Les révélations d’une biographie sur le roi Baudouin, 5e roi belge.
L’ouvrage de 900 pages, dévoilé ce lundi au Musée BelVue de Bruxelles, est le résultat de près de 20 années de recherches menées par l’historien Vincent Dujardin, spécialiste de la monarchie. Il révèle les carnets personnels du roi Baudouin, comprenant des réflexions sur sa vie et ses interactions politiques, ainsi que des correspondances, notamment une lettre à Franco mentionnée dans le livre.
Des sources inédites
L’ouvrage de 900 pages, présenté ce lundi au Musée BelVue de Bruxelles, est le résultat de près de 20 ans de recherche menés par l’historien Vincent Dujardin, spécialiste de la monarchie à l’UCLouvain. Ce travail repose sur des rencontres et des entretiens avec divers acteurs ayant côtoyé le roi Baudouin, incluant des personnalités politiques, des anciens ministres ou premiers ministres, des présidents de partis et d’anciens chefs de cabinet du roi, ainsi que des membres de la famille royale et de la Maison royale. En somme, toutes les personnes ayant eu à interagir avec le roi durant son long règne à travers différents secteurs, économiques, sociaux, culturels ou caritatifs.
« C’est une biographie qui permet de mieux comprendre qui était l’homme derrière le Roi, en plus d’apporter de nouvelles perspectives concernant la fonction royale elle-même : quelle fut son influence ? Quand a-t-il réussi ? Quand a-t-il échoué à influencer le cours des choses ? », déclare Vincent Dujardin.
L’auteur a également eu accès à des sources inédites, comprenant les carnets personnels du roi, ses agendas et ses notes politiques où il résumait ses entretiens, ainsi que des lettres. En outre, des carnets spirituels détaillant sa foi et des réflexions plus intimes.
« Grâce à ces sources rares, le livre permet aussi de comprendre ce qu’il ressentait vis-à-vis des événements politiques et de sa propre vie », souligne le professeur d’histoire contemporaine de l’UCLouvain.
« Dans les carnets qu’il a entamés en 1968, plus orientés spirituellement, il évoque également ses interactions politiques. Ainsi, dans le livre, je raconte ses échanges avec le président rwandais Juvénal Habyarimana et avec le maréchal Mobutu. Je mentionne également une lettre adressée à Franco, cruciale pour comprendre ses critiques envers le Franquisme. Ces carnets spirituels révèlent à la fois des confidences de proches et des personnalités politiques qui lui ont témoigné leur confiance, et ses propres réflexions », ajoute-t-il.
Le livre propose un nouvel éclairage sur plusieurs événements.
Jeunesse, guerre, exil, « Question royale »
La jeunesse de Baudouin a été profondément marquée par la douleur, notamment par la perte de sa mère, la reine Astrid, dans un accident de voiture en Suisse en août 1935, alors qu’il n’avait que cinq ans. « En 1985, il écrit à ce sujet : ‘Cet accident de Maman continue à me bouleverser plus que la mort de mon Père. Je ne peux m’empêcher de l’imaginer étendue, sans vie et de ressentir la douleur au cœur que Papa a dû ressentir ; douleur qui a dû rester bien longtemps' », révèle l’historien.
Vient ensuite la guerre, l’Occupation, la déportation vers l’Allemagne en 1944, et l’exil en Suisse où il supporte les critiques envers son père et est écarté des discussions politiques durant la question royale.
« Prince royal à 19 ans, roi à 20 ans, il se sent usurpateur du trône de son père », explique le professeur. « Je cite une seule phrase : ‘C’est ridicule. Je devrai porter la tenue de lieutenant général, sans avoir mis les pieds à l’armée’. Lorsque Baudouin prête serment en tant que prince royal, il n’est évidemment pas préparé. À ce moment, pour les ministres, il constitue même un ‘non-interlocuteur’. Il souffre de l’abdication de son père et commet parfois certaines erreurs, des gaffes. Les échanges entre le jeune roi et le monde politique s’avèrent parfois difficiles, certains se plaignant des remarques du roi à l’égard de ceux qui s’étaient opposés à son père. »
Il faudra du temps pour que les relations deviennent harmonieuses et que le roi s’affirme progressivement, notamment durant la « grande grève » de 1960, où il joue un rôle clé de médiation.
Indépendance du Congo et « affaire Lumumba »
Le roi manifeste un intérêt marqué pour le Congo, qu’il visite triomphalement en 1955. Dans ce livre, l’auteur souligne le contraste entre un roi soucieux de l’indépendance de la colonie et le discours paternaliste qu’il tient le 30 juin 1960, dont on apprend qu’il a été rédigé par Jacques Pirenne, ancien secrétaire privé du roi Léopold III.
« C’est assurément l’un des discours les moins inspirés, pour ne pas dire le plus mauvais, de son règne. Ce sera d’ailleurs la dernière fois qu’il évoque le nom de Léopold II au Congo », estime Vincent Dujardin. Deux mois plus tard, dans une lettre à sa fiancée Fabiola, il reconnaît néanmoins qu’il y a eu « des abus » au Congo.
