Guerre au Moyen-Orient : Les pays du Golfe sans détroit d’Ormuz ?
En 2025, près de vingt millions de barils de brut et de produits pétroliers par jour passaient par le détroit d’Ormuz, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Le projet ferroviaire du Conseil de coopération du Golfe, censé relier les six Etats membres d’ici à 2030, accumule les retards.
Le détroit d’Ormuz, bloqué par l’Iran, pousse les monarchies du Golfe à repenser leurs itinéraires pétroliers et commerciaux. Cet enjeu stratégique se confronte toutefois à des limitations structurelles et à des rivalités économiques, comme l’indiquent des experts. Ce détroit est essentiel pour ces monarchies, car il constitue la principale voie d’exportation des hydrocarbures et d’importation des marchandises. En 2025, près de vingt millions de barils de brut et de produits pétroliers transitaient par cette voie maritime, d’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE).
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, les pays de la région ont renforcé leur coopération logistique et mis en place de nouveaux parcours. Badr Jafar, émissaire spécial des Émirats arabes unis, soulignait dans une tribune publiée début avril par le *Financial Times* que « aucun gouvernement ne reviendra à une posture de dépendance stratégique à l’égard d’un passage étroit contrôlé par un voisin imprévisible ». Il prévoit l’extension des oléoducs, le développement de ports et de corridors commerciaux aujourd’hui mineurs.
Les monarchies cherchent à réduire leur dépendance. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont accès à des oléoducs reliant la mer Rouge au golfe d’Oman. Cependant, ces infrastructures, mises en service avant le conflit, offrent des capacités supplémentaires limitées, entre 3,5 et 5 millions de barils par jour selon l’AIE. Robert Mogielnicki, de l’Institut des États arabes du Golfe à Washington, précise que « la réalité est que des voies d’exportation alternatives (…) mettront du temps à voir le jour », mais que la diversification « sera cruciale dans les années à venir ».
La dépendance est encore plus prononcée pour le gaz naturel liquéfié (GNL), principalement produit par le Qatar. Frédéric Schneider, du Middle East Council on Global Affairs, remarque que « l’idée d’un gazoduc transarabique a été évoquée à plusieurs reprises, mais n’a jamais abouti. Les distances, la complexité politique et les coûts rendent ces projets peu compétitifs par rapport aux méthaniers, en temps normal ».
La plupart des grands ports du Golfe situés au sud du détroit étant inaccessibles, les porte-conteneurs se dirigent vers ceux d’Oman ou de la côte ouest de l’Arabie sur la mer Rouge, et les marchandises sont ensuite transportées par voie terrestre vers d’autres pays. Frédéric Schneider précise que « les capacités ne sont pas illimitées et les coûts du transport terrestre restent nettement supérieurs à ceux du transport maritime ». De plus, le projet ferroviaire du Conseil de coopération du Golfe, censé relier les six États membres d’ici à 2030, accumulate des retards.
La crise pourrait raviver l’idée du corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), lancé en 2023, qui permet de contourner en partie le détroit d’Ormuz ainsi que le canal de Suez par des liaisons ferroviaires à travers la péninsule arabique, avec des connexions maritimes vers l’Inde et l’Europe. Toutefois, ce projet est encore « hypothétique à ce stade », souligne un économiste, son tracé prévoyant un segment entre l’Arabie et Israël, et une normalisation entre les deux pays semble plus éloignée que jamais.
Les rivalités régionales se dessinent dans ce contexte. Robert Mogielnicki estime que « les tensions autour du détroit vont créer un certain élan en faveur des projets d’intégration régionale, mais ceux-ci devront composer avec des vents contraires économiques et des gouvernements focalisés sur leurs priorités nationales ». Les pertes de revenus pétroliers, les besoins de reconstruction après les attaques iraniennes et l’augmentation des dépenses militaires entraîneront une pression budgétaire qui risque d’intensifier « les rivalités économiques, souvent à somme nulle, entre les États du Golfe », selon Frédéric Schneider. Ces rivalités touchent notamment Riyad et Abou Dhabi, dont les relations se sont dégradées ces derniers mois.
La collaboration régionale pour contourner le détroit d’Ormuz demeure encore une fiction, les crises antérieures n’ayant jamais conduit à la « coopération multilatérale, institutionnalisée et durable qu’exigent les grands projets d’infrastructure », rappelle l’expert. La crise d’Ormuz est un choc géopolitique qui ne peut pas, selon l’analyste, remplacer « la volonté politique » qui a fait défaut jusqu’à présent.

