques et tragiques de l’histoire. Près d’une centaine de danseurs, d’acteurs et de figurants ont été présents sur scène, créant un véritable esprit de troupe, tous animés par un élan artistique commun.

Le décor, en apparence minimaliste, était composé de cubes blancs et bleus déplacés, construits et déconstruits au fil du spectacle, symbolisant, entre autres, la renaissance après le chaos. Une phrase en arabe « Tout effondrement n’est pas une défaite » a même été écrite en direct. Cette phrase porte un sens profond lié à des thèmes personnels comme l’amour déchu, mais aussi à la reconstruction de soi après l’exil et, dans une perspective plus vaste, à la renaissance des villes après la guerre.

Le metteur en scène a apporté des modifications à l’histoire. Dans la version originale, Didon se laisse aller à la mort, se lamentant une dernière fois dans les bras de Belinda, mais dans cette adaptation, elle est plus forte et plus affirmée. Un autre aspect original de cette réécriture dynamique est que les sorcières ont utilisé non seulement la magie noire, mais aussi les nouvelles technologies. La relation des deux amants a été fragilisée par les rumeurs et diffamations sur les réseaux sociaux, illustrée par une scène avec un smartphone. Ce clin d’œil à l’époque moderne permet à l’opéra de s’extirper de son style ancien et d’ouvrir de nouvelles perspectives.

La première représentation de « Didon et Enée » a été très bien accueillie par le public, avec de longs applaudissements debout, témoignant de l’engouement des Tunisiens pour ces projets artistiques raffinés. Le Théâtre de l’Opéra a réaffirmé son exigence en matière de qualité, sa recherche de créativité et le choix pertinent de ses collaborations.

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Des défis en coulisses

Allier la tradition baroque européenne aux musiques arabes a représenté un défi, comme l’ont souligné les artistes après la représentation. Les préparatifs ont commencé en octobre dernier, accompagnés de nombreuses résidences artistiques. Haythem Hadhiri a expliqué que la musique baroque n’avait jamais été abordée de si près en Tunisie, nécessitant une immersion totale dans cet univers. Une maîtrise particulière de la voix a été requise, de même que la compréhension de l’ancien anglais.

La précision de l’interprétation vocale, la tenue des voix et l’harmonie collective ont exigé, selon les artistes présents, un travail minutieux. Ils ont décrit leurs émotions en constatant la complicité qui se développait progressivement entre chanteurs et danseurs au cours des répétitions.

Concernant l’orchestre, Stéphane Fuget a souligné que les ornements ne figurent pas dans la partition originale, ce qui a nécessité un retravail des notes. Le clavecin a été utilisé pour la première fois dans un opéra tunisien. Les instruments à vent, comme le hautbois, ont permis de rendre l’œuvre aussi proche que possible de son époque de création.

Il a également évoqué « le bal culturel dans l’Angleterre du 17e siècle, qui apporte une couleur particulière à la soirée ». Le metteur en scène et chorégraphe libanais Omar Rajeh a expliqué sa vision de transcender le format classique tout en respectant la trame narrative. En plus de modifier la fin, il a proposé des axes parallèles, touchant à des thèmes comme l’exil, la migration à travers la Méditerranée et la transformation des villes.

« Je raconte le monde aujourd’hui », a-t-il précisé. La soprano française Claire Lefilliâtre a salué le talent des artistes tunisiens, qu’elle a admirés dans d’autres spectacles. « Didon et Enée » pourrait-il être joué ailleurs ? Cela nécessite une fosse et des moyens acoustiques particuliers. Les théâtres archéologiques peuvent accueillir ce type de spectacles. Cette production est d’ailleurs envisagée pour l’ouverture du Festival de musique symphonique d’El Jem, et l’exportation du spectacle à l’international est également envisagée.