Tunisie

« Du trait à la gravure » à la Galerie TGM : l’héritage du geste entre ligne et empreinte.

La galerie TGM à Tunis présente, jusqu’au 17 mai, l’exposition collective « Du trait à la gravure », qui explore le lien intime entre le dessin et les pratiques de l’estampe. Cette exposition réunit des artistes de différentes générations, incluant des figures majeures de l’École de Tunis et des voix contemporaines, qui mettent en lumière le caractère fondamental du trait dans leur œuvre.

Une exposition qui explore le lien profond entre le dessin et les pratiques de l’estampe, rassemblant des artistes de plusieurs générations, des figures majeures de l’École de Tunis ainsi que d’autres talents inclassables, sans oublier des voix contemporaines marquées.

La Presse — Jusqu’au 17 mai, la galerie TGM à Tunis accueille l’exposition collective « Du trait à la gravure ». Cette exposition se penche sur la relation intime qui existe entre le dessin et les pratiques de l’estampe. Elle réunit des artistes de différentes générations, allant de figures emblématiques de l’École de Tunis à des voix contemporaines affirmées, et met en lumière la façon dont le trait, geste fondamental, se transforme à travers une variété de techniques et d’expressions plastiques.

Tout débute avec le trait. Avant l’image elle-même, il représente une impulsion, une tension, une direction. C’est un moment délicat où la pensée s’incarne dans la matière, où le geste se mue en langage. Par le biais de lignes, de rythmes et d’interruptions, le trait se construit, hésite, et s’affirme, agissant à la fois comme une trace et comme une pensée en mouvement.

Dans cette exposition, ce geste primordial se manifeste sous plusieurs formes, porté par des artistes qui en révèlent toute la richesse expressive. Les figures historiques y occupent une place clé. L’orientaliste russe Alexandre Roubtzoff (1884-1949) immortalise des scènes de vie entre paysages et moments festifs.

Aly Ben Salem (1910-2001), pionnier de la peinture tunisienne, est représenté par des dessins qui évoquent des étapes préparatoires de ses œuvres majeures. Hedi Turki (1922-2019) présente des esquisses au feutre d’une grande économie de moyens. La présence de Jellal Ben Abdallah (1921-2017) se fait sentir à travers ses représentations du quotidien féminin dans des natures mortes et des miniatures raffinées. Ammar Farhat (1911-1987), avec ses encres sur papier et ses techniques mixtes, confère une densité unique au trait.

Lamine Sassi (1951-2024), remarquablement iconoclaste, libère le trait en figures rapides et aiguisées, tandis que l’inclassable Hamadi Ben Sâad (1948-2025) souligne toute la fragilité de ce geste à travers une série de dessins vibrants, réalisés sur papier ou journaux.

En écho à cet héritage, la scène contemporaine manifeste une vitalité singulière. Wissem El Abed présente des personnages aux têtes démesurées, à la fois dépouillés et expressifs, questionnant les notions de diversité et de migration. Othmane Taleb, inspiré par ses voyages, élabore une pratique du dessin stratifiée, où les couches de graphite deviennent des « calques de vie » pour une nouvelle figuration, explorant l’architecture intérieure de l’être à travers le temps, les cultures et les problématiques intemporelles.

La jeune génération, pour sa part, pousse encore plus loin ces recherches. Safa Attyaoui décompose scènes et figures au stylo, via des désarticulations incisives d’un chaos organisé, évoquant un Guernica tunisien avec des filations artistiques à Gorgi. Hamza Moussa, quant à lui, tranche avec son crayon aiguisé, adoptant un réalisme fidèle et prônant un trait d’une précision chirurgicale.

Ensuite, la gravure apparaît, comme une continuité du trait. Plus lente et plus insistante, elle explore la matière, répète le geste et fixe l’empreinte. Si le dessin saisit l’instant, la gravure le transforme en mémoire. Elle joue sur les pleins et les vides, les apparitions et les disparitions, inscrivant le geste dans une temporalité différente.

Dans cette optique, la présence d’Ibrahim Dhahak (1931-2004) s’impose naturellement. Figure majeure de la gravure en Tunisie, il a réalisé de superbes estampes dans son atelier à Sidi Bou Said. Cette exposition présente une sélection de ses gravures ainsi que d’autres dessins sur papier (feutre, crayon et fusain).

Parmi les contemporains, la doyenne Faouzia El Hicheri (née en 1946), artiste et universitaire, propose une xylogravure intitulée « Tunisianité ». À la manière d’un paléontologue, Baker Ben Frej (né en 1965) explore la surface de la toile comme une terre à sonder. Il y découvre des traces originaires et des formes primitives, où se côtoient le minéral, le végétal, l’animal et l’humain.

Ces fragments en perpétuelle transformation s’entrelacent dans des compositions dynamiques qui insufflent de l’énergie à la surface, troublant le regard et ouvrant un espace de perception, où l’image devient à la fois mémoire et apparition. Au cœur de sa démarche, la gravure se révèle comme une matrice fondatrice. Même lorsque son travail semble s’en éloigner, que ce soit à travers la peinture ou le collage, elle reste souterraine mais persistante.

Slim Gomri poursuit son exploration de la xylogravure, exposant notamment ses matrices, offrant ainsi au public un accès rare aux processus de création. Salwa El Ayadi exploite la taille indirecte à l’eau-forte sur cuivre, jouant avec la découpe et le relief des matrices, tandis qu’Emna Ghzaiel présente des xylogravures issues de sa série O.V.N.I, où routes rurales et noirs et blancs se voient dynamisés par des soleils colorés.

Enfin, Rachida Amara déploie un univers graphique reconnaissable, alliant linogravure, eau-forte et sanguine dans des compositions théâtrales, où le trait devient le vecteur d’états d’âme et de tensions intérieures.

À travers ce parcours, « Du trait à la gravure » rappelle que le trait est mémoire, langage et domaine d’expérimentation. Une ligne qui devient geste, ouvrant un champ infini de devenirs et de possibles.