Violences à l’école : départements avec le plus de signalements.
Près de 80.000 alertes ont été signalées par l’Education nationale l’an dernier, avec une hausse de 100 % en dix ans. Les violences au sein des établissements scolaires représentent environ 14,5 % des informations préoccupantes envoyées.
Depuis deux ans, des scandales de violences à l’école éclatent dans plusieurs régions de France, ce qui érode la confiance de nombreux parents. Cependant, il est souvent oublié que l’Éducation nationale est la première à signaler ces incidents. L’an dernier, près de 80.000 alertes ont été recensées, une augmentation de 100 % en dix ans, selon les données obtenues par 20 Minutes. Ces informations offrent également un aperçu sur la nature des violences et sur les lieux où elles se produisent. Ainsi, près de 15 % des violences ont eu lieu à l’intérieur même des établissements (école, collège ou lycée), qui sont censés protéger les enfants, et le Pas-de-Calais est le département le plus concerné.

Pour clarifier, les chiffres obtenus par 20 Minutes concernent le nombre d’informations préoccupantes et de signalements au procureur effectués par les établissements scolaires, principalement publics, pour les années 2022-2023 et 2023-2024. Les informations préoccupantes, abrégées IP, désignent les alertes adressées aux services sociaux. Le terme « signalement », en milieu judiciaire, se réfère aux alertes envoyées au parquet, concernant des faits les plus graves, tels que les violences sexuelles. Ces données n’avaient pas été publiées depuis 2016, lors de la dernière enquête santé-social du ministère qui dévoilait les IP et signalements pour les années scolaires 2013-2014 et 2015-2016.
Une explosion des alertes
En comparant les données récentes à celles historiques, on constate une explosion des IP et signalements, passant de près de 31.600 IP et 8.500 signalements en 2013-2014 à plus de 50.500 IP (+ 60 %) et 30.300 signalements (+ 256 %) en 2023-2024. En somme, on observe une multiplication par deux de ces alertes sur dix ans, passant de près de 40.000 à près de 80.000. L’augmentation est particulièrement marquée entre 2022-2023 et 2023-2024, avec une hausse de 32 % des IP et de 49 % des signalements.
Mais quels types d’incidents sont signalés ? Cela comprend tout ce qui suscite de l’inquiétude, notamment les négligences éducatives, les violences entre élèves ou exercées sur des élèves. Ces incidents peuvent se produire en milieu familial, à l’école ou sur le chemin de l’école, dès lors qu’un enfant (écolier, collégien ou lycéen) en parle.
Pour l’Éducation nationale, cette hausse s’explique par des origines « multifactorielles ». Le ministère précise que cela tient « notamment à l’évolution de la société et des institutions vers une libération de la parole, accompagnée d’une meilleure détection et prise en compte, ainsi qu’à une prise de conscience plus générale des citoyens et des médias ».
Les violences physiques, en tête des signalements
Les données de l’Éducation nationale révèlent que les violences physiques constituent les principales raisons des signalements à la justice, représentant environ un tiers des alertes, suivies des violences sexuelles qui représentent un autre tiers (26,9 % en 2023-2024, 31 % l’année précédente), ainsi que les « conditions d’éducation », une catégorie englobant les carences éducatives parentales, telles que le manque de nourriture ou de soins.
Les « conditions d’éducation » se classent en tête des informations préoccupantes, formant un tiers des IP en 2023-2024, et jusqu’à 41 % l’année précédente. Ensuite, le « comportement de l’enfant » est la source d’environ un quart des IP, suivies par les violences physiques (environ 20 % des IP). D’autres incidents comme les « négligences lourdes » (11 %), les « violences psychologiques » (10 %), les violences conjugales (3 %) et les violences sexuelles (4 %) sont également signalés aux services sociaux, souvent lorsque les professionnels hésitent sur la gravité des faits observés.
Pas-de-Calais, Eure et Manche sur le podium
Dans quels départements signale-t-on le plus de violences ? Alors que l’attention nationale s’est récemment portée sur le périscolaire à Paris, les données de 20 Minutes montrent que ce n’est pas dans la capitale où le plus de violences ou de négligences concernant les enfants sont rapportées. En valeur absolue, les départements de Seine-et-Marne, Essonne et Seine-Maritime envoient le plus d’IP, alors que le Pas-de-Calais, les Yvelines et le Nord enregistrent le plus de signalements au procureur.
Cependant, ces départements sont également très peuplés, d’où la nécessité d’un calcul de ratio basé sur le nombre d’habitants dans chaque département. Ce calcul révèle un podium différent, avec le Pas-de-Calais en tête, suivi par l’Eure, la Manche, et en quatrième position… la Creuse !