Concernant l’assassinat de Patrice Lumumba en janvier 1961, les recherches de Vincent Dujardin viennent, selon lui, totalement dédouaner le roi Baudouin. Des historiens liés à la commission d’enquête parlementaire de 2001 avaient déjà écarté toute influence directe du roi sur son arrestation, son transfert au Katanga et son exécution, mais avaient noté des éléments de sa correspondance jugés « accablants ».
Vincent Dujardin conteste ces conclusions et estime, preuves à l’appui, que Baudouin n’a jamais soutenu l’idée d’une « neutralisation » complète de Lumumba, appelant à une révision des conclusions de la commission d’enquête.
La rencontre avec Fabiola
L’histoire du roi Baudouin est étroitement liée à celle de la reine Fabiola, une aristocrate madrilène rencontrée en mai 1960 à Bruxelles grâce à une religieuse irlandaise. Pour le Roi, « c’est le coup de foudre ; il est vite certain qu’elle sera sa future épouse. Fabiola est beaucoup moins enthousiaste, écrivant au cardinal Suenens qu’il n’y a pas de base solide pour une telle affaire et que son retrait constituerait la solution la plus simple. Après une seconde rencontre en juillet à Lourdes, le 8 juillet, ils se fiancent. »
Le livre dévoile de nombreuses lettres échangées entre le couple, révélant à quel point leurs relations étaient profondes, témoignant du bonheur du roi qui, après 1960, a retrouvé le sourire.
Ces lettres illustrent aussi l’humour du couple, comme lorsque le roi demande à Fabiola, qui lui avait offert une moustache factice pour passer incognito lors de leurs rencontres, de lui en rapporter une autre qui « colle mieux ». Fabiola promet de lui apporter une moustache « broussailleuse, épaisse de trois doigts » pour qu’avec cela, il ressemble à Staline. Un couple uni, traversé par les tensions, joies et peines, dont celle de ne jamais avoir eu d’enfants.
« L’impossibilité de régner » quelques jours d’avril 1990
Le livre aborde également la vie politique belge entre 1960 et 1993, le rôle du roi face à la transition vers le fédéralisme, période durant laquelle il ne manque pas de faire part de ses préoccupations aux dirigeants politiques. « Dans ses écrits, on perçoit combien il souffre physiquement pour son pays. En 1980, année du 150e anniversaire de la Belgique, il n’est pas présent le 21 juillet, non pas en raison de douleurs au dos comme on l’a dit, mais parce qu’il a souffert de bradycardie, un trouble du rythme cardiaque. »
On apprend aussi que le roi a subi plus d’hospitalisations qu’on ne l’a su à l’époque.
Vincent Dujardin revient sur le refus de Baudouin de signer la loi sur l’avortement en avril 1990, moment clé et symbolique de son règne. « Selon les carnets, cela fait près de vingt ans que le roi s’interroge et s’inquiète d’une évolution de la loi et de la société sur le sujet. Dès 1982, il déclara qu’il pourrait ne pas signer une telle loi, évoquant même une possible grève de la faim. Bien qu’il réfléchisse en matière de ‘respect de la vie de ceux qui sont les plus faibles’, il comprend les conséquences qu’un tel refus pourrait avoir. Ses hésitations et les conseils qu’il demande auprès des personnes qu’il respecte, y compris son cabinet et des figures religieuses comme le pape Jean-Paul II, sont notables. Finalement, il prend une décision seule : il ne signera pas, invoquant un conflit de conscience. Le 26 mars 1990, Baudouin note : ‘Jésus, tu sais que c’est pour toi seul que je m’embarque dans cette folie. Tout peut se terminer par un désastre. Donne-nous du courage et beaucoup d’amour à Fabiola et à moi’. »
Le Palais envisageait une modification urgente de la Constitution pour retirer au roi la sanction des lois, une idée finalement écartée. Ils optèrent pour une solution imaginée par des juristes : déclarer le roi en « impossibilité de régner » durant l’adoption de la loi. « Mais le roi Baudouin se tenait prêt à abdique ou même à s’exiler pour ne pas renoncer à ses convictions. Lors de leur dernier séjour à Ciergnon, la reine avait même dit à deux nièces qu’il fallait rassembler toutes les affaires au cas où ils ne reviendraient plus jamais. Il avait prévenu son frère Albert, à qui il céderait le trône, et le prince Philippe. Ses carnets révèlent un immense soulagement lorsque les événements se passent mieux qu’il ne l’avait craint. »
Homme de caractère
Enfin, le livre dépeint un roi de caractère, « parfois volcanique, bouillonnant en lui-même, faisant de grands efforts pour se contenir, quittant la pièce avant d’exploser ; un homme ferme dans l’affirmation de ses convictions profondes, mais également ouvert au dialogue avec ceux qui pensaient différemment, y compris les opposants à la monarchie. »
On peut citer des échanges profonds avec des personnalités comme le président français François Mitterrand, les présidents américains Jimmy Carter et George Bush, le chorégraphe Maurice Béjart, l’écrivain Julien Green, ainsi qu’une forte amitié avec un ministre saoudien du Pétrole. Les témoignages d’infirmières de la clinique St Jean, où le roi venait visiter les malades incognito, ajoutent une touche humaine à son profil.
Roi du sourire et de rires éclatants en privé, plein d’humour, il n’hésitait pas à se déguiser en Charlie Chaplin pour ses neveux durant ses vacances. Autant d’éléments pour saisir l’homme derrière le roi.

