Belgique

Eric-Emmanuel Schmitt raconte sa joie face à l’ignorance.

Eric-Emmanuel Schmitt déclare : « Quand la vie s’est chargée de me donner des coups pour m’enlever ma joie naturelle, j’ai reconstruit cette joie avec de la philosophie. » Il précise également que sa pièce « Variations énigmatiques » a vu Alain Delon s’imposer pour le rôle principal, disant : « J’ai pensé à Delon en écrivant. »


Pour l’auteur franco-belge, la joie est un mode de vie et non une simple posture : « Quand la vie s’est chargée de me donner des coups pour m’enlever ma joie naturelle, j’ai reconstruit cette joie avec de la philosophie. Et j’ai décidé de toujours cultiver la joie plutôt que de cultiver la tristesse. »

C’est une approche qui permet d’habiter le monde avec simplicité, presque à contre-courant du pessimisme ambiant : « Disons que je vais au-devant de l’inconnu avec confiance. Je ne sais rien de ce qui va se passer, mais malgré tout, j’avance avec confiance. Je ne sais rien de plus qu’un pessimiste, mais j’habite l’ignorance d’une autre façon. »

Cela donne le ton de l’émission.

Dans son nouveau livre, « Juste après Dieu, il y a papa », ce n’est pas tant le génie musical du compositeur autrichien qui interroge Schmitt, mais la tension filiale. La relation entre Leopold Mozart et son fils devient le cœur du récit.

« C’est surtout un livre sur la relation père-fils. Je ne voulais pas écrire sur la relation père-fils en partant de moi, de ma propre histoire, parce que je pensais que je manquerais de recul. Par contre, le couple Léopold Mozart – Wolfgang Amadeus Mozart est un couple extraordinaire, parce que sans Léopold Mozart, pas de Mozart. Il offre la musique à son fils, il lui enseigne, il lui fait rencontrer les plus grands, il lui permet de toucher l’excellence. Et il a le culte de l’excellence. Cet enfant va pousser là-dedans. Et c’est ce même père qui a tout fait pour son fils qui, un jour, sera un homme qui attend une lettre qui ne vient pas, une visite qui n’a pas lieu. »

L’écrivain se concentre sur ces drames silencieux, qui se déroulent dans l’absence plutôt que dans l’éclat. « Le drame n’est souvent pas dans de grandes scènes, mais dans des attentes, dans des silences. Et c’est bouleversant de voir cet homme qui a tout donné à son fils, finalement, le perdre. Il y est pour quelque chose, parce qu’il n’a pas su lâcher à un moment où il fallait lâcher, parce qu’un père doit savoir abandonner. » Et d’ajouter : « Moi, je ne juge jamais mes personnages. Je les fais exister avec leur complexité. »

Il est alors difficile de parler de la relation père-fils sans aborder la sienne.

« Il [son père] était d’une génération où les hommes n’exprimaient pas leurs sentiments. C’était un taiseux. Si vous voulez avoir un enfant qui devient écrivain et qui a besoin des mots, c’est très bien d’être un père taiseux. Je suis la réponse parlante à son silence. Il m’aimait, je l’aimais, il n’y avait aucun doute là-dessus, mais c’était maladroit, ça accrochait toujours. Et bêtement, tant qu’il était en vie, j’ai pensé que c’était de sa faute. Quand il est parti, je me suis rendu compte que j’étais aussi responsable de cette maladresse relationnelle. Et je l’aime aujourd’hui plus facilement, plus tendrement, parce qu’il est toujours là, que lorsqu’il était vivant. » Avant de conclure : « Et j’en ai le regret. »

Une relation complexe mais pas sans bénéfice : « Mon père était champion universitaire de boxe. Ils avaient un rapport à l’excellence, au temps. Ils pensaient que le temps est notre ami, qu’il permet de repousser nos limites et de nous faire devenir meilleurs. Je ne suis pas devenu sportif de haut niveau, mais j’ai essayé d’intégrer ce goût de l’excellence dans ma vie intellectuelle et artistique. »

Une discipline d’esprit, appliquée à l’écriture avec une méthode qui lui est propre : la « jachère cérébrale », qu’il nous explique en détail : « Je suis quelqu’un qui peut travailler des heures, 10 à 14 heures par jour sans fatigue. […] Le matin, j’allume l’hémisphère critique et je corrige ce que j’ai fait la veille. Ensuite, j’allume l’hémisphère créatif et j’écris pendant des heures, sans inhibition, sans m’arrêter. Même si je ne trouve pas un mot, je continue. Puis vers 17h, je suis épuisé. J’éteins l’hémisphère créatif et je rallume l’autre pour corriger tout ce que j’ai écrit dans la journée. »

Présent dans le monde de la littérature depuis plus de 30 ans, Eric-Emmanuel Schmitt a rencontré de nombreuses personnalités. Dans sa carrière riche en rencontres et en aventures artistiques, certaines l’ont marqué.

Il évoque d’abord sa rencontre avec le Pape François, qu’il a profondément apprécié. Une relation qu’il décrit avec émotion : « Il a voulu me rencontrer, ce qui m’a surpris et honoré. On a discuté plusieurs fois ensemble. C’était un homme qui vous donnait de la légitimité. Il vous regardait comme si vous étiez valable. Je lui parlais du christianisme, il m’écoutait, il répondait. Son silence m’élevait autant que ses réponses. »

Interrogé au sujet de la déclaration du Pape lors de sa visite en Belgique en septembre 2024, où il a qualifié l’avortement de meurtre et les médecins pratiquant cette intervention de « tueurs à gage », Schmitt répond : « Il y a beaucoup de choses qui me blessent dans l’histoire de l’Église depuis toujours et sans doute pour toujours. Je pense que la parole, même d’un homme comme lui, n’est pas totalement libre, parce qu’il doit éviter un schisme entre des chrétiens très traditionalistes et d’autres plus progressistes. À mon avis, il faisait partie des progressistes. Mais il était empêché de dire exactement ce qu’il pensait pour maintenir cet immense monde ensemble. »

En évoquant certains de ses souvenirs artistiques les plus marquants, il souligne sa pièce de théâtre « Variations énigmatiques », qui reste l’une des plus mémorables pour lui. Schmitt raconte comment le choix d’Alain Delon pour un rôle s’est imposé : « J’avais pensé à Alain Delon en écrivant le rôle. Puis le metteur en scène Bernard Murat ne voulait pas de lui. Il a proposé à Philippe Noiret et Bruno Crémer, qui ont refusé. Alors j’ai dit : on va arrêter. J’ai pensé à Delon en écrivant. On l’a appelé. On lui a donné le texte le vendredi matin. Le vendredi soir à minuit, il m’appelait en me disant : ‘Je veux jouer cette pièce, elle est magnifique, et si ce n’est pas moi qui la joue, je vous tire une balle dans la tête.' »

À la toute fin de l’émission, alors que François de Brigode dévoile ses recommandations culturelles hebdomadaires, notre invité nous emmène dans les champs de lavande d’Italie : « J’écris toujours avec une odeur de lavande. Un jour, en Ombrie, dans une maison devant un champ de lavande, j’ai commencé à écrire alors que je pensais me reposer. Je me suis rendu compte que la lavande me concentrait et me donnait une acuité intellectuelle extraordinaire. Depuis, j’écris toujours avec cette odeur. »

Une invitation au voyage pressante qui ne doit pas faire oublier que « Culture en Prime » revient la semaine prochaine ! En attendant, votre émission culturelle préférée est à retrouver sur La Une et déjà en streaming sur RTBF Auvio.