Il serait prématuré de conclure que les élèves de ces départements subissent davantage de violence. Le nombre d’alertes pourrait résulter d’une culture du signalement, témoignant d’une vigilance accrue envers les enfants. De plus, les données peuvent être incomplètes, quatre départements n’ayant fourni aucune donnée pour 2023-2024.
14 % de faits au sein des établissements
Pour avoir une idée des violences commises au sein des établissements, il convient d’examiner trois catégories mentionnées par les assistants sociaux et autres professionnels de l’Éducation nationale lors de la transmission de ces données : « intrafamilial », « extrafamilial » ou « institutionnel ». La majorité des alertes concernent les violences intrafamiliales, c’est-à-dire celles perpétrées par la famille.
Cependant, une part significative de ces violences se produit au sein même des établissements, puisque la catégorie « institutionnel » représente 14,5 % des IP et 13,6 % des signalements, soit plus de 11.500 faits pour l’année 2023-2024. Cette proportion est plus élevée qu’il y a dix ans, où le ministère soulignait déjà : « Ce champ reste à explorer en termes de prévention. »

NB : Pour Paris, les violences en institution ne sont comptabilisées que sur les données des IP et signalements effectués par les écoles et établissements scolaires eux-mêmes, ces chiffres n’étant pas connus pour les signalements au procureur effectués par le service social scolaire de la mairie de Paris. - Education nationale/Insee/SC pour 20 Minutes
Contacté, le ministère a déclaré être « pleinement mobilisé à tous les échelons pour lutter contre les violences qui peuvent être identifiées au sein des établissements », tout en énumérant les mesures mises en place ces dernières années : formation des personnels, dispositif Phare, questionnaire annuel aux élèves, plan « brisons le silence », éducation à la vie affective et à la sexualité…
Des violences bien plus nombreuses
Si le nombre de ces violences peut sembler élevé, il est en réalité très loin de la réalité. On sait par ailleurs que chaque année, près de 160.000 enfants sont victimes de violences sexuelles, alors que les alertes signalées par l’Éducation nationale ne dépassent pas 13.000, tandis que la moitié des écoliers sont « souvent » victimes de maltraitances psychiques, physiques ou sexuelles, ce qui représente des millions d’élèves. Certaines de ces agressions ne nécessitent pas toujours une intervention des services sociaux ou du procureur, et peuvent simplement donner lieu à un rappel du consentement ou des règles de vie collective. Mais combien d’élèves auraient mérité un suivi à un niveau supérieur sans y avoir accès ?
Face à ces chiffres, la secrétaire générale du SE-UNSA, Élisabeth Allain-Moreno, déplore cet « écart entre le nombre de signalements et la réalité des faits » et met en lumière le manque de formation des équipes ainsi que l’insuffisance de personnel spécialisé, que ce soit des médecins, infirmiers scolaires ou équipes de vie scolaire.
Des pratiques très hétérogènes sur le territoire
Les différents documents consultés par 20 Minutes mettent également en évidence de fortes disparités dans les protocoles de signalement. Certains territoires signalent presque tous les incidents aux services sociaux, comme c’est le cas à Paris, tandis que d’autres se reposent presque uniquement sur la justice, comme en Corrèze ou dans la Drôme. Cela amène la secrétaire générale du Snes-FSU, Sophie Vénétitay, à souligner le « manque de pratiques harmonisées au niveau national qui témoigneraient d’une forme de volontarisme pour traiter ces violences faites aux enfants ». Le SE-Unsa partage également cet avis : « Cela s’appelle « Éducation nationale », et la logique devrait être que toutes les équipes partagent la même culture de ce qu’elles doivent faire. » « Ces documents démontrent qu’il n’y a pas de processus national de signalement. Pourtant, la loi s’applique à tous de la même manière », commente également Sos Périscolaire.
Ce chantier semble être reconnu par l’Éducation nationale, qui admet que les pratiques « peuvent varier » car elles dépendent « des conventions signées » localement entre les départements et les directions des services départementaux de l’Éducation nationale (Dsden). Le ministre Édouard Geffray a, quant à lui, promis un « cadre commun d’identification, de repérage et de signalement » et a récemment établi un « protocole d’action », « afin que les personnels puissent effectuer les signalements de manière homogène et standardisée ».
*« Ces chiffres concernent majoritairement le public, mais les pratiques ne sont pas uniformes dans tous les départements. Certains, probablement très à la marge, intègrent également les chiffres du privé », a précisé l’Éducation nationale.